XI – Les baby boomers ont-ils un côté vert ?

Une chose me frappe dans les choix résidentiels de certains membres de ma génération (et d’autres individus plus jeunes dont je ne parlerai guère ici). Pour la plupart, nous sommes maintenant retraités. Les enfants partis, la maison familiale est vendue – assez souvent, en tout cas – et remplacée par une autre, fréquemment à la campagne, puisque les baby boomers constituent un groupe très fortement urbanisé durant sa vie professionnelle et désireux apparemment de renouer avec la nature.

Or, si je m’en remets à ce que je constate en Estrie où je me suis moi-même retiré après une vie professionnelle complète en ville, plusieurs retraités vivent maintenant dans des « condos » démesurés ou se construisent de vastes et luxueuses demeures. La conception et la construction de ces résidences, l’ameublement qui les garnit et les frais d’entretien qu’elles commandent coûtent cher. Et cela, sans compter les accessoires extérieurs tels que bateaux, moto-neiges, VTT et ainsi de suite.

Ces demeures témoignent de l’aisance financière de nombreux baby boomers. Tant mieux. Après tout, il vaut mieux, comme on dit, être riche et en santé que pauvre et malade. Et l’apparition d’une classe moyenne supérieure dans notre société présente des avantages qu’on ne devrait pas sous-estimer.

Il y a cependant un revers à cette médaille. Le mode de vie associé à ce type de résidences est à tout prendre fort peu écologique. Parce qu’elles sont spécialement vastes, ces résidences consomment beaucoup d’énergie : l’hiver, il faut chauffer l’immeuble, et l’été on le climatise. En tout temps, on l’éclaire et l’on y utilise nombre de dispositifs plus ou moins énergivores : les électro-ménagers habituels mais aussi des congélateurs, des caves à vins, des piscines chauffées ou à température contrôlée, des spas, des saunas, des articles sophistiqués de gymnastique et tutti quanti.

Fortes consommatrices d’énergie dans un monde où l’on prend de plus en plus conscience de la nécessité de se montrer économe en la matière, ces maisons ou « condos » ne servent le plus souvent qu’à deux personnes. Ce qui accroît encore le coût per capita de la facture énergétique. En outre, bien souvent, ces mêmes demeures ne sont habitées que quelques mois par année puisque les retraités aiment bien passer l’hiver au soleil de la Floride ou du Mexique quand ce n’est pas de la Provence ou de la Costa del Sol.

Je dois souligner que je ne parle pas ici de ces maisons de plusieurs millions de dollars qui sont devenues plus nombreuses que jamais mais qui demeurent tout de même des exceptions. Non pas que j’approuve les propriétaires de ces maisons qui abusent probablement de biens énergétiques eux aussi. Mais il y a, et il y aura toujours, j’imagine, une classe de gens très riches dont le mode de vie spectaculaire (et parfois peu soucieux de la collectivité) n’entraîne pas forcément, dans ce domaine, des conséquences majeures : le nombre relativement petit des intéressés empêche leurs choix énergétiques d’avoir de trop lourdes conséquences. Au surplus, il faut savoir choisir ses combats, et je ne vois pas qu’il faille s’investir beaucoup dans une bataille contre un groupe marginal en fin de compte du point de vue de sa nuisance publique en matière d’énergie.

En revanche, la génération des baby boomers compte suffisamment de membres pour que ses choix entraînent des conséquences socialement perceptibles et exercent un effet d’entraînement non négligeable d’un point de vue collectif. Les choix résidentiels servent ici d’indicateurs. La façon de se loger signale en fait une façon de vivre. Ainsi, il existe une fraction de cette génération qui pratique la simplicité volontaire. Et cette fraction n’habite pas du tout le genre de résidences évoqué plus haut. Pour des raisons évidentes au demeurant, puisque la simplicité volontaire se caractérise notamment par le refus de cette partie de la consommation qui n’est pas nécessaire à un titre ou à un autre.

Certains madrés soutiendront avec une courtoisie apparente mais en réalité perfide que nul ne peut définir ce qu’est une consommation non nécessaire. De cette manière, ils espéreront éviter le questionnement qui s’impose pourtant dans le contexte actuel d’hyper-consommation doublé d’un hyper-gaspillage, le tout engendrant un mode de vie hyper-énergivore et des conditions qui, à terme, deviendront hyper-menaçantes pour notre habitat naturel (ou ce qu’il en restera).

Mais qui sera dupe ? Chacun sait bien, de façon spontanée, qu’il existe une différence entre la pauvreté et l’aisance comme entre l’aisance et l’opulence. Tous ont l’intuition immédiate de la différence qui sépare le confort du luxe et, pour ma part, je n’ai jamais rencontré un seul individu qui confonde la sobriété et le faste. En fin de compte, même les plus cauteleux se voient forcés d’admettre qu’on distingue somme toute clairement et facilement les comportements acceptables et inacceptables du point de vue de la consommation, quelle qu’elle soit.

