IX – NOTULES (11 à 18)

11 – Attentats à Bruxelles

Tout le monde s’est indigné des attentats commis à Bruxelles. Comme on s’est indigné des attentats de Paris, de Londres, de New York et de nombreux autres endroits. Ces attaques contre des innocents et contre la démocratie elle-même sont dénoncées à bon droit. On les explique notamment par la radicalisation de certains jeunes, trop souvent chômeurs, fréquemment laissés à eux-mêmes et confinés parfois à des espèces de ghettos où se développent des haines incontrôlables.

Ces explications me semblent un peu courtes. Entendons-nous : elles touchent juste mais elles sont loin d’être complètes. Nous, Occidentaux, avons aussi attaqué des innocents et la démocratie elle-même. Illustration de ce phénomène parmi d’autres, l’attaque de Georges W. Bush contre l’IRAQ s’est faite au nom de raisons fallacieuses que d’ailleurs et fort heureusement le Canada n’a jamais acceptées. Il y a alors eu de très nombreux morts, des blessés innombrables et de la manipulation anti-démocratique.

Se peut-il qu’un tel acte – et ce n’est pas le seul, loin de là ! – ait agi comme déclencheur de ces attentats qui, quoi qu’on en dise, sont bien moins meurtriers que ce que nous avons nous-mêmes fait ?

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12 – Un droit bancal

Il se pose un problème majeur dans les causes que les tribunaux doivent trancher sur la seule base des renseignements fournis par une victime dont les dires ne sont corroborés par aucun témoin, ce qui est très souvent le cas dans les affaires d’agressions sexuelles. Arrêtons-nous à cette situation : en l’absence de témoin(s) qui puisse(nt) corroborer ses dires, une victime d’agression sexuelle a fort peu de chances d’obtenir justice (à moins évidemment que l’examen suivant l’agression – s’il y en a eu un – ne permette d’identifier un liquide corporel indiscutablement attribuable à l’agresseur présumé). Autrement dit, dans notre régime juridique, la parole de la victime potentielle n’a pas la même valeur que celle d’un agresseur présumé. Et cela est considéré préférable à l’inverse au motif qu’il vaut mieux libérer un coupable que de condamner un innocent. Voilà qui est bien connu et tout à fait accepté dans notre régime juridique.

Je vois cependant un problème ici. Si on donnait la préséance à la parole de la victime potentielle, il est vrai que des abus pourraient survenir puisqu’il suffirait d’accuser avec un minimum de vraisemblance pour obtenir une condamnation dès lors quasi automatique. En revanche, en donnant la préséance à la parole du présumé coupable sur celle de l’accusation, il est tout aussi vrai que des abus surviennent effectivement… qu’on tolère… Nous acceptons donc que la certitude de voir des coupables échapper à la sanction est préférable à la possibilité pour des victimes d’obtenir justice.

J’indique tout de suite que je souscris à ce principe pour des raisons que l’argumentaire juridique expose depuis des générations et que je n’ai pas à reprendre ici. Il n’empêche qu’une question me vient dès lors irrésistiblement : serait-il possible de concevoir une exception à cette règle ? Une exception, selon l’adage, qui confirme la règle ? Et, le cas échéant, une exception ainsi conçue pourrait-elle être effectivement mise en œuvre ?

Je crains fort qu’on doive répondre à ces questions par la négative, du moins dans l’état présent de notre droit. Sous ce rapport d’ailleurs, un autre état de notre droit est-il même pensable ? Preuve supplémentaire, s’il en est besoin, que la perfection n’est pas de ce monde !

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13 ­– Honnêteté frelatée

Hélas ! on semble s’habituer facilement à la corruption ! Nixon a menti et triché au point de devoir quitter la présidence des États-Unis d’Amérique avant qu’on ne le destitue, l’ex-premier ministre israélien Ehud Olmert a été condamné à la prison pour avoir touché un (ou des) pot(s)-de-vin lorsqu’il était maire de Jérusalem, le nombre de dirigeants chinois punis et même condamnés à mort pour avoir fraudé augmente constamment.

