VIII – NOTULES (1 à 10)

1 – Devenir superflu

S’agissant de l’être humain, il existe probablement un point au-delà duquel… être, c’est être de trop. Le problème consiste à identifier ce point et à décider ce qui doit advenir une fois qu’on l’a atteint.

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2 – Une liberté tronquée

Ma liberté se trouve réduite si je dépends des autres. Mais elle l’est bien davantage encore si d’autres dépendent de moi. La différence entre ces deux situations vient de ce que la première m’est généralement imposée alors que la seconde est le plus souvent choisie. Et c’est toute une différence !

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3 – L’incassable loi du plus fort

Non seulement, comme le dit si bien La Fontaine, « la loi du plus fort est toujours la meilleure », mais elle est absolument inéluctable. Lors même qu’on essaie de la remplacer par autre chose, la négociation par exemple ou la persuasion, elle demeure la variable décisive, au-delà et en dépit de son changement de forme. Le plus habile négociateur devient ainsi le plus fort et l’emporte. De même, la personne la plus convaincante devient la plus forte et l’emporte.

Cette redoutable loi me paraît s’imposer même là où la coopération et l’entraide s’efforcent de la supplanter. Car ceux qui coopèrent se dotent d’une force dont ne disposent pas ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas coopérer. Grâce à cette force, les coopérants l’emportent. Les syndicats illustrent bien ce phénomène. L’ironie tient ici à ce que l’entraide, qui désire évacuer la force et la remplacer par quelque chose de plus noble, aboutit elle-même à créer une nouvelle force.

Je ne parviens pas à concevoir une façon d’échapper à cette règle. On peut maquiller la violence de cette loi, mais le plus faible n’en reste pas moins toujours le perdant, que la force utilisée soit individuelle ou collective, physique ou morale…

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4 – Imperfection politique

La perfection n’existe pas. On ne doit pas oublier ce fait quand vient le moment de juger les dirigeants politiques. Cela n’implique pas qu’on doive leur passer à peu près n’importe quoi. Cela implique cependant qu’on sélectionne les quelques qualités auxquelles il faut tenir mordicus. De ce point de vue, peu me chaut que tel ou tel individu – chef de gouvernement ou ministre ou simple député – mente, soit malhonnête ou mène une vie dissolue. Tant et aussi longtemps que l’individu en cause s’acquitte bien de ses responsabilités publiques, je suis prêt à m’en accommoder. M’en accommoder, pas m’en réjouir, encore moins l’approuver.

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5 – Solitude silencieuxe

La solitude et le silence, appréciés pour eux-mêmes, donnent à l’existence une forme d’intensité devenue assez rare. Les personnes qui font l’expérience de cette densité particulière se reconnaissent entre elles. À quoi précisément ? Je ne saurais dire. En réalité, elles se reconnaissent probablement par défaut du fait qu’elles sentent l’absence de cette expérience chez la plupart. Reste alors les autres, les quelques autres…

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6 – Humour et religion

Le sens de l’humour, que tout le monde ou presque prétend avoir, me paraît finalement peu répandu. Parce que, pour avoir de l’humour – c’est-à-dire pour voir « le comique ou le ridicule des choses » auxquelles nous sommes mêlés très souvent –, il faut notamment ne pas s’accorder à soi-même une importance trop grande. Herman Hesse me semble ainsi soutenir à bon droit, dans Le loup des steppes, que « tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne ». Cela dit, ce qui laisse songeur, c’est le rapport que la religion entretient avec l’humour. Alfred North Whitehead constate avec étonnement que « l’absence totale d’humour dans la Bible est une des choses les plus étranges de toute la littérature ». Thème que Milan Kundera reprend en l’élargissant lorsqu’il affirme que « la religion et l’humour sont incompatibles » (Les Testaments trahis). Ce que, à sa manière, Emil Cioran avait déjà fait remarquer de façon lapidaire en déclarant que « les religions comme les idéologies, qui en ont hérité les vices, se réduisent à des croisades contre l’humour ». On comprend mieux, sous cet éclairage, pourquoi une certaine religion ne supporte pas la caricature…