Il n’y a rien d’ordre éthique dans ce que je viens d’énoncer. Il ne faut pas se laisser leurrer par des termes à connotation morale comme « acceptable » ou « inacceptable ». Car ces vocables peuvent aussi revêtir une signification strictement utilitaire en regard d’une situation dont il est impérieux de tenir compte pour éviter tout résultat dysfonctionnel. On se trouve davantage ici dans l’ordre du pratique que dans l’ordre du normatif (comme lorsqu’on déclare inacceptable toute méthode inconstante de calcul des distances puisque ces dernières ne pourraient plus être comparables et donc se trouveraient privées de toute efficacité en recherche opérationnelle).

Ces constatations autorisent la conclusion suivante. Certains baby boomers, peut-être surtout ceux qui appartiennent à la génération lyrique, pour reprendre l’heureuse expression de François Ricard, adoptent à la fin de leur existence un mode de vie peu compatible avec l’avenir dont leurs enfants sont, me semble-t-il, en droit de rêver. Certains autres cherchent au contraire à promouvoir un tout autre mode de vie, axé principalement sur le contrôle de la consommation et le respect de l’environnement. Or, entre ces deux orientations, il y a non pas des différences secondaires mais plutôt une contradiction quasi totale.

Pour le moment, l’affrontement qu’on pourrait attendre entre ces deux visions du monde et les façons d’être qui en découlent ne se produit pas. Plus précisément, pas encore. Car il y a tout lieu de croire que, tôt ou tard, il surviendra bel et bien . Comment éviter un « clash des modes de vie », voire en l’occurrence un « clash des générations », lorsque se dessine une sensibilité nouvelle et que cette sensibilité nouvelle tient plus à l’environnement et à la qualité de vie qu’à l’abondance de la consommation ?

Par un curieux phénomène, tout donne à penser que c’est le groupe minoritaire chez les baby boomers – ceux, pour faire bref, qui se montrent sensibles aux idéaux de simplicité volontaire – qui exerce une influence décisive sur la génération qui suit. On se trouverait ici en présence d’un cas où la quantité des « influenceurs » ne l’emporte pas sur la qualité de l’influence, même si cette dernière émane d’une faible minorité.

Je ne saurais présenter ces conclusions comme des vérités indiscutables. Mais elles me paraissent plausibles et valent probablement aussi dans d’autres domaines. On ne peut exclure, à mon avis, qu’il y ait là une espèce de signe du divorce qui existe entre certains baby boomers, ceux de la génération lyrique peut-être, et une bonne fraction de la jeunesse montante. Ce divorce pourrait bien expliquer pourquoi tant de jeunes Québécois ont voté pour les libéraux fédéraux contrairement à plusieurs de leurs aînés et pourquoi tant de jeunes Britanniques ont voté « Remain » contrairement aux plus âgés qui, assure-t-on, ont plutôt voté « Brexit », pourquoi encore tant de jeunes Américains ne veulent aucunement d’un certain Trump.

D’une génération à l’autre, il y a toujours eu des divergences plus ou moins prononcées. Dans le cas présent, je ne crois pas qu’on puisse encore parler de divergences. Il faut au contraire reconnaître qu’on se trouve en présence d’antagonismes civilisationnels.

Il se pourrait bien en effet que le choc des civilisations évoqué par Samuel Huntington ait lieu à l’intérieur d’une même société, entre groupes de sensibilités différentes, voire incompatibles, ou encore entre générations définies par ces sensibilités, et non seulement entre sociétés à l’intérieur d’une même époque.

Dans Les Barbares, Alessandro Baricco soutient justement que nos sociétés vivent actuellement autre chose que le passage habituel et plus ou moins tourmenté d’une génération à l’autre. Pour lui, nous sommes en présence d’une véritable mutation, avec tout ce que cela implique. Et, dans Sans sang, le même Baricco a écrit ceci : « Nous avons bouleversé la terre d’une manière si violente que nous avons réveillé la férocité des enfants. »

Se pourrait-il que, comme tant d’artistes, Baricco ait pressenti l’avenir ?

10. VII. 2016

6 réflexions sur “XI – Les baby boomers ont-ils un côté vert ?

  1. Michel , tu habites dans une région recherchée par les bourgeois riches.

    Va faire une visite dans la région de Rawdon…
    tu y verras des retraités beaucoup moins bien nantis.
    Ils ont quand même un Skidoo mais leur résidence est très simple!
    La richesse s’afiche. Les écolos et ceux qui vivent la simplicité volontaire sont moins visibles.
    Il faudrait demander à un statisticiens…
    Amicalement

    Gaetan

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    • Cher Gaëtan, il y a sûrement du vrai dans ta remarque. J’en tiendrai compte dans un texte en préparation et que je mettrai en ligne dans un avenir assez prochain, j’espère. En tout cas, tu peux être assuré que ton intervention n’aura pas été inutile. Je t’en remercie d’ailleurs.

