XVI – Six questions insolites

1 – Est-il possible qu’une personne soit à la fois réellement intelligente et réellement convaincue d’être importante ?

2 – J’affirme qu’il y a forcément beaucoup de grandes choses pour un petit esprit. N’ai-je pas raison ?

3 – Je crois que Donald Trump, le président désigné des États-Unis d’Amérique, n’agira pas en parfait imbécile, quoi qu’en pensent plusieurs analystes. N’est-il pas vrai, après tout, que « la perfection n’est pas de ce monde » ?

4 – Soit le fait suivant :

Une invention de nature militaire doit forcément être testée avant qu’on l’utilise à grande échelle. En raison des conséquences potentiellement désastreuses qui pourraient être attribuables à une quelconque imperfection dans ladite invention – défectuosité technique s’il s’agit d’un instrument, manque de discernement par inexpérience ou impéritie s’il s’agit d’une stratégie, etc. – , il est d’ailleurs de fait que, autant que l’on sache, toute invention de cette a toujours été effectivement testée.

D’où la question que voici :

Dans ces conditions, le fait même de mettre au point une invention militaire ne mène-t-il pas fatalement à la guerre, que cette guerre soit plus ou moins longue, que son étendue soit plus ou moins grande, que sa cruauté ou ses ravages soient plus ou moins monstrueux ? Ne serait-il pas militairement insensé d’investir des sommes colossales dans la création d’instruments ou de procédés guerriers dont on ne connaîtrait jamais la valeur opérationnelle si on n’y recourait pas réellement, ne fût-ce qu’à titre d’« expérience » et à une échelle relativement réduite ?

5 – Si, en son âme et conscience, une personne est intimement convaincue de l’existence de Dieu ; si, en outre, elle s’est profondément persuadée que la volonté de ce Dieu lui est clairement communiquée dans un écrit dont le sens ne prête pas à discussion ; si, enfin, cette personne – quelle que soit sa religion – est absolument certaine que sont dans l’erreur tous les individus qui ne partagent pas ses vues et que ces individus sont de ce fait dangereux pour autrui ; cela étant, n’est-il pas normal, hélas ! qu’une telle personne au nom même de sa croyance se montre intraitable en toutes les matières régies par sa foi ? N’est-il pas cohérent de sa part, malheureusement ! de vouloir éliminer tout ce qui fait obstacle à la réalisation du dessein de Dieu ? Que faire alors, si tant est que l’on puisse faire quelque chose ?

6 – Beaucoup d’athlètes (russes et autres) sont des tricheurs. Trop de scientifiques sont des faussaires. Un grand nombre de gens d’affaires volent ceux qui leur font confiance. Des tas d’ecclésiastiques ont des mœurs abominables. Plusieurs artistes sont des fumistes. Une large partie des élus sont des invertébrés. Quantité d’intellectuels sont des fats. D’où ma question : pourquoi s’étonne-t-on toujours en présence de scandales ? Pourquoi même parle-t-on de scandales ? Dans la plupart des cas de « scandales » en effet, on a affaire à des faits et gestes, hélas ! fort courants. Or ce qui est courant ne va nullement à l’encontre de l’usage par quoi se définit pourtant le scandale… Non ?

28. XII. 2016

XV – NOTULES (33 à 35)

33 –La bonne ou la mauvaise fortune de Donald Trump

Paul-Louis Courier (1772-1825) a écrit de remarquables choses. Quelques-unes concernent certains « grands » hommes, comme celle-ci qui s’applique redoutablement bien au président élu Trump : « Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune ! »

Il y a tout lieu de craindre, en effet, que la pensée de Trump ne soit nullement assortie à la hauteur des fonctions qui lui sont maintenant dévolues…

34 – L’avenir du présent

Ce que je fais présentement constituera plus tard mon passé. Je puis avoir honte de ce que je fais. La honte passe. Je puis regretter ce que j’ai fait. Le regret demeure. Il y a quelque chose de redoutable dans ce fait tout simple que l’avenir de mon présent sera mon passé. Pour le meilleur ou pour le pire…

35 – Journalisme et répétition

Je me trouve désemparé devant la tournure que prend chez nous un certain journalisme. On en vient à répéter quasiment ad infinitum des reportages, des observations, des analyses dont la première diffusion présentait un intérêt mais dont les redites deviennent lassantes. En particulier, les réseaux d’information continue mettent en ondes ou bien carrément des reprises ou bien des interviews qui, à force de porter sur les mêmes choses, donnent évidemment lieu à des réitérations décourageantes. Même si l’on multiplie les invités, spécialistes ou non, la réalité qu’on leur demande de commenter reste souvent la même et, de façon tout à fait prévisible, les remarques des uns dédoublent fatalement celles des autres.

