XII – L’humour, la liberté d’expression et le triste cas de Mike Ward

Dans mes Réflexions singulières, j’ai déjà abordé la question de la liberté d’expression. Sous le titre La censure et le ridicule, ma notule 22, publiée le 30 mai 2016, présentait mon point de vue inexpugnablement en faveur de la liberté d’expression. Je suis plus que jamais de cet avis.

C’est pourquoi je n’avais pas l’intention de traiter le cas de Mike Ward, cet humoriste condamné à verser une somme d’argent relativement importante à Jérémy Gabriel et à sa mère en dommages punitifs et moraux pour des propos qu’il a tenus au sujet du jeune Jérémy. Ce dernier est atteint du syndrome de Treacher-Collins qui touche à peu près une personne sur 10 000. Résultant d’un défaut génétique congénital du cinquième chromosome, ce syndrome se reconnaît à des malformations du crâne et du visage ainsi qu’à des problèmes de surdité, entre autres signes cliniques. On comprend que la personne ainsi atteinte puisse prêter à caricature. Et Mike Ward ne s’est pas privé d’exploiter cette possibilité…

Avant d’écrire ces quelques lignes, je me suis imposé d’écouter, de voir certains numéros de ce Mike Ward. L’expérience est pénible, et je ne la recommande à personne qui désire faire un usage valable de son temps. À titre d’illustration, on peut néanmoins visionner en tout ou en partie la vidéo sise à l’adresse Internet https://www.youtube.com/watch?v=OPSsvyk6SVI. (Pour voir Le P’tit Jérémy, aller à  https://www.youtube.com/watch?v=zYrsECWQuM8.)

Je n’ai pas vu tout ce qu’a fait ce bipède (et je n’ai rien vu de ce qu’il a fait en anglais). Techniquement, je ne saurais donc parler de l’ensemble de son « œuvre ». Il reste qu’on juge d’un arbre à ses fruits et qu’un pommier ne donne jamais des pêches. Dans les extraits que j’ai vus et entendus, il y a bel et bien du comique. Mais par n’importe lequel et pas pour n’importe qui.

Je constate, en premier lieu, un usage abondant des sacres et autres expressions analogues. Qu’on puisse recourir à l’occasion à un tel vocabulaire ma paraît compréhensible, spécialement si le personnage qu’on incarne le commande. Mais abuser de ce procédé relève toutefois d’un tout autre mécanisme… ou d’une pauvreté de moyens qu’on essaie de compenser par une facilité avilissante.

Deuxièmement, je note que le « drôle » produit par Mike Ward se mérite rarement le titre d’humour. Car, à tort ou à raison, j’estime que le terme humour renvoie à une forme de comique qui comporte par définition une certaine finesse, parfois même une espèce de subtilité que la plupart des humoristes utilisent. Or je n’ai rien vu de tel chez Mike Ward. Sol, Yvon Deschamps, Raymond Devos, pour ne mentionner qu’eux, ont tous et toujours eu recours à cette forme de finesse. Chacun avait sa manière propre de ce faire, mais tous le faisaient.

Par comparaison, un Olivier Guimond, un Gilles Latulippe ou un Charlie Chaplin faisaient rire mais en s’en remettant au côté cocasse de certaines situations ou quiproquos ou encore en utilisant le geste caricatural, en illustrant par des comportements exagérés ou fabuleusement bien imités des traits de caractère ou des défauts hilarants. Mais Olivier Guimond, Gilles Latulippe ou Charlot se déclaraient en général comédiens et assez rarement humoristes. Après tout, soit les mots ont un sens soit ils n’en ont pas.

Troisième observation. La qualité de la langue. Elle est calamiteuse, effroyable chez Mike Ward. Sacres visant non plus à incarner un personnage qui l’exige mais, semble-t-il, faisant partie intégrante de sa manière habituelle de s’exprimer. Phrases rarement complètes. Vocabulaire d’une indigence attristante. Juxtapositions systématiques d’idées ou de phrases en lieu et place des rapports variés et éclairants que notre langue permet d’exprimer et grâce auxquels l’humour peut advenir.

Je renonce à continuer d’exposer mes réactions aux spectacles de ce personnage de crainte qu’on me croie préjugé à son égard. D’autant plus que, ne connaissant pas personnellement Mike Ward, je ne saurais dire s’il est sur scène comme il est dans la vie… Car, après tout, il joue peut-être en permanence dès lors qu’il ne se trouve pas seul avec lui-même ou avec ses intimes.

D’aucuns prétendent qu’on ne peut reprocher à un humoriste comme Mike Ward de se présenter comme il se présente. Ce serait requis, insiste-t-on, pour répondre aux exigences du public. Curieux argument ! Que ferait-on si le public était raciste ? Ou sexiste ? Ou homophobe ? De toute manière, phénomène spécialement significatif, le nom de Mike Ward ne figure pas parmi les cinq humoristes préférés des Québécois, ni parmi les dix premiers ni parmi les quinze premiers… (Sondage Léger pour le compte de Concertium publié par TVA Nouvelles le 12 juillet 2016.) Le « Top 15 » des humoristes comprend Martin Matte, Louis-José Houde, Laurent Paquin, Lise Dion, Jean-Michel Anctil, Michel Barrette, Jean-Marc Parent, Mario Jean, Rachid Badouri, François Morency, Stéphane Rousseau, François Pérusse, Martin Petit, André Sauvé et Patrick Huard. Pourtant ce n’est pas un manque de notoriété qui explique ici l’absence de Mike Ward. On parle de lui plus que jamais dans les médias depuis la décision du juge Hughes… Alors comment se fait-il que les amateurs d’humour ne fassent pas la queue pour les blagues de Mike Ward ? Après tout, arriver au seizième rang ou plus loin encore dans le palmarès, c’est se rapprocher drôlement du fond du baril quand on est un humoriste d’expérience (à la différence de ce qui survient pour un débutant qui doit forcément commencer au bas de l’échelle).