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  2. Monsieur Bedard,
    Je viens au Quebec assez regulierement, mais pour des raisins familiales , je vis a Montreal, dans l’Outaouais ou a Quebec, Lorsque je suis au Quebec. J’avais de bons souvenirs del’Estrie, mais les manifestations d’opulence indecente que vous decrivez dans votre article m’enleve tout desir d’y retourner.

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    • Il n’y a pas lieu de donner une extension indue à mes réflexions. Ici comme ailleurs, la plupart des gens vivent de manière tout à fait raisonnable. En relisant mon texte, portez attention aux nuances. Vous retrouverez sans doute le goût de nous visiter de nouveau. Et nous pourrons éventuellement échanger en direct sur ce phénomène. Je vous remercie de votre intérêt pour mon blogue.

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  3. Il faudrait définir les termes. La «génération lyrique» de Ricard ne recouvre pas la génération du baby-boom, que le démographe Jacques Henripin situait de 1946 à 1966. Si je ne m’abuse, Ricard parle de personnes nées un peu avant la fin de la Seconde guerre mondiale et n’inclue pas dans son analyse les personnes nées après 1950. Le sommet du baby-boom se situe pourtant en… 1960 ! Le concept de génération, chez Ricard comme chez la plupart des auteurs, est extrêmement flou. Certains diront que toutes les personnes nées en telle année (par exemple, 1950) constituent une génération, comme tous les maringouins nés au début de l’été constituent une génération de maringouins. D’autres diront qu’une génération durant de 18 à 20 ans, les personnes nées pendant cette vingtaine d’années font toutes partie de la même génération. Point de vue qui nous oblige à admettre qu’une femme née en 1946 et sa fille née en 1964 font partie toutes les deux, démographiquement parlant, de la même génération, celle des des baby-boomers! Ne sont-elles pas toutes les deux venues au monde pendant la période du baby-boom! Imaginons ce dialogue mère fille : «Baby-boomer toi-même, fifille! – Non! Non! J’veux pas être une baby-boomer! J’ai jamais profité du système, moi! » Si l’on s’en tient donc à la définition de savants sérieux, il faut accepter le fait que TOUS les Québécois âgés de 50 à 70 ans sont des «baby-boomers». Ça doit faire plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million d’individus, hommes et femmes (dont plusieurs sont les fils ou les filles d’autres «baby-boomers»), tranche de la population dans laquelle on rencontre autant de diversité d’opinions, de goûts, de vices et de vertus, autant de pauvreté ou de richesse, d’ignorance ou de savoir, d’imbécillité ou de génie que chez les Québécois d’autres générations, plus anciennes ou plus récentes. Y aller de généralités à propos «baby-boomers» est à mon sens une occupation foncièrement vaine. On aurait déjà tout dit en les qualifiant simplement d’homo sapiens sapiens.

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    • Mon cher Pierre,
      Ta réaction à ma «Réflexion singulière» intitulée «Les baby boomers ont-ils un côté vert ?» a quelque chose d’étonnant. Voici pourquoi.
      Tu dis qu’il faudrait définir les termes. En quoi tu as parfaitement raison. Or, à cet égard, il n’y a pas vraiment d’ambiguïté dans le texte en cause. Il t’a fallu injecter dans le document une ambiguïté qui n’y figurait pas pour rendre possible ton propos.
      De fait, le texte en cause n’étant pas un document démographique «per se», il recourt à la définition usuelle
      et générale admise dans les échanges entre gens de culture et de bonne foi. La brève citation qui suit précise ce qu’il en est sous ce rapport.
      « Il peut être difficile de définir une génération puisque c’est un terme qui peut revêtir de multiples significations. En général, on définit une génération comme un groupe de personnes qui ont à peu près le même âge et qui ont vécu, le plus souvent pendant leur enfance ou au début de l’âge adulte, des événements historiques particuliers, tels qu’une crise ou une période de prospérité économique, une guerre ou des changements politiques importants. Ces événements peuvent influencer leur vision du monde. » (Source : Statistique Canada à l’adresse Internet suivante : https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-311-x/98-311-x2011003_2-fra.cfm).
      Voilà la définition qui s’applique dans le texte en question. Si tu relis ledit texte à la lumière de cette façon de concevoir une génération, tu n’y trouveras aucune difficulté du genre de celles que tu lui attribues.
      Cela dit, il existe bien évidemment une définition technique et pointue du concept de génération mais elle ne peut guère être pleinement utilisée que dans des exposés assez fortement mathématisés. Ce qui n’est pas le cas dans le texte qui nous occupe.
      Il est tout aussi indispensable de bien apparier la critique et son outil que d’apparier la réflexion et son outil. À défaut de quoi le propos concerné n’a simplement aucune portée.
      Cordialement,
      M.B.

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