Les milieux politiques ne sont ni les seuls ni probablement les champions en la matière. Les entreprises privées sont, également à cet égard, particulièrement performantes. À preuve, les données sur l’efficacité énergétique de leurs véhicules trafiquées par certains grands fabricants d’automobiles. À preuve encore, les manipulations dites de comptabilité créative dans la présentation des résultats d’un nombre étonnant de compagnies. Et je ne parle même pas ici des paradis fiscaux et de l’évasion fiscale…

Les scientifiques eux-mêmes dont la vie est supposément vouée à la recherche du vrai trafiquent trop souvent les données de leurs études. Et les autorités religieuses supposément vouées à la recherche du bien ont facilement et fréquemment passé sous silence les turpitudes les plus abjectes commises par des personnes relevant de leurs responsabilités.

Je n’ai pas l’intention de prolonger indûment cette liste décourageante. Je tiens cependant à rappeler ces faits avant le début des prochains Jeux olympiques. Car le monde du sport n’échappe pas non plus à ce vice rédhibitoire. Aucun niveau du monde sportif n’y échappe. Les sports professionnels regorgent d’exemples de joueurs qui se sont drogués ou qui ont manipulé la quantité d’air contenu dans un ballon et qui ont menti effrontément jusqu’à ce qu’on parvienne à les confondre de manière irrécusable. Le sport olympique abonde en joueurs taillés dans la même étoffe morale et se trouve au surplus dirigé – en tout cas, l’a été pendant longtemps – par des individus d’une vénalité digne des nobles décadents de la fin de l’Empire romain. Et, malgré tout, dans des milieux plus nombreux qu’on ne voudrait l’admettre, on s’apprête à suivre les prochains jeux de Rio avec enthousiasme. Les commentateurs se font une fête des exploits qu’ils auront le bonheur de voir et d’analyser pour les spectateurs, les commanditaires se régalent d’avance des retombées commerciales résultant des performances des vedettes qu’ils appuient en préparant toutefois dès maintenant les mesures de « damage control » dont ils pourraient avoir besoin en cas de délits plus ou moins flagrants.

S’agit-il là de naïveté incurable ou d’espoir enfin justifié ? À suivre…

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14 Calcul politicien ou autre

Calculer est une chose. Soupeser est une autre chose. Évaluer est encore une autre chose. Mais penser est une tout autre chose.

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15 – Le respect des animaux

On soutient depuis longtemps qu’on peut juger une société à la manière dont elle traite ses membres les plus faibles. Et on a sûrement raison de ce faire. L’infirme, le handicapé mental, le malade victime d’une tare héréditaire constituent de véritables révélateurs de nos valeurs et de nos priorités. Là-dessus, l’accord est parfait ou presque. Dans nos sociétés, ceux-là mêmes qui ont des tendances à l’eugénisme ont en général le souci d’éviter les procédures indignes, humiliantes, etc. On peut critiquer leur but qui consiste à tenter d’en arriver à un idéal humain qu’ils ont choisi, eux et eux seuls, et à y parvenir par la manipulation génétique. Mais en l’absence d’une telle manipulation ou si elle n’aboutit pas au résultat désiré, les eugénistes d’aujourd’hui ne considèrent pas acceptable de faire souffrir leurs congénères, par exemple lors d’expérimentations à visées plus ou moins scientifiques, a fortiori parce que ce serait pratique ou, pire encore, parce que ce serait plaisant.

C’est pourtant ce que l’on fait avec les animaux. Et à haute échelle ! Le problème ici ne vient pas tant de l’eugénisme comme tel. Depuis des lustres déjà, l’homme manipule la génétique animale en vue d’atteindre des standards dûment identifiés : les races canines, félines, bovines, ovines, etc. en témoignent abondamment (comme, dans l’ordre végétal, en témoignent aussi les variétés de blés ou d’orchidées). Le problème vient d’un certain souci du lucre. Pourquoi couper à froid le bec des poulets ou la queue des cochons et ainsi de suite ? Pourquoi marquer les bovins au fer rouge, ce qui constitue une véritable torture ? Parce qu’on y trouve à un titre ou un autre un avantage très généralement financier, plus rarement pratique ou esthétique comme dans le cas de l’anglaisage du cheval (sans oublier ici de la caudectomie, toujours permise chez nous alors qu’elle est interdite en France, en Angleterre, etc.).