Je n’entrerai pas ici dans l’analyse du jugement de l’honorable Hughes. Je dirai simplement qu’on y trouve des distinguos pertinents, lesquels éclairent bien le problème juridique à régler. Pour ma part, je ne serais pas surpris que le juge Hughes ait parfaitement raison en droit. Si jamais il y a appel, nous verrons ce qu’en pensent la Cour d’appel du Québec et, le cas échéant, la Cour suprême du Canada. Et je puis d’ores et déjà déclarer que, en ce qui me concerne, je partagerai très vraisemblablement les vues ultimes de nos tribunaux (sauf à admettre qu’ils commettent une erreur manifeste…).

Indépendamment de l’aspect proprement juridique du débat, il me faut toutefois préciser ceci : même dans le cas de ce Mike Ward, j’aurais tendance à privilégier plutôt la liberté d’expression que l’interdiction de parole. Je ne reviendrai pas ici sur les raisons de mon choix, car on peut en prendre connaissance ailleurs. Mais j’en ajouterai une qui n’a rien ou bien peu à voir avec le droit et beaucoup avec les mœurs.

Apparemment, ce Monsieur Ward « ne pisse pas loin ». Façon de dire qu’il fait dans le médiocre par comparaison avec la plupart de ses collègues humoristes. Rien au monde n’exige qu’on ait du génie. C’est plutôt la Nature qui en décide… et beaucoup de travail. On ne peut donc reprocher à qui que ce soit de manquer de brio. Et je n’en fais aucun reproche à Mike Ward. En revanche, exposer son manque de brio, et l’exposer régulièrement et même avec insistance, relève d’un choix personnel qu’on est sûrement en droit d’imputer à la personne concernée. Dans ce cas, il y a tout lieu de supposer que l’individu en cause manque de jugement (ou préfère je ne sais quoi à sa réputation…).

La question qui se pose dès lors est la suivante : peut-on intervenir auprès d’une personne qui n’a pas de jugement ? Ou, à tout le moins, qui n’en a pas dans la chose précise qui fait problème ? Cette difficulté est peut-être la plus délicate que rencontre un professeur, par exemple. Si, à titre d’hypothèse, vous expliquez à un étudiant une erreur qu’il a commise dans son travail ou son examen, l’étudiant qui comprend en général verra l’erreur particulière à corriger, car il en saisira l’explication et pourra en conséquence s’amender et donc s’améliorer. Si, au contraire, la difficulté précise de l’étudiant consiste à ne pas pouvoir comprendre l’erreur commise elle-même, alors aucune explication fructueuse et profitable n’est possible. Eh bien, mutatis mutandis, il se présente dans l’ordre du jugement des cas analogues à celui que je viens de décrire dans l’ordre de l’intelligence. Que faire dans un telle occurrence ?

Censurer est possible. Si c’est parfois indispensable, c’est rarement nécessaire. Plus simplement, je préfère m’en remettre au bon sens de l’immense majorité de nos concitoyens. Ce que, dans le cas présent, le sondage évoqué plus haut paraît justifier. En tout état de cause, les citoyens ont le droit d’élire un gouvernement, de participer à un jury dont la décision revêt une portée majeure, bref d’exercer leur jugement en des matières complexes et aux conséquences marquantes. Pourquoi ne pas laisser ce jugement s’exercer en l’espèce ? De toute façon, il y aura jugement, il y a déjà jugement par les citoyens informés de la chose.

Évidemment, cette procédure ne permet pas de régler le dédommagement auquel peut-être telle ou telle personne a droit. Les tribunaux sont là pour ça. Mais le jugement populaire dédommage moralement les personnes lésées par une forme de quasi-ostracisme dont l’effet n’est pas négligeable.

20. VIII. 2016

Une réflexion sur “XII – L’humour, la liberté d’expression et le triste cas de Mike Ward

  1. Bonjour Michel,

    Il est vrai que les sketchs de plusieurs de nos humoristes ne volent pas haut. Tu fais allusion dans le dernier paragraphe du  »Bon sens de mes concitoyens » pour justifier le droit à la liberté d’expression. Parles-tu du bon sens du populiste Jeff Fillion qui haranguait les citoyens de Québec dans sa chronique quotidienne? Parles-tu de l’humoriste français, raciste, dont je tairais le nom quasi évangélique et le Québec a jugé persona non grata? Même si je suis d’accord avec toi sur le principe, quand un humoriste atteint un citoyen dans sa dignité je lui donne le droit de se défendre bec et ongles.

    Nous en reparlerons plus tard devant une tasse de café

    Salutations amicales

    Frédéric

    J’aime

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