VI – Défauts et qualités : les migrants, la vanité et la générosité

En principe, étant donné le thème de cette réflexion, je devrais parler de vices et de vertus plutôt que de défauts et de qualités. J’ai renoncé à cette possibilité en raison de la connotation religieuse que notre culture attache trop souvent à des termes tels que vice et vertu. Ce choix ne pose aucun problème et n’entraîne aucun contresens majeur dans la mesure où l’on peut concevoir le défaut comme une imperfection morale et la qualité comme une manière d’être positivement valorisée.

La Rochefoucauld, La Bruyère et bien d’autres ont déjà admirablement traité ces questions. Des philosophes l’ont fait aussi. Des sociologues également. Comme je ne suis pas un sociologue, comme je n’ai pas la plume des moralistes français du XVIIe siècle, comme j’ose à peine me prétendre philosophe, je me contenterai de quelques observations dont on pourra apprécier la valeur à l’aune de son propre jugement, de ses propres critères. Et je le ferai dans la présente réflexion sur un seul défaut, la vanité, et une seule qualité, la générosité. L’occasion de cette réflexion, si curieux que cela puisse paraître, c’est la crise des migrants : migrants, vanité, générosité, ce trio improbable alimente une réflexion et mène à une conclusion, j’en conviens, singulières l’une et l’autre mais, je l’espère, non dépourvues de pertinence. En d’autres occasions, j’aurai peut-être la possibilité de m’arrêter à d’autres traits de caractère.

Le vaniteux et le ridicule

Sans entrer dans les détails, notons qu’il existe deux grandes sortes de vaniteux.

Il y a d’abord ceux qui ont d’eux-mêmes une haute opinion pour des raisons bonnes ou mauvaises et qui tiennent à ce que leurs pairs partagent cette opinion. Je dis leurs « pairs » parce que les vaniteux de ce type n’attachent guère d’importance aux vues de qui n’est pas au moins leur égal – les vues du « menu fretin » sont par définition négligeables – et ne croient pas vraiment que quiconque leur soit supérieur dans le domaine où justement ils font preuve de vanité.

Il y a ensuite ceux qui se complaisent dans les futilités de toutes sortes, qui attachent une grande importance à des composantes superficielles de la vie. Je parle ici de futilités, d’éléments superficiels, c’est-à-dire de choses vaines dont la valorisation constitue précisément le caractère essentiel de ce second type de personnes vaniteuses.

Durant le Temps des Fêtes, plusieurs personnes se révèlent vaniteuses en ce second sens : elles s’évertuent à trouver des cadeaux trop fréquemment futiles à donner à des gens qui n’ont bien souvent besoin de rien, au sens rigoureux de l’expression « avoir besoin ». Ce ne sont pas là des personnes aux intentions malveillantes, au contraire ! Mais ce ne sont pas non plus des personnes viscéralement soucieuses d’agir de manière sensée. Pourquoi le petit plaisir qu’on veut procurer à quelqu’un doit-il si souvent prendre la forme dune babiole insignifiante ou très peu significative ? Ou si peu accordée aux goûts ou besoins de son destinataire que ce dernier la retournera au magasin contre échange ou remboursement ?

La publicité n’aide pas, il faut le reconnaître. On annonce tant de bricoles… Et l’on est souvent critique de ces fadaises nombreuses qu’on nous serine à propos des babioles de toutes sortes dont on fait la promotion. Malgré toutes ces critiques, la publicité semble efficace, car ces babioles se vendent. Or, je n’ai rencontré personne qui reconnaisse être influencé par la publicité, qui admette à tout le moins être personnellement influencé par la publicité. Au mieux, on accepte que statistiquement l’influence de la publicité se révèle non seulement repérable mais assez précisément quantifiable. Dans son propre cas pourtant, chacune des personnes à qui j’en ai parlé hésite à concéder qu’elle est elle-même sujette à cette influence perçue comme humiliante puisqu’on l’associe à des relents de manipulation. La contradiction est évidente : personne (ou presque) ne dit : « Je suis manipulé par la publicité » alors que tous (ou presque) admettent volontiers ce que de toute manière les études de marché confirment : la publicité exerce une influence bien réelle, et de nombreuse personnes cèdent à ses pressions.

Laissons de côté le cas des personnes qui achètent pour elles-mêmes divers biens ou services dont l’acquisition leur a peut-être été suggérée par la publicité et arrêtons-nous au cas de ces autres personnes qui achètent pour d’autres l’un ou l’autre des biens ou services en question. Les achats de ces dernières personnes – les cadeaux – procèdent généralement du souci de plaire à tel ou tel individu mais parfois aussi ils relèvent de la nécessité d’affaires ou de la bienséance obligée. Peu importe le motif, un fait demeure : il y a lieu de se procurer quelque chose afin de l’offrir en présent à quelqu’un. Or, soit on connaît fort bien ce quelqu’un et l’on sait de quoi il a le goût ou de quoi il a besoin, soit on ne le connaît pas suffisamment bien pour identifier assez précisément ses goûts et besoins. De toute façon, qui que l’on soit, les goûts et les besoins varient beaucoup en fonction de son milieu et de son temps, donc de la mode, c’est-à-dire jusqu’à un certain point de la publicité.