Une telle attitude à l’égard des animaux en dit long sur les individus qui y recourent mais aussi sur les sociétés qui la permettent. Faire souffrir, alors qu’il est possible de ne pas faire souffrir soit en renonçant à une pratique douloureuse soit en neutralisant la douleur qui l’accompagne constitue, de nos jours, un comportement purement et simplement barbare. D’ailleurs, un enfant qui agit de la sorte est puni par ses parents, un adulte est sanctionné par la loi mais des gens regroupés en entreprises d’élevage, par exemple, peuvent procéder sans encourir de condamnation !

Jusqu’à présent je n’ai entendu aucune raison qui puisse justifier une telle tolérance.

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16 – La formation des enseignants

Il ne se passe plus une seule année sans qu’on s’interroge sur la qualité de la formation des enseignants. On déplore leur inculture générale, en particulier leur peu de maîtrise de la langue maternelle, la pauvreté de leurs notions scientifiques, la superficialité de leur sens artistique, leur absence de rigueur, bref ils afficheraient une nescience de plus en plus englobante. À la lumière de cette situation, nos dirigeants universitaires songent, semble-t-il, à se montrer plus exigeants dans la sélection des étudiants en sciences de l’éducation. Et, de fait, tout porte à croire que, si l’on parvient à convaincre les meilleurs de faire carrière en éducation, on créera une situation carrément préférable à celle qui prévaut actuellement . S’il est bien vrai que les facultés d’éducation sont trop rarement le premier choix des étudiants qui les fréquentent, s’il est bien vrai qu’un certain nombre de ces étudiants ne sont guère tenaillés par une forte ambition, s’il est bien vrai qu’il y en a parmi lesdits étudiants qui recherchent d’abord la sécurité d’un travail relativement routinier, alors il n’y a pas lieu de s’étonner de l’état des choses… (Évitons de généraliser : plusieurs enseignants sont non seulement dévoués mais réellement compétents, ce qui démontre en soi qu’on pourrait très bien avoir raison d’élever le niveau des exigences dans les facultés d’éducation.)

Par-delà ces divers facteurs explicatifs possibles, j’aimerais relever un fait dont on ne parle jamais mais qui me semble important. La plupart des éducateurs sont allés à l’école (primaire, secondaire, collégiale, universitaire) et y reviennent une fois leurs études complétées. Pardon : ils y demeurent. Autrement dit, il y a une continuité ininterrompue dans leur fréquentation d’un et d’un seul milieu – le milieu scolaire – qu’ils ont d’abord fréquenté en qualité d’élèves et qu’ils continuent de fréquenter en qualité d’enseignants. On doit ici mentionner deux types d’exception à cette « anormale » continuité, mais de portée plutôt légère.

Première exception : certains enseignants ont interrompu leur formation à un moment ou à un autre, par exemple entre leurs études collégiales et leurs études universitaires, ce qui leur a permis de vivre une expérience plus ou moins intense de travail ou de voyage, entre autres possibilités. Voilà qui a peu de portée sociale du fait que le nombre d’enseignants ayant vécu une telle expérience est plutôt restreint.

Deuxième exception : bon nombre d’enseignants ont travaillé à temps partiel durant leur formation. La portée sociale de cette pratique est plus ample que la précédente en raison du nombre relativement élevé d’étudiants qui s’y adonnent. Mais cette portée demeure toujours restreinte, et même très restreinte, à cause de son caractère dilettante, pour ainsi dire, dans la mesure où il s’agit là d’une activité pratiquée de façon temporaire en des domaines généralement dépourvus d’exigences professionnelles réelles serrées.

Pour l’essentiel donc, l’enseignant n’a pas ou très peu d’expérience hors du milieu de l’éducation. À ma connaissance, il n’y a pas d’autres cas du genre. Un plombier, un médecin, un pilote de ligne, un commerçant (petit ou grand) ont tous l’expérience d’au moins deux milieux, celui de leur formation (l’école), et celui de leur travail (les résidences des clients à servir, l’hôpital, la compagnie d’aviation, le magasin qu’ils possèdent ou qui les emploie, etc). Dans notre société, seuls les enseignants, en tout cas la majorité d’entre eux, ont de facto l’expérience véritable d’un seul milieu et, phénomène encore plus significatif, ils sont les seuls à pouvoir éviter toute expérience dans un milieu autre que celui qu’ils ont toujours connu. Car les stages requis dans leur formation se déroulent forcément dans le milieu d’où ils proviennent et où ils retourneront.