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7 – Temps vide et temps plein

Je suis allergique à certains termes ou expressions relativement courants. J’en veux pour illustration ce mot qui m’est absolument insupportable : passe-temps. À mes yeux, il est hallucinant qu’on puisse se demander quoi faire de son temps, n’avoir aucune réponse à cette angoissante question et, en conséquence, se mettre à la recherche d’un passe-temps. Je dis bien hallucinant, car je crois rêver quand j’entends une telle chose. Il y a tant à faire et nous disposons de si peu de temps que je ne parviens pas à concevoir qu’on soit obligé de se chercher un passe-temps. Pour qu’une telle situation surgisse dans une vie, il faut ne prendre intérêt à rien, n’éprouver aucune passion, n’entretenir aucun désir. Alors, peut-être, survient l’ennui, ce monstre délicat, ainsi que le désignait Beaudelaire. Ce spleen dont on peut occasionnellement faire l’expérience ne peut constituer normalement, me semble-t-il, la pâte même de l’existence. Normalement : comment est-il possible que le normal en vienne à prendre une telle forme ?

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8 – Le règne de la futilité

Il faut savoir se détendre. Il faut rire et sourire. Parfois, il faut même se laisser aller à de petites sottises. On ne peut pas et on ne doit pas être toujours sérieux. Voilà qui est connu et, sans doute, fort sage. En revanche, on ne devrait pas consacrer une partie significative de son temps à des balivernes. Ce disant, je ne veux pas adopter le ton moralisateur que je serais le premier à dénoncer si on en usait à mon endroit. Je veux cependant dénoncer le caractère abrutissant de trop d’émissions de télévision. Et la multiplication de ce genre d’émissions. Le phénomène atteint maintenant un seuil critique, à mon avis. Je comprends que des entreprises de télé à but lucratif doivent trouver le moyen d’intéresser les gens. Mais je refuse d’admettre qu’il faille littéralement servir à sa clientèle fadaises sur fadaises, niaiseries sur niaiseries pour atteindre à la rentabilité. Si, malgré ce que j’en pense, il est de fait que c’est nécessaire, alors j’incline à penser qu’il y aurait lieu d’intervenir. Comment intervenir ? Via l’État ? Via la censure ? Via l’éducation ? Les dangers d’une intervention en l’espèce seraient extrêmement grands. Mais peut-être moins grands, dans ce cas très particulier, que les dangers de la non-intervention…

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9 – La peur du substantiel

Le sens du secondaire, le goût de l’accessoire prennent une importance croissante. À vrai dire, ils se développent au point où l’on n’en perçoit presque plus le caractère extravagant. On peut ainsi nous asséner un reportage complet sur tel individu qui a commis un méfait, sur tel vent qui a cassé un certain nombre d’arbres dans tel quartier et ne rien dire (ou à peu près) sur des questions internationales aux conséquences potentiellement considérables. Pour défendre une telle façon de faire, on prétend souvent que les sujets trop complexes découragent les téléspectateurs. Je ne partage pas du tout ce point de vue. Au contraire ! Au moins depuis le fameux Point de mire de René Lévesque, on devrait reconnaître que de très nombreuses personnes peuvent s’intéresser à des thèmes aux ramifications compliquées pour peu qu’on prenne le temps de les leur exposer accompagnées d’explications soigneusement préparées. Il faut avoir le courage de tirer les conclusions qui s’imposent d’une expérience télévisuelle comme celle de René Lévesque et de nous juger nous-mêmes d’un œil un peu plus critique, un peu plus exigeant et un peu plus respectueux de l’ensemble des citoyens.