J’ai personnellement connu assez peu de personnes vaniteuses au sens premier. Celles que j’ai connues toutefois auraient pu figurer dans la galerie de personnages de Balzac ou de Dickens. Untel, avocat de profession, donne dans l’effet de toge et se laisse aller à des envolées oratoires qui ne font même pas rire tant elles sentent la manœuvre ostentatoire. Tel autre, politicien de métier, daigne à l’occasion prêter une oreille condescendante aux interventions des autres élus ; ces derniers décèlent aisément cette attitude mais n’osent pas trop le montrer soupçonnant bien que leur collègue en éprouverait une petite sensation de velours. Telle personne, plutôt mondaine que sociable, multiplie les références à ses connaissances et tente ainsi d’établir son importance aux yeux de ses « ami(e)s » ; pourtant, rares sont les gens dupes de telles opérations de names dropping… Tel journaliste enfin laisse entendre qu’il en sait long mais se trouve lié par un engagement de confidentialité…

Tous ces procédés ont pour but de mettre en évidence la personne même qui y recourt. Or, bien au contraire, ladite personne se rend ridicule en se donnant ainsi en spectacle. Ses toutes premières manœuvres du genre ont peut-être berné quelques individus mais rapidement la vacuité qui se cache là-derrière se révèle pour ce qu’elle est. La plupart du temps les témoins de ce « drame » ont le tact de n’en rien faire voir : de toute façon, ce serait inutile… Mais toujours le résultat est en fin de compte le même : la personne vaniteuse révèle sa fatuité par sa vacuité.

Voilà le paradoxe caractéristique de ce type d’attitude : le résultat obtenu constitue exactement le contraire de l’effet recherché. D’où une question qui me taraude et à laquelle, pour l’instant du moins, je ne saurais répondre, même en partie : la vaniteuse, le vaniteux sont-ils des individus singularisés par un défaut ou bien plutôt des individus atteints d’une maladie psychologique ou au minimum d’un syndrome du même ordre ? Le comportement à privilégier en présence de la vanité dépend largement de la réponse qu’on donne à cette question.

Le généreux et l’insensé

La générosité m’inspire une toute autre gamme de pensées. S’il est vrai que d’aucuns se montrent généreux par vanité, je n’ai jamais vu quelqu’un dont la vanité fût réellement généreuse. Attention ici : la générosité matérielle peut évidemment cohabiter avec la vanité. Certains bienfaiteurs peuvent même ne consentir leur don qu’à la condition expresse qu’on mentionne leur « générosité» : ils veulent être connus comme bienfaiteurs. Apparemment, il y aurait là de la vanité, mais tel n’est pas vraiment le cas : l’apparente vanité ici en cause ne peut être confondue avec la « fatuité dans la vacuité » pour l’excellente raison qu’il n’y a pas de vacuité : au contraire, il existe bel et bien quelque chose qui justifie la fatuité (si fatuité il y a), et ce quelque chose, c’est le don indiscutablement réel.

Agissant de la sorte, un donateur peut rechercher la notoriété. Soit ! Mais notoriété et vanité sont deux choses fort différentes. Certains trouveront préférable une attitude plus discrète. Je ne suis pas nécessairement de ceux-là. Je me réjouis si un donateur se montre réservé ou effacé dès lors que la modestie correspond mieux à sa personnalité. Mais je suis sensible également à l’effet d’entraînement que peut avoir la notoriété d’une contribution généreuse. La saine émulation existe, quoi qu’on en dise, et il serait bien sot de s’en priver en pareille matière.

À la différence de cette espèce de générosité « publique », il existe une autre espèce de générosité, « privée » celle-là, qui me paraît soumise à des règles un peu différentes. Le désir de notoriété me semble déplacé, par exemple, lorsqu’on aide une famille pauvre. Sous ce rapport, on ne peut comparer le fait d’aider un musée, une université ou un hôpital et de le faire savoir en identifiant l’institution bénéficiaire au fait d’aider, disons, une mère de famille monoparentale aux prises non seulement avec des difficultés financières mais avec des enfants difficiles : dans ce dernier cas, à mon avis, la discrétion s’avère indispensable pour des raisons évidentes.

Le danger qui guette la générosité purement privée relève souvent d’une exagération dans la bonté. Se montrer débonnaire ne procède généralement pas d’une intention perverse. Se révéler bonasse peut même découler d’une bienveillance énorme… mais non maîtrisée. Curieusement, il est relativement facile d’identifier l’excès dans la rigueur, dans la punition, peut-être même dans la méchanceté. À titre d’illustration, priver un enfant d’une friandise ne peut en aucune façon se comparer à l’administration d’une fessée, encore moins d’une « raclée »… En revanche, distinguer l’aide qu’il faut donner à une personne dans le besoin de l’aide qu’il faut lui refuser pour éviter de l’y entretenir constitue une véritable prouesse. Et je comprends personnellement les gens qui préfèrent se tromper en donnant trop plutôt qu’en donnant trop peu.