À tort ou à raison, il m’est avis que de telles pratiques ne vont pas sans conséquences…

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17 « Tomber enceinte »

J’ai déjà dit tout l’inconfort que m’inocule l’expression « passe-temps ». À leur manière, les mots « tomber enceinte » m’indisposent encore plus. Il n’y a aucune déchéance à devenir enceinte : on ne tombe donc pas dans cet état comme on tombe dans la lâcheté ou dans la veulerie, comme on s’abandonne à la mollesse ou à la paresse. Quand une femme est enceinte, elle n’est pas malade. Voilà qui tient du poncif mais qu’il faut apparemment rappeler.

« Tomber » a souvent une connotation d’accident. En ce sens, autrefois nos aïeules pouvaient accidentellement se retrouver enceintes en raison de l’absence de moyens contraceptifs fiables. Elles étaient alors parfaitement justifiées de dire qu’elles étaient tombées enceintes. Mais, de nos jours, dans les sociétés avancées, il est rare qu’un pareil cas se présente. Il y a, hélas ! les cas de viols ou d’incestes qui peuvent mener à des grossesses non choisies. Les femmes qui, dans une telle situation, ne veulent pas ou ne peuvent pas recourir à l’avortement ont tristement raison de soutenir qu’elles sont tombées enceintes. Heureusement, ces cas – qui constituent toujours des cas de trop – demeurent relativement peu nombreux en regard des autres grossesses.

En général donc, on ne peut affirmer qu’on est tombée enceinte…

* * *

18 – Évaluation des changements institutionnels

Ceux qui s’y connaissent et qui en ont l’expérience savent que les changements institutionnels ne sont pas faciles et requièrent au sens le plus strict du terme une méthodologie spécifique des plus rigoureuses. Au surplus, il est absolument indispensable que ladite méthodologie soit connue avant qu’on ne procède aux changements désirés.

Sans entrer dans les détails de ces exigences incontournables, signalons-en trois composantes. Premièrement, il faut identifier une cible dûment repérable à défaut de quoi on ne pourra même pas conclure à l’atteinte du but visé, le cas échéant. Deuxièmement, il faut se doter d’indicateurs objectifs et mesurables qui permettent de suivre l’évolution des choses en cours d’opération et, s’il y a lieu, de corriger le tir. Troisièmement, il faut se munir d’outils de mesure scientifiquement validés faute desquels on n’a aucun moyen d’apprécier adéquatement le chemin parcouru.

Je répète que tous ces éléments doivent être connus avant qu’on ne procède aux changements institutionnels recherchés. Et ce, pour éviter l’erreur – trop fréquente et quasi inéluctable humainement – qui consiste à se pourvoir a posteriori de dispositifs d’évaluation dépourvus de certaines des normes impératives en l’espèce.

En ces matières, soit on fait preuve de la plus exacte acribie soit on s’autorise à dire et faire à peu près n’importe quoi.

Cela dit, je doute fort que l’actuel ministre de la Santé de notre Belle Province pourrait identifier la cible repérable qu’il poursuit, les indicateurs objectifs et mesurables auxquels il entend recourir et les outils de mesure scientifiquement validés qu’il se propose d’utiliser. Et, s’il peut les identifier, je me demande bien au nom de quoi il s’objecte à une analyse de la transformation en cours par la vérificatrice générale du Québec.

29. IV. 2016

Une réflexion sur “IX – NOTULES (11 à 18)

  1. Salut Michel Encore une fois, j’aime bien la formule et… le contenu… Je ne sais pas si tu es abonné à Netflix (tu as un mois d’essai gratuit, au cas), mais pour faire suite à ton texte sur les agressions sexuelles, il y a un documentaire surprenant, en fait scandalisant, sur les agressions des étudiantes dans les campus universitaires aux USA et du laxisme des universités à cet égard: The Hunting ground. Par ailleurs, tu pourras dire à Sylvie que j’ai parlé à ma collègue à propos de Marie-Clarac. Elle me dit apprécier la discipline rigoureuse de l’école, dont son fils fait d’ailleurs souvent les frais. Et je ne la qualifierais pas du tout de conservatrice en matière d’éducation… À+ P.

    Date: Fri, 29 Apr 2016 13:56:08 +0000 To: doucettement@hotmail.com

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