XIV – NOTULES (28 à 32)

28 –Langage et pensée

Le langage, écrit comme parlé, sert d’abord à penser. Ensuite, il sert à communiquer. Un bonne partie des problèmes humains vient de ce qu’on l’utilise d’abord pour communiquer et ensuite seulement pour penser.

29 – L’action et sa portée

L’action vise d’abord à faire et à défaire. Ensuite, elle sert à faire valoir, parfois même à se faire valoir. Une fraction importante des difficultés rencontrées par les êtres humains provient de ce que l’action vise trop souvent d’abord à (se) faire valoir et ensuite seulement à faire ou à défaire.

30 – Journalisme et espionnage

Les événements récents montrent à l’envi que la démocratie est et demeure fragile, même dans un pays comme le nôtre. De Platon à Orwell, on s’est demandé avec raison qui surveillerait les surveillants, qui – autrement dit – « policerait » la police et jugerait les juges. On ne doit jamais hésiter à intervenir lorsqu’un danger de dérive se manifeste en ce domaine, encore moins quand de facto des abus se produisent, comme la chose est survenue avec l’espionnage de journalistes de la Société Radio-Canada, de La Presse et du Journal de Montréal (pour ce qu’on en sait au moment où j’écris ces lignes). Sous ce rapport, le gouvernement Couillard, les partis d’opposition, la communauté journalistique, de nombreux universitaires et plusieurs citoyens ont clairement pris position contre la façon d’agir des corps policiers et de certains juges de paix. Espionner les journalistes, si peu que ce soit, constitue une menace directe à nos libertés démocratiques puisque le quatrième pouvoir, celui de l’information, est indispensable aux trois autres pouvoirs que sont le législatif, l’exécutif et le judiciaire, puisqu’il est indispensable par-dessus tout aux citoyens devant qui tous les pouvoirs sont ultimement responsables, au nom de qui tous ces pouvoirs doivent s’exercer et au bénéfice de qui cet exercice doit avoir lieu.

Ces principes établis et une fois admis qu’il faut intervenir le plus tôt possible pour empêcher que ce comportement délinquant ait le temps de se répandre et de devenir incontrôlable, il faut tout de même convenir que nous sommes ici bien loin du KGB ou de la Stasi. Sous l’empire de ces derniers corps de police, les dénonciations auxquelles on assiste présentement auraient provoqué non pas des excuses publiques ou des promesses d’enquêtes internes ou pas mais des mesures de répression effroyables qui d’ailleurs ont toujours cours dans certains États. Sans compter que le corps politique, loin de prendre ses distances avec des pratiques policières douteuse, les aurait appuyées, et parfois de façon très sauvage. Qu’on se rappelle du sort réservé à Anna Politkovskaïa…

Au bilan, le comportement intolérable de certains de nos policiers et de nos juges de paix (si tout ce qu’on dit se confirme) commande une réaction énergique mais ne saurait justifier qu’on inflige à nos institutions des avanies qu’elles ne méritent pas, du moins pas encore.

31–Culture de délation

On se préoccupe avec raison de tout espionnage indu des journalistes. Surtout si c’est la police qui le pratique. Surtout si l’opération est approuvée par un juge de paix magistrat. Ce qui m’inspire deux observations.

Premièrement, pour que la préoccupation soit justifiée, il faut que ladite activité d’espionnage soit indue. Mais qui établira qu’elle revêt ce caractère ? Les journalistes ? Sûrement pas, pour des raisons évidentes. L’espion, pas davantage pour des raisons tout aussi claires. Reste une autorité indépendante – mais qui ne peut s’exprimer publiquement sur l’opération concernée, spécialement si elle est justifiée en vertu de notre droit. Car, dans ces conditions, fournir les raisons de l’acte, ce serait vendre la mèche et saborder une activité fondée. On voit le problème. Il n’est pas insoluble (On pourrait notamment soumettre le cas litigieux à un autre magistrat, mais il faudrait tout de même assigner un terminus ad quem, c’est-à-dire une fin ultime à ce processus de renvoi à une autre instance qui autrement pourrait se  révéler interminable; on pourrait aussi appliquer au cas des journalistes les critères retenus dans le cas des avocats ou des juges, comme le gouvernement Couillard semble l’envisager). Toutefois, je ne suis pas sûr qu’il faille résoudre ce problème en faisant automatiquement prévaloir le point de vue du journalisme. Après tout, je ne vois aucun motif de croire a priori les journalistes plus honnêtes ou plus compétents que les policiers, les juges, les plombiers ou les couturières ! Il reste vrai néanmoins que la liberté de presse et le secret des sources journalistiques constituent des instruments décisifs de la démocratie et qu’il faut impérativement les protéger à ce titre.