Il existe une forme de générosité pour ainsi dire non matérielle qui consiste à donner non pas des biens, non pas de l’argent, mais son temps. Le bénévolat repose sur ce genre de don et joue en cela un rôle irremplaçable. Dans une des ses Lettres à Lucillius, Sénèque s’étonne qu’on se montre si reconnaissant à qui nous donne telle ou telle chose qui peut se remplacer ou s’acheter assez facilement alors qu’on est si peu reconnaissant à qui nous donne un temps d’autant plus précieux qu’une fois passé rien ne peut le remplacer ou l’acheter.

Ainsi considéré, le temps représente le seul bien dont le don constitue un renoncement absolu à l’objet donné : jamais le temps offert à autrui n’est rendu à son donateur, jamais ! Dans une société, le bénévolat dit donc quelque chose sur la générosité des citoyens, l’entraide aussi qui n’est finalement qu’une forme particulière de bénévolat. Or, que sait-on des bénévoles ? Il en va du bénévolat comme de tout autre acte humain. On peut s’y adonner pour de bonnes ou de mauvaises raisons. On ne devient pas un bénévole efficace si, en offrant de son temps, on cherche à se donner bonne conscience ou à se mettre en valeur ou à satisfaire son prosélytisme religieux. D’une façon ou d’une autre, agir pour l’une de ces raisons, c’est se donner la priorité à soi-même. Alors que le véritable bénévolat donne la priorité à l’autre. Autrement dit, le bénévolat ne va pas sans renonciation à soi-même, sans oubli de soi.

Au risque de passer pour mièvre, je dirai que le modèle de l’oubli de soi, de la gratuité dans le don, se trouve très souvent chez la mère et chez le père, les véritables mère et père dignes de leurs titres et de leurs statuts par opposition aux géniteurs irresponsables. Cette mère et ce père cherchent le bien de leur enfant pour lui-même et, parfois, au prix de renonciations pénibles. La génération de mes grands-parents et davantage encore celle de mes arrières-grands-parents n’ont pu faire soigner leurs enfants et les faire instruire que dans deux cas : ou ils avaient une certaine fortune – ce qui était rare dans notre société – ou ils consentaient à des privations qu’on se représente difficilement à l’heure actuelle. Tentons simplement d’imaginer une situation où les frais de toute sorte liés à la maladie ou à l’éducation devaient être assumés directement et intégralement par les citoyens eux-mêmes, tentons de l’imaginer dans un contexte de familles nombreuses comme c’était fréquemment le cas à l’époque, et la mesure de l’oubli de soi commencera à nous paraître pour ce qu’elle représente.

Une forme contemporaine d’oubli de soi, donc de générosité authentique, consiste dans l’accueil des réfugiés. Il peut y avoir dans cet accueil un petit côté égoïste en cela que nous sommes heureux de recevoir une main-d’œuvre dont nous avons cruellement besoin. Tous les réfugiés ne font toutefois pas l’objet d’un choix effectué en vue d’apparier l’offre à la demande sur le marché du travail. À vrai dire, avec la multiplication des guerres, avec les dérèglements climatiques anticipés, les réfugiés se multiplieront au-delà de tous nos besoins de main-d’œuvre.

La véritable question qui se posera alors, la voici : les réfugiés se multiplieront-ils plus vite que notre générosité se développera ? Je pose la question de cette façon car je crois que nous ferons preuve de générosité, mais j’ignore à quel degré de générosité nous pourrons atteindre. La limite en l’espèce peut revêtir deux formes principales. Il se peut que nous ne soyons pas capables de faire plus que ce que nous ferons effectivement à ce moment-là : confrontés à l’impossible, nous n’y serons évidemment pas tenus. Il se peut aussi que notre choix se présente autrement : ou bien nous montrer généreux et accueillants pour des réfugiés qu’il ne sera pas facile de recevoir, d’intégrer, de nourrir, de soigner, d’instruire et alors accepter une baisse probablement non négligeable de notre confort ; ou bien limiter notre générosité, réprimer notre tendance à l’accueil, détourner le regard de l’insoutenable pour sauvegarder ce que nous osons appeler notre qualité de vie.

La générosité ou la vanité ?

L’avenir nous dira si la générosité véritable pourra prévaloir ou si, par vanité, nous ferons preuve d’une pseudo-générosité nous faisant belle jambe dans le concert des nations. Ma naïveté me permet de croire que nous saurons nous ouvrir aux autres et payer le prix qu’il faut pour le faire bien. Si tel n’est pas le cas, alors mon réalisme prend la relève et m’amène à penser que, au minimum, nous réaliserons que les impératifs de l’égoïsme – le désir de protéger ce que nous avons – coïncident avec ceux de la générosité – le besoin de donner assez pour qu’on ne nous menace pas sérieusement –.

Si ni mon idéalisme ni mon réalisme ne trouvent d’écho dans le réel, je risque d’avoir raison de craindre le pire. Je risque… Mais, si nous le voulons, ce risque, comme tout risque, peut se gérer, être réduit et même circonvenu, voire contrôlé. Si nous le voulons. Tout est là.

[ 07.I.2016 ]

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