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10 – La situation de la femme

La situation de la femme s’améliore-t-elle ? Cette question se pose chez nous avec une nouvelle acuité depuis que des divergences sont apparues entre diverses femmes dont les unes s’affirment plus que jamais féministes cependant que d’autres refusent de se déclarer telles alors qu’elles n’en sont pas moins soucieuses d’égalité entre les deux sexes. Je n’ai pas la prétention de trancher sans appel une pareille question. Quelques considérations ne laissent pas toutefois de me hanter.

À commencer par celle-ci : l’amélioration de la condition féminine, à tout le moins dans notre société  – ­québécoise, canadienne, occidentale – ­ me paraît évidente, et je ne comprends pas que cette constatation ne rallie pas tout le monde. Qu’on en juge !

Il y a désormais chez nous, au Québec, plus de femmes que d’hommes à l’université, et ce, même dans des facultés prestigieuses telle que la faculté de médecine naguère encore réservée aux seuls hommes. Nous comptons maintenant, au Canada, un bon nombre de femmes chefs d’entreprise et de grandes entreprises comme Gaz Métro (Sophie Brochu), le mouvement Desjardins (Monique Leroux) ou qui occupent des fonctions hautement stratégiques comme la vice-présidence aux finances de GM Canada (Ines Craviotto) ou le poste de chef de l’administration et des finances de la Banque Royale du Canada (Janice Fukakusa).

Nous avons à présent des femmes chefs de gouvernement en Ontario (Kathleen Winne) et en Alberta (Rachel Notley) entre autres.

Nous avons aussi des dirigeantes de première importance dans les milieux universitaires et scientifiques, telle la rectrice de l’Université McGill, Suzanne Fortier qui était auparavant présidente du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada, et la dizaine de femmes qui siègent au prestigieux comité directeur de la recherche (Research Advisory Board) de l’Université de Toronto.

Angela Merkel mène l’Allemagne avec, malgré certaines difficultés, un niveau de succès que tous les dirigeants masculins lui envient sûrement. Hilary Clinton pourrait accéder prochainement aux plus hautes fonctions de l’État le plus puissant de tous les temps. Christine Lagarde préside le Fonds monétaire international (ce qui aurait été impensable il y a encore quelques années du fait que la France, qui n’est pas précisément à l’avant-garde du féminisme, a un mot décisif à dire dans le choix de l’occupant de ce poste-clé).

Christina Tzotzi est la chef du programme de R & D (recherche et développement) de la compagnie Technip, une des plus importantes au monde dans l’industrie de l’énergie (ingénierie, construction, gestion de projets) avec plus de 34 000 employés dans près de 50 pays et un chiffre d’affaires de quelque 17,5 milliards de $ canadiens.

On pourrait continuer cette nomenclature mais en soi elle ne prouve rien. Elle indique toutefois une évolution qu’on ne saurait nier. Évidemment, il reste beaucoup à faire, énormément même. Il faut le reconnaître et le faire savoir.

Pourtant, fût-ce en Asie, de grands pas ont été franchis quand Indira Gandhi est devenue chef politique de l’Inde, Benazir Bhutto chef politique du Pakistan et maintenant Aung San Suu Kyi chef politique du Myanmar (Birmanie) après avoir reçu le prix Nobel de la paix.

Nier que les choses changent est insensé. Nier que l’élan est donné et donné partout, y inclus dans les pays arabo-musulmans – où il reste cependant énormément à faire –, c’est absurde.

Pour ma part, si j’étais une femme et une femme féministe, je mettrais en évidence les succès innombrables des femmes de partout plutôt que de souligner les retards à combler. Je partirais du principe si bien formulé par Sir Arthur Helps, « Nothing succeeds like success » (le succès entraîne le succès) et je travaillerais à d’autres succès.

Je ne serais pas naïve et je ne cacherais pas tout ce qui reste à faire et qui est considérable. Je tiendrais cependant à voir les choses et à les présenter par le bout de la lorgnette qui stimule et encourage plutôt que par celui qui risque de dépiter, de démoraliser et de décourager.

20.III.2016

Une réflexion sur “VIII – NOTULES (1 à 10)

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