Deuxièmement, il y a ici une pente fort savonneuse. Favoriser la dénonciation, c’est favoriser la culture de la délation. Or cette culture me semble au moins aussi liberticide que l’espionnage des journalistes. Tant qu’une dénonciation est (ou est perçue) comme avantageuse pour la société, il n’y a aucun problème, à tout le moins aucun problème ressenti par ladite société. Mais qui décidera de son caractère avantageux ? Lorsque le cas est clair, par exemple dans l’affaire du Watergate, aucune difficulté particulière ne surgit. Lorsque le cas est moins net, une difficulté surgit manifestement. Qui l’évaluera ? À l’aune de quels critères ? À titre d’illustration, rien ne permet de croire que la dénonciation non fondée et inspirée par la vengeance soit l’apanage exclusif d’un(e) élève qui accuse son professeur d’agressions sexuelles, détruisant de ce fait sa carrière et même sa vie. Les journalistes et les policiers et les juges et plusieurs autres intervenants ont trop souvent contribué malgré leur bonne foi à de telles catastrophes dont les effets dévastateurs ne pourront jamais être réparés par des aveux ultérieurs…

La question n’a rien de simple. Et l’attitude la plus sage en la matière consiste peut-être à assumer le risque inhérent à toute situation-limite. Qu’on tente d’améliorer la mécanique utilisable en l’espèce, j’en suis. Mais il me semble impérieux surtout de ne jamais oublier que qui veut faire l’ange, fait la bête !

32 Écriture et liberté. Du diariste au journaliste

La sagesse reçue soutient que l’on écrit pour être lu. Je ne crois pas qu’il en soit toujours ainsi, même s’il me paraît possible, voire probable que ce soit fréquemment le cas. L’acte d’écrire constitue effectivement un acte essentiellement différent de l’acte de publier. Cela dit, l’acte d’écrire n’est pas le même selon qu’on le fait en vue de publier ou pour une autre raison.

À quoi rime une telle observation ?

Quand l’acte d’écrire ne vise pas la publication, il jouit d’une liberté sans pareille.

Car la publication, selon sa pleine acception, désigne toute opération qui a pour effet de faire connaître ses textes à un nombre plus ou moins grand de personnes, et cela, au moyen de l’édition écrite (livre, articles, etc.), sonore (récital de poèmes, chansons, etc.), gestuelle (mime, langage signé des sourds, etc.) ou multimédia (documentaire, cinéma, vidéo, etc.).

Or, dès le moment où un public est visé, encore davantage quand c’est le public qui est visé, les contraintes qui s’exercent sur l’écrivain, que ce soit un auteur artiste ou un rédacteur technique, sont proprement tyranniques. À commencer par celles qui imposent un langage que pourra comprendre le public visé.

Les journaux personnels et leurs auteurs, les diaristes, échappent à cette règle. Attention : les véritables diaristes, ceux qui tiennent un journal pour eux-mêmes. Anne Frank n’a pas « travaillé » son journal comme l’a fait Julien Green que son éditeur relançait aussi souvent que nécessaire. Cela ne signifie pas que Green a rédigé un journal intégralement et exclusivement pensé pour la galerie, mais cela signifie qu’il ne pouvait ignorer la galerie. Anne Frank se trouvait dans une tout autre situation qu’il est inutile de rappeler tant elle est connue.

Le jeune philosophe Pierre-André Guastalla fournit une autre illustration de ce phénomène. Son Journal (1940-1944), commencé lorsqu’il avait à peine dix-neuf ans prend brusquement fin alors qu’il n’a que vingt-trois ans quand il est tué par un tir de mitrailleuse. Comme Anne Frank, Guastalla a rédigé son journal en pleine guerre, sans avoir vraiment l’opportunité de le revoir, encore moins de le retoucher. Songeait-il à le poursuivre pendant plusieurs années, éventuellement à le publier ? Nul ne le saura jamais mais rien ne permet de le croire. Quoi qu’il en soit, lire le Journal de Guastalla, c’est à l’évidence lire une œuvre qui n’était pas destinée à devenir publique contrairement aux journaux de Gide ou de Mauriac.

La spontanéité parfois naïve d’Anne Frank, le caractère non fini des propos de Guastalla comportent une authenticité incomparable. Non pas que Gide, Mauriac ou tant d’autres soient nécessairement malhonnêtes, mais on les sent étudiés même lorsqu’ils passent aux aveux les plus personnels, les plus privés, les plus intimes.

Valéry Larbaud constitue un autre cas de figure. Et combien particulier ! Il avait deux conceptions du journal personnel : le journal aide-mémoire (que nous avons) et le journal intime, introspectif (qu’il a détruit). Clairement, il n’a jamais voué son journal intime à la publication. Quant à son journal aide-mémoire, c’est pour ainsi dire accidentellement qu’il a paru chez Gallimard (Journal, 1912-1935). Or ce journal n’était pas non plus destiné à la publication puisqu’il servait uniquement à conserver des impressions, des observations, bref diverses notes que Larbaud ne voulait surtout pas perdre puisqu’il se proposait de les utiliser dans des œuvres destinées, elles, à la publication. D’ailleurs ce journal de Larbaud est aussi bien rédigé en anglais qu’en français ou en espagnol, le choix de la langue répondant à « son désir de n’être pas compris des personnes de son entourage qui auraient pu commettre des indiscrétions » (Robert Mallet). C’est tout dire !

Le prodigieux Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel correspond, quant à lui, à un troisième cas de figure. Amiel n’a jamais voulu qu’on puisse lire son journal de son vivant, mais on a des raisons de penser qu’il estimait possible, voire probable qu’on le lirait après sa mort. On a donc affaire ici à une espèce de cas intermédiaire où l’auteur conserve une pleine liberté à l’égard de ses contemporains (contrairement aux diaristes littéraires dont les journaux sont attendus par le public et parfois passionnément attendus) mais – j’imagine – une liberté moindre à l’égard des générations futures…

Il y aurait donc ceux qui savent devoir être lus dès la parution de leur journal dont ils ne retardent pas la sortie (sortie que leur éditeur peut même hâter pour des considérations financières ou autres). Il y a à l’autre extrémité ceux qui tiennent à tout prix à ne jamais faire paraître leur journal. Il y a finalement ceux qui bloquent toute parution de leur vivant de leur journal dont, par ailleurs, ils n’empêcheront nullement la publication posthume (si jamais ça intéresse ne serait-ce que quelques personnes).

Ceux dont les notes quotidiennes personnelles et intimes ne doivent jamais paraître, même à titre posthume, les détruisent ou ne les identifient pas ou les laissent dans un état inutilisable. Ceux dont ces notes paraissent malgré tout – alors qu’ils ne le voulaient pas – sont décédés inopinément laissant derrière eux des textes qu’ils n’ont pas eu le temps de détruire ; ou encore ils ont perdu la raison avant de disposer de leurs carnets personnels ; ou ils ont égaré des textes intimes retrouvés ultérieurement, souvent longtemps après leur décès.

Les journaux intimes de Tolstoï, de Kafka, de Virginia Woolf, d’Anaïs Nin ou d’Ernst Jünger inspirent d’autres observations qu’il serait superflu d’exposer ici. Car les divers scénarios évoqués plus haut suffisent assez à montrer qu’on peut écrire sans vouloir être publié, sans vouloir être lu.

Que conclure de ces considérations ?

Simplement qu’il faut toujours se méfier de ce qui est écrit. Même en supposant chez l’auteur une intégrité aussi parfaite que c’est humainement possible, il y a lieu de faire preuve de circonspection. Un journaliste, par exemple, peut s’efforcer de vérifier des faits avant de les rapporter, un chroniqueur peut s’imposer une autocritique rigoureuse de l’analyse qu’il s’apprête à publier, on peut en un mot se conformer à toutes les règles de l’art, cela n’empêche nullement qu’une chose demeure vraie : l’auteur reste malgré tout sensible à certains stimuli dont il est peut-être lui-même inconscient et qui en sont d’autant plus efficaces. Et cela est d’autant plus exact que l’auteur écrit plus fréquemment.

Paradoxalement, on a ici affaire à ce qui fait simultanément la force et la faiblesse de l’auteur…

3. XI. 2016

2 réflexions sur “XIV – NOTULES (28 à 32)

  1. Salut Michel,

    Toujours agréable de te lire, et j’ai bien aimé ta première notule (entre autres).

    Misères de petit éditeur. J’ai passé à Médium large sur Radio-Can… Il n’y avait plus de livres le lendemain chez Renaud-Bray. L’Éditeur en a fait réimprimer 300, qui seront disponibles la semaine prochaine… 1 mois plus tard!

    À+

    P.

    ________________________________

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    • Heureux de voir que je maintiens ton intérêt avec mes réflexions singulières. J’ose croire que ton dernier livre se vendra en dépit de son manque de disponibilité au lendemain de ton entrevue à Radio-Canada. En fait, je n’en doute pas en raison de l’importance de l’éducation à la sexualité pour nos enfants.

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