Si je cédais à de méchantes tentations, j’affirmerais qu’on a ici affaire à des activités purement occupationnelles, au sens strict du terme. J’exagère, dira-t-on. Voire…

Comment interpréter autrement des reprises d’émissions (non pas une fois, ce qui se comprendrait toujours) mais plusieurs fois (ce qui ne se comprend plus guère dans un monde où les enregistrements en vue d’une écoute ultérieure se multiplient au point de changer les habitudes des auditeurs ou des téléspectateurs, et ce, d’après les médias eux-mêmes) ?

Tous ne peuvent imiter la BBC ou CNN mais pourquoi s’acharner à tenter la chose quand on n’en a pas les moyens ? Si le but consiste à faire du remplissage de cases horaires, ça va ! Mais qui veut poursuivre un tel but ? Les personnes qui tiennent à être informées adéquatement prennent les mesures appropriées pour ce faire : elles sélectionnent les publications nationales ou internationales qu’elles veulent suivre, elles trient les postes de télé ou de radio qui leur paraissent les plus fiables, elles varient les sources de renseignements dans l’intention de recueillir des points de vue qui s’équilibrent entre eux.

Ou l’on s’adresse à ces personnes ou l’on s’adresse aux autres. Dans l’un et l’autre cas, on fait un travail nécessaire.

Mais faire croire qu’on fait une chose quand on en fait une autre relève de la supercherie la plus maladroite qui soit. Après tout, personne n’en est dupe !

14. XI. 2016

XIV – NOTULES (28 à 32)

28 –Langage et pensée

Le langage, écrit comme parlé, sert d’abord à penser. Ensuite, il sert à communiquer. Un bonne partie des problèmes humains vient de ce qu’on l’utilise d’abord pour communiquer et ensuite seulement pour penser.

29 – L’action et sa portée

L’action vise d’abord à faire et à défaire. Ensuite, elle sert à faire valoir, parfois même à se faire valoir. Une fraction importante des difficultés rencontrées par les êtres humains provient de ce que l’action vise trop souvent d’abord à (se) faire valoir et ensuite seulement à faire ou à défaire.

30 – Journalisme et espionnage

Les événements récents montrent à l’envi que la démocratie est et demeure fragile, même dans un pays comme le nôtre. De Platon à Orwell, on s’est demandé avec raison qui surveillerait les surveillants, qui – autrement dit – « policerait » la police et jugerait les juges. On ne doit jamais hésiter à intervenir lorsqu’un danger de dérive se manifeste en ce domaine, encore moins quand de facto des abus se produisent, comme la chose est survenue avec l’espionnage de journalistes de la Société Radio-Canada, de La Presse et du Journal de Montréal (pour ce qu’on en sait au moment où j’écris ces lignes). Sous ce rapport, le gouvernement Couillard, les partis d’opposition, la communauté journalistique, de nombreux universitaires et plusieurs citoyens ont clairement pris position contre la façon d’agir des corps policiers et de certains juges de paix. Espionner les journalistes, si peu que ce soit, constitue une menace directe à nos libertés démocratiques puisque le quatrième pouvoir, celui de l’information, est indispensable aux trois autres pouvoirs que sont le législatif, l’exécutif et le judiciaire, puisqu’il est indispensable par-dessus tout aux citoyens devant qui tous les pouvoirs sont ultimement responsables, au nom de qui tous ces pouvoirs doivent s’exercer et au bénéfice de qui cet exercice doit avoir lieu.

Ces principes établis et une fois admis qu’il faut intervenir le plus tôt possible pour empêcher que ce comportement délinquant ait le temps de se répandre et de devenir incontrôlable, il faut tout de même convenir que nous sommes ici bien loin du KGB ou de la Stasi. Sous l’empire de ces derniers corps de police, les dénonciations auxquelles on assiste présentement auraient provoqué non pas des excuses publiques ou des promesses d’enquêtes internes ou pas mais des mesures de répression effroyables qui d’ailleurs ont toujours cours dans certains États. Sans compter que le corps politique, loin de prendre ses distances avec des pratiques policières douteuse, les aurait appuyées, et parfois de façon très sauvage. Qu’on se rappelle du sort réservé à Anna Politkovskaïa…

Au bilan, le comportement intolérable de certains de nos policiers et de nos juges de paix (si tout ce qu’on dit se confirme) commande une réaction énergique mais ne saurait justifier qu’on inflige à nos institutions des avanies qu’elles ne méritent pas, du moins pas encore.

31–Culture de délation

On se préoccupe avec raison de tout espionnage indu des journalistes. Surtout si c’est la police qui le pratique. Surtout si l’opération est approuvée par un juge de paix magistrat. Ce qui m’inspire deux observations.

Premièrement, pour que la préoccupation soit justifiée, il faut que ladite activité d’espionnage soit indue. Mais qui établira qu’elle revêt ce caractère ? Les journalistes ? Sûrement pas, pour des raisons évidentes. L’espion, pas davantage pour des raisons tout aussi claires. Reste une autorité indépendante – mais qui ne peut s’exprimer publiquement sur l’opération concernée, spécialement si elle est justifiée en vertu de notre droit. Car, dans ces conditions, fournir les raisons de l’acte, ce serait vendre la mèche et saborder une activité fondée. On voit le problème. Il n’est pas insoluble (On pourrait notamment soumettre le cas litigieux à un autre magistrat, mais il faudrait tout de même assigner un terminus ad quem, c’est-à-dire une fin ultime à ce processus de renvoi à une autre instance qui autrement pourrait se  révéler interminable; on pourrait aussi appliquer au cas des journalistes les critères retenus dans le cas des avocats ou des juges, comme le gouvernement Couillard semble l’envisager). Toutefois, je ne suis pas sûr qu’il faille résoudre ce problème en faisant automatiquement prévaloir le point de vue du journalisme. Après tout, je ne vois aucun motif de croire a priori les journalistes plus honnêtes ou plus compétents que les policiers, les juges, les plombiers ou les couturières ! Il reste vrai néanmoins que la liberté de presse et le secret des sources journalistiques constituent des instruments décisifs de la démocratie et qu’il faut impérativement les protéger à ce titre.

Deuxièmement, il y a ici une pente fort savonneuse. Favoriser la dénonciation, c’est favoriser la culture de la délation. Or cette culture me semble au moins aussi liberticide que l’espionnage des journalistes. Tant qu’une dénonciation est (ou est perçue) comme avantageuse pour la société, il n’y a aucun problème, à tout le moins aucun problème ressenti par ladite société. Mais qui décidera de son caractère avantageux ? Lorsque le cas est clair, par exemple dans l’affaire du Watergate, aucune difficulté particulière ne surgit. Lorsque le cas est moins net, une difficulté surgit manifestement. Qui l’évaluera ? À l’aune de quels critères ? À titre d’illustration, rien ne permet de croire que la dénonciation non fondée et inspirée par la vengeance soit l’apanage exclusif d’un(e) élève qui accuse son professeur d’agressions sexuelles, détruisant de ce fait sa carrière et même sa vie. Les journalistes et les policiers et les juges et plusieurs autres intervenants ont trop souvent contribué malgré leur bonne foi à de telles catastrophes dont les effets dévastateurs ne pourront jamais être réparés par des aveux ultérieurs…

La question n’a rien de simple. Et l’attitude la plus sage en la matière consiste peut-être à assumer le risque inhérent à toute situation-limite. Qu’on tente d’améliorer la mécanique utilisable en l’espèce, j’en suis. Mais il me semble impérieux surtout de ne jamais oublier que qui veut faire l’ange, fait la bête !

32 Écriture et liberté. Du diariste au journaliste

La sagesse reçue soutient que l’on écrit pour être lu. Je ne crois pas qu’il en soit toujours ainsi, même s’il me paraît possible, voire probable que ce soit fréquemment le cas. L’acte d’écrire constitue effectivement un acte essentiellement différent de l’acte de publier. Cela dit, l’acte d’écrire n’est pas le même selon qu’on le fait en vue de publier ou pour une autre raison.

À quoi rime une telle observation ?

Quand l’acte d’écrire ne vise pas la publication, il jouit d’une liberté sans pareille.

Car la publication, selon sa pleine acception, désigne toute opération qui a pour effet de faire connaître ses textes à un nombre plus ou moins grand de personnes, et cela, au moyen de l’édition écrite (livre, articles, etc.), sonore (récital de poèmes, chansons, etc.), gestuelle (mime, langage signé des sourds, etc.) ou multimédia (documentaire, cinéma, vidéo, etc.).

Or, dès le moment où un public est visé, encore davantage quand c’est le public qui est visé, les contraintes qui s’exercent sur l’écrivain, que ce soit un auteur artiste ou un rédacteur technique, sont proprement tyranniques. À commencer par celles qui imposent un langage que pourra comprendre le public visé.

Les journaux personnels et leurs auteurs, les diaristes, échappent à cette règle. Attention : les véritables diaristes, ceux qui tiennent un journal pour eux-mêmes. Anne Frank n’a pas « travaillé » son journal comme l’a fait Julien Green que son éditeur relançait aussi souvent que nécessaire. Cela ne signifie pas que Green a rédigé un journal intégralement et exclusivement pensé pour la galerie, mais cela signifie qu’il ne pouvait ignorer la galerie. Anne Frank se trouvait dans une tout autre situation qu’il est inutile de rappeler tant elle est connue.

Le jeune philosophe Pierre-André Guastalla fournit une autre illustration de ce phénomène. Son Journal (1940-1944), commencé lorsqu’il avait à peine dix-neuf ans prend brusquement fin alors qu’il n’a que vingt-trois ans quand il est tué par un tir de mitrailleuse. Comme Anne Frank, Guastalla a rédigé son journal en pleine guerre, sans avoir vraiment l’opportunité de le revoir, encore moins de le retoucher. Songeait-il à le poursuivre pendant plusieurs années, éventuellement à le publier ? Nul ne le saura jamais mais rien ne permet de le croire. Quoi qu’il en soit, lire le Journal de Guastalla, c’est à l’évidence lire une œuvre qui n’était pas destinée à devenir publique contrairement aux journaux de Gide ou de Mauriac.

La spontanéité parfois naïve d’Anne Frank, le caractère non fini des propos de Guastalla comportent une authenticité incomparable. Non pas que Gide, Mauriac ou tant d’autres soient nécessairement malhonnêtes, mais on les sent étudiés même lorsqu’ils passent aux aveux les plus personnels, les plus privés, les plus intimes.

Valéry Larbaud constitue un autre cas de figure. Et combien particulier ! Il avait deux conceptions du journal personnel : le journal aide-mémoire (que nous avons) et le journal intime, introspectif (qu’il a détruit). Clairement, il n’a jamais voué son journal intime à la publication. Quant à son journal aide-mémoire, c’est pour ainsi dire accidentellement qu’il a paru chez Gallimard (Journal, 1912-1935). Or ce journal n’était pas non plus destiné à la publication puisqu’il servait uniquement à conserver des impressions, des observations, bref diverses notes que Larbaud ne voulait surtout pas perdre puisqu’il se proposait de les utiliser dans des œuvres destinées, elles, à la publication. D’ailleurs ce journal de Larbaud est aussi bien rédigé en anglais qu’en français ou en espagnol, le choix de la langue répondant à « son désir de n’être pas compris des personnes de son entourage qui auraient pu commettre des indiscrétions » (Robert Mallet). C’est tout dire !

Le prodigieux Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel correspond, quant à lui, à un troisième cas de figure. Amiel n’a jamais voulu qu’on puisse lire son journal de son vivant, mais on a des raisons de penser qu’il estimait possible, voire probable qu’on le lirait après sa mort. On a donc affaire ici à une espèce de cas intermédiaire où l’auteur conserve une pleine liberté à l’égard de ses contemporains (contrairement aux diaristes littéraires dont les journaux sont attendus par le public et parfois passionnément attendus) mais – j’imagine – une liberté moindre à l’égard des générations futures…

Il y aurait donc ceux qui savent devoir être lus dès la parution de leur journal dont ils ne retardent pas la sortie (sortie que leur éditeur peut même hâter pour des considérations financières ou autres). Il y a à l’autre extrémité ceux qui tiennent à tout prix à ne jamais faire paraître leur journal. Il y a finalement ceux qui bloquent toute parution de leur vivant de leur journal dont, par ailleurs, ils n’empêcheront nullement la publication posthume (si jamais ça intéresse ne serait-ce que quelques personnes).

Ceux dont les notes quotidiennes personnelles et intimes ne doivent jamais paraître, même à titre posthume, les détruisent ou ne les identifient pas ou les laissent dans un état inutilisable. Ceux dont ces notes paraissent malgré tout – alors qu’ils ne le voulaient pas – sont décédés inopinément laissant derrière eux des textes qu’ils n’ont pas eu le temps de détruire ; ou encore ils ont perdu la raison avant de disposer de leurs carnets personnels ; ou ils ont égaré des textes intimes retrouvés ultérieurement, souvent longtemps après leur décès.

Les journaux intimes de Tolstoï, de Kafka, de Virginia Woolf, d’Anaïs Nin ou d’Ernst Jünger inspirent d’autres observations qu’il serait superflu d’exposer ici. Car les divers scénarios évoqués plus haut suffisent assez à montrer qu’on peut écrire sans vouloir être publié, sans vouloir être lu.

Que conclure de ces considérations ?

Simplement qu’il faut toujours se méfier de ce qui est écrit. Même en supposant chez l’auteur une intégrité aussi parfaite que c’est humainement possible, il y a lieu de faire preuve de circonspection. Un journaliste, par exemple, peut s’efforcer de vérifier des faits avant de les rapporter, un chroniqueur peut s’imposer une autocritique rigoureuse de l’analyse qu’il s’apprête à publier, on peut en un mot se conformer à toutes les règles de l’art, cela n’empêche nullement qu’une chose demeure vraie : l’auteur reste malgré tout sensible à certains stimuli dont il est peut-être lui-même inconscient et qui en sont d’autant plus efficaces. Et cela est d’autant plus exact que l’auteur écrit plus fréquemment.

Paradoxalement, on a ici affaire à ce qui fait simultanément la force et la faiblesse de l’auteur…

3. XI. 2016

XIII – NOTULES (24 à 27)

24 – Les vieux et la société

« En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. »

Ces mots qu’on croirait récents ont pourtant été écrits au début des années 1800 par Chateaubriand (Mémoires d’Outre-Tombe, livre I, chapitre 4). Preuve s’il en est besoin que certains des « nouveaux » problèmes ne sont pas si jeunes que l’on croit…

* * *

25 – Question éducative

« (…) les enfants aiment-ils mieux leurs parents aujourd’hui qu’ils les tutoient et ne les craignent plus? »

C’est encore une fois François-René de Chateaubriand qui s’exprime ainsi (Mémoires d’Outre-Tombe, livre I, chapitre 6). Comme quoi certaines questions ne varient pas selon les époques et leurs modes !

* * *

26 – D’un certain type de réussite

« (…) je ne réussirai jamais dans le monde, (…) parce qu’il me manque une passion et un vice, l’ambition et l’hypocrisie. »

Cet aveu de Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (livre III, chapitre 15) revêt une actualité décapante, pour dire le moins.

* * *

27 – La valeur des classiques

La place qui revient à l’enseignement des classiques dans la formation de nos jeunes fait toujours débat. Et avec raison, car l’enjeu est majeur. Je n’ai pas l’intention de régler un pareil problème ici. En fait, je n’ai même pas ici l’intention de le poser dans toute sa complexité. Je reviendrai ultérieurement sur cette épineuse difficulté.

Pour le moment, ce que j’espère avoir fait grâce aux trois notules précédentes, c’est tout simplement de montrer qu’il existe bel et bien une actualité des classiques et que cette actualité est parfois si facile d’accès qu’elle en devient déconcertante, surtout pour ceux qui ont tendance à déprécier ce qui « date ».

13. IX. 2016

XII – L’humour, la liberté d’expression et le triste cas de Mike Ward

Dans mes Réflexions singulières, j’ai déjà abordé la question de la liberté d’expression. Sous le titre La censure et le ridicule, ma notule 22, publiée le 30 mai 2016, présentait mon point de vue inexpugnablement en faveur de la liberté d’expression. Je suis plus que jamais de cet avis.

C’est pourquoi je n’avais pas l’intention de traiter le cas de Mike Ward, cet humoriste condamné à verser une somme d’argent relativement importante à Jérémy Gabriel et à sa mère en dommages punitifs et moraux pour des propos qu’il a tenus au sujet du jeune Jérémy. Ce dernier est atteint du syndrome de Treacher-Collins qui touche à peu près une personne sur 10 000. Résultant d’un défaut génétique congénital du cinquième chromosome, ce syndrome se reconnaît à des malformations du crâne et du visage ainsi qu’à des problèmes de surdité, entre autres signes cliniques. On comprend que la personne ainsi atteinte puisse prêter à caricature. Et Mike Ward ne s’est pas privé d’exploiter cette possibilité…

Avant d’écrire ces quelques lignes, je me suis imposé d’écouter, de voir certains numéros de ce Mike Ward. L’expérience est pénible, et je ne la recommande à personne qui désire faire un usage valable de son temps. À titre d’illustration, on peut néanmoins visionner en tout ou en partie la vidéo sise à l’adresse Internet https://www.youtube.com/watch?v=OPSsvyk6SVI. (Pour voir Le P’tit Jérémy, aller à  https://www.youtube.com/watch?v=zYrsECWQuM8.)

Je n’ai pas vu tout ce qu’a fait ce bipède (et je n’ai rien vu de ce qu’il a fait en anglais). Techniquement, je ne saurais donc parler de l’ensemble de son « œuvre ». Il reste qu’on juge d’un arbre à ses fruits et qu’un pommier ne donne jamais des pêches. Dans les extraits que j’ai vus et entendus, il y a bel et bien du comique. Mais par n’importe lequel et pas pour n’importe qui.

Je constate, en premier lieu, un usage abondant des sacres et autres expressions analogues. Qu’on puisse recourir à l’occasion à un tel vocabulaire ma paraît compréhensible, spécialement si le personnage qu’on incarne le commande. Mais abuser de ce procédé relève toutefois d’un tout autre mécanisme… ou d’une pauvreté de moyens qu’on essaie de compenser par une facilité avilissante.

Deuxièmement, je note que le « drôle » produit par Mike Ward se mérite rarement le titre d’humour. Car, à tort ou à raison, j’estime que le terme humour renvoie à une forme de comique qui comporte par définition une certaine finesse, parfois même une espèce de subtilité que la plupart des humoristes utilisent. Or je n’ai rien vu de tel chez Mike Ward. Sol, Yvon Deschamps, Raymond Devos, pour ne mentionner qu’eux, ont tous et toujours eu recours à cette forme de finesse. Chacun avait sa manière propre de ce faire, mais tous le faisaient.

Par comparaison, un Olivier Guimond, un Gilles Latulippe ou un Charlie Chaplin faisaient rire mais en s’en remettant au côté cocasse de certaines situations ou quiproquos ou encore en utilisant le geste caricatural, en illustrant par des comportements exagérés ou fabuleusement bien imités des traits de caractère ou des défauts hilarants. Mais Olivier Guimond, Gilles Latulippe ou Charlot se déclaraient en général comédiens et assez rarement humoristes. Après tout, soit les mots ont un sens soit ils n’en ont pas.

Troisième observation. La qualité de la langue. Elle est calamiteuse, effroyable chez Mike Ward. Sacres visant non plus à incarner un personnage qui l’exige mais, semble-t-il, faisant partie intégrante de sa manière habituelle de s’exprimer. Phrases rarement complètes. Vocabulaire d’une indigence attristante. Juxtapositions systématiques d’idées ou de phrases en lieu et place des rapports variés et éclairants que notre langue permet d’exprimer et grâce auxquels l’humour peut advenir.

Je renonce à continuer d’exposer mes réactions aux spectacles de ce personnage de crainte qu’on me croie préjugé à son égard. D’autant plus que, ne connaissant pas personnellement Mike Ward, je ne saurais dire s’il est sur scène comme il est dans la vie… Car, après tout, il joue peut-être en permanence dès lors qu’il ne se trouve pas seul avec lui-même ou avec ses intimes.

D’aucuns prétendent qu’on ne peut reprocher à un humoriste comme Mike Ward de se présenter comme il se présente. Ce serait requis, insiste-t-on, pour répondre aux exigences du public. Curieux argument ! Que ferait-on si le public était raciste ? Ou sexiste ? Ou homophobe ? De toute manière, phénomène spécialement significatif, le nom de Mike Ward ne figure pas parmi les cinq humoristes préférés des Québécois, ni parmi les dix premiers ni parmi les quinze premiers… (Sondage Léger pour le compte de Concertium publié par TVA Nouvelles le 12 juillet 2016.) Le « Top 15 » des humoristes comprend Martin Matte, Louis-José Houde, Laurent Paquin, Lise Dion, Jean-Michel Anctil, Michel Barrette, Jean-Marc Parent, Mario Jean, Rachid Badouri, François Morency, Stéphane Rousseau, François Pérusse, Martin Petit, André Sauvé et Patrick Huard. Pourtant ce n’est pas un manque de notoriété qui explique ici l’absence de Mike Ward. On parle de lui plus que jamais dans les médias depuis la décision du juge Hughes… Alors comment se fait-il que les amateurs d’humour ne fassent pas la queue pour les blagues de Mike Ward ? Après tout, arriver au seizième rang ou plus loin encore dans le palmarès, c’est se rapprocher drôlement du fond du baril quand on est un humoriste d’expérience (à la différence de ce qui survient pour un débutant qui doit forcément commencer au bas de l’échelle).

Je n’entrerai pas ici dans l’analyse du jugement de l’honorable Hughes. Je dirai simplement qu’on y trouve des distinguos pertinents, lesquels éclairent bien le problème juridique à régler. Pour ma part, je ne serais pas surpris que le juge Hughes ait parfaitement raison en droit. Si jamais il y a appel, nous verrons ce qu’en pensent la Cour d’appel du Québec et, le cas échéant, la Cour suprême du Canada. Et je puis d’ores et déjà déclarer que, en ce qui me concerne, je partagerai très vraisemblablement les vues ultimes de nos tribunaux (sauf à admettre qu’ils commettent une erreur manifeste…).

Indépendamment de l’aspect proprement juridique du débat, il me faut toutefois préciser ceci : même dans le cas de ce Mike Ward, j’aurais tendance à privilégier plutôt la liberté d’expression que l’interdiction de parole. Je ne reviendrai pas ici sur les raisons de mon choix, car on peut en prendre connaissance ailleurs. Mais j’en ajouterai une qui n’a rien ou bien peu à voir avec le droit et beaucoup avec les mœurs.

Apparemment, ce Monsieur Ward « ne pisse pas loin ». Façon de dire qu’il fait dans le médiocre par comparaison avec la plupart de ses collègues humoristes. Rien au monde n’exige qu’on ait du génie. C’est plutôt la Nature qui en décide… et beaucoup de travail. On ne peut donc reprocher à qui que ce soit de manquer de brio. Et je n’en fais aucun reproche à Mike Ward. En revanche, exposer son manque de brio, et l’exposer régulièrement et même avec insistance, relève d’un choix personnel qu’on est sûrement en droit d’imputer à la personne concernée. Dans ce cas, il y a tout lieu de supposer que l’individu en cause manque de jugement (ou préfère je ne sais quoi à sa réputation…).

La question qui se pose dès lors est la suivante : peut-on intervenir auprès d’une personne qui n’a pas de jugement ? Ou, à tout le moins, qui n’en a pas dans la chose précise qui fait problème ? Cette difficulté est peut-être la plus délicate que rencontre un professeur, par exemple. Si, à titre d’hypothèse, vous expliquez à un étudiant une erreur qu’il a commise dans son travail ou son examen, l’étudiant qui comprend en général verra l’erreur particulière à corriger, car il en saisira l’explication et pourra en conséquence s’amender et donc s’améliorer. Si, au contraire, la difficulté précise de l’étudiant consiste à ne pas pouvoir comprendre l’erreur commise elle-même, alors aucune explication fructueuse et profitable n’est possible. Eh bien, mutatis mutandis, il se présente dans l’ordre du jugement des cas analogues à celui que je viens de décrire dans l’ordre de l’intelligence. Que faire dans un telle occurrence ?

Censurer est possible. Si c’est parfois indispensable, c’est rarement nécessaire. Plus simplement, je préfère m’en remettre au bon sens de l’immense majorité de nos concitoyens. Ce que, dans le cas présent, le sondage évoqué plus haut paraît justifier. En tout état de cause, les citoyens ont le droit d’élire un gouvernement, de participer à un jury dont la décision revêt une portée majeure, bref d’exercer leur jugement en des matières complexes et aux conséquences marquantes. Pourquoi ne pas laisser ce jugement s’exercer en l’espèce ? De toute façon, il y aura jugement, il y a déjà jugement par les citoyens informés de la chose.

Évidemment, cette procédure ne permet pas de régler le dédommagement auquel peut-être telle ou telle personne a droit. Les tribunaux sont là pour ça. Mais le jugement populaire dédommage moralement les personnes lésées par une forme de quasi-ostracisme dont l’effet n’est pas négligeable.

20. VIII. 2016

XI – Les baby boomers ont-ils un côté vert ?

Une chose me frappe dans les choix résidentiels de certains membres de ma génération (et d’autres individus plus jeunes dont je ne parlerai guère ici). Pour la plupart, nous sommes maintenant retraités. Les enfants partis, la maison familiale est vendue – assez souvent, en tout cas – et remplacée par une autre, fréquemment à la campagne, puisque les baby boomers constituent un groupe très fortement urbanisé durant sa vie professionnelle et désireux apparemment de renouer avec la nature.

Or, si je m’en remets à ce que je constate en Estrie où je me suis moi-même retiré après une vie professionnelle complète en ville, plusieurs retraités vivent maintenant dans des « condos » démesurés ou se construisent de vastes et luxueuses demeures. La conception et la construction de ces résidences, l’ameublement qui les garnit et les frais d’entretien qu’elles commandent coûtent cher. Et cela, sans compter les accessoires extérieurs tels que bateaux, moto-neiges, VTT et ainsi de suite.

Ces demeures témoignent de l’aisance financière de nombreux baby boomers. Tant mieux. Après tout, il vaut mieux, comme on dit, être riche et en santé que pauvre et malade. Et l’apparition d’une classe moyenne supérieure dans notre société présente des avantages qu’on ne devrait pas sous-estimer.

Il y a cependant un revers à cette médaille. Le mode de vie associé à ce type de résidences est à tout prendre fort peu écologique. Parce qu’elles sont spécialement vastes, ces résidences consomment beaucoup d’énergie : l’hiver, il faut chauffer l’immeuble, et l’été on le climatise. En tout temps, on l’éclaire et l’on y utilise nombre de dispositifs plus ou moins énergivores : les électro-ménagers habituels mais aussi des congélateurs, des caves à vins, des piscines chauffées ou à température contrôlée, des spas, des saunas, des articles sophistiqués de gymnastique et tutti quanti.

Fortes consommatrices d’énergie dans un monde où l’on prend de plus en plus conscience de la nécessité de se montrer économe en la matière, ces maisons ou « condos » ne servent le plus souvent qu’à deux personnes. Ce qui accroît encore le coût per capita de la facture énergétique. En outre, bien souvent, ces mêmes demeures ne sont habitées que quelques mois par année puisque les retraités aiment bien passer l’hiver au soleil de la Floride ou du Mexique quand ce n’est pas de la Provence ou de la Costa del Sol.

Je dois souligner que je ne parle pas ici de ces maisons de plusieurs millions de dollars qui sont devenues plus nombreuses que jamais mais qui demeurent tout de même des exceptions. Non pas que j’approuve les propriétaires de ces maisons qui abusent probablement de biens énergétiques eux aussi. Mais il y a, et il y aura toujours, j’imagine, une classe de gens très riches dont le mode de vie spectaculaire (et parfois peu soucieux de la collectivité) n’entraîne pas forcément, dans ce domaine, des conséquences majeures : le nombre relativement petit des intéressés empêche leurs choix énergétiques d’avoir de trop lourdes conséquences. Au surplus, il faut savoir choisir ses combats, et je ne vois pas qu’il faille s’investir beaucoup dans une bataille contre un groupe marginal en fin de compte du point de vue de sa nuisance publique en matière d’énergie.

En revanche, la génération des baby boomers compte suffisamment de membres pour que ses choix entraînent des conséquences socialement perceptibles et exercent un effet d’entraînement non négligeable d’un point de vue collectif. Les choix résidentiels servent ici d’indicateurs. La façon de se loger signale en fait une façon de vivre. Ainsi, il existe une fraction de cette génération qui pratique la simplicité volontaire. Et cette fraction n’habite pas du tout le genre de résidences évoqué plus haut. Pour des raisons évidentes au demeurant, puisque la simplicité volontaire se caractérise notamment par le refus de cette partie de la consommation qui n’est pas nécessaire à un titre ou à un autre.

Certains madrés soutiendront avec une courtoisie apparente mais en réalité perfide que nul ne peut définir ce qu’est une consommation non nécessaire. De cette manière, ils espéreront éviter le questionnement qui s’impose pourtant dans le contexte actuel d’hyper-consommation doublé d’un hyper-gaspillage, le tout engendrant un mode de vie hyper-énergivore et des conditions qui, à terme, deviendront hyper-menaçantes pour notre habitat naturel (ou ce qu’il en restera).

Mais qui sera dupe ? Chacun sait bien, de façon spontanée, qu’il existe une différence entre la pauvreté et l’aisance comme entre l’aisance et l’opulence. Tous ont l’intuition immédiate de la différence qui sépare le confort du luxe et, pour ma part, je n’ai jamais rencontré un seul individu qui confonde la sobriété et le faste. En fin de compte, même les plus cauteleux se voient forcés d’admettre qu’on distingue somme toute clairement et facilement les comportements acceptables et inacceptables du point de vue de la consommation, quelle qu’elle soit.

Il n’y a rien d’ordre éthique dans ce que je viens d’énoncer. Il ne faut pas se laisser leurrer par des termes à connotation morale comme « acceptable » ou « inacceptable ». Car ces vocables peuvent aussi revêtir une signification strictement utilitaire en regard d’une situation dont il est impérieux de tenir compte pour éviter tout résultat dysfonctionnel. On se trouve davantage ici dans l’ordre du pratique que dans l’ordre du normatif (comme lorsqu’on déclare inacceptable toute méthode inconstante de calcul des distances puisque ces dernières ne pourraient plus être comparables et donc se trouveraient privées de toute efficacité en recherche opérationnelle).

Ces constatations autorisent la conclusion suivante. Certains baby boomers, peut-être surtout ceux qui appartiennent à la génération lyrique, pour reprendre l’heureuse expression de François Ricard, adoptent à la fin de leur existence un mode de vie peu compatible avec l’avenir dont leurs enfants sont, me semble-t-il, en droit de rêver. Certains autres cherchent au contraire à promouvoir un tout autre mode de vie, axé principalement sur le contrôle de la consommation et le respect de l’environnement. Or, entre ces deux orientations, il y a non pas des différences secondaires mais plutôt une contradiction quasi totale.

Pour le moment, l’affrontement qu’on pourrait attendre entre ces deux visions du monde et les façons d’être qui en découlent ne se produit pas. Plus précisément, pas encore. Car il y a tout lieu de croire que, tôt ou tard, il surviendra bel et bien . Comment éviter un « clash des modes de vie », voire en l’occurrence un « clash des générations », lorsque se dessine une sensibilité nouvelle et que cette sensibilité nouvelle tient plus à l’environnement et à la qualité de vie qu’à l’abondance de la consommation ?

Par un curieux phénomène, tout donne à penser que c’est le groupe minoritaire chez les baby boomers – ceux, pour faire bref, qui se montrent sensibles aux idéaux de simplicité volontaire – qui exerce une influence décisive sur la génération qui suit. On se trouverait ici en présence d’un cas où la quantité des « influenceurs » ne l’emporte pas sur la qualité de l’influence, même si cette dernière émane d’une faible minorité.

Je ne saurais présenter ces conclusions comme des vérités indiscutables. Mais elles me paraissent plausibles et valent probablement aussi dans d’autres domaines. On ne peut exclure, à mon avis, qu’il y ait là une espèce de signe du divorce qui existe entre certains baby boomers, ceux de la génération lyrique peut-être, et une bonne fraction de la jeunesse montante. Ce divorce pourrait bien expliquer pourquoi tant de jeunes Québécois ont voté pour les libéraux fédéraux contrairement à plusieurs de leurs aînés et pourquoi tant de jeunes Britanniques ont voté « Remain » contrairement aux plus âgés qui, assure-t-on, ont plutôt voté « Brexit », pourquoi encore tant de jeunes Américains ne veulent aucunement d’un certain Trump.

D’une génération à l’autre, il y a toujours eu des divergences plus ou moins prononcées. Dans le cas présent, je ne crois pas qu’on puisse encore parler de divergences. Il faut au contraire reconnaître qu’on se trouve en présence d’antagonismes civilisationnels.

Il se pourrait bien en effet que le choc des civilisations évoqué par Samuel Huntington ait lieu à l’intérieur d’une même société, entre groupes de sensibilités différentes, voire incompatibles, ou encore entre générations définies par ces sensibilités, et non seulement entre sociétés à l’intérieur d’une même époque.

Dans Les Barbares, Alessandro Baricco soutient justement que nos sociétés vivent actuellement autre chose que le passage habituel et plus ou moins tourmenté d’une génération à l’autre. Pour lui, nous sommes en présence d’une véritable mutation, avec tout ce que cela implique. Et, dans Sans sang, le même Baricco a écrit ceci : « Nous avons bouleversé la terre d’une manière si violente que nous avons réveillé la férocité des enfants. »

Se pourrait-il que, comme tant d’artistes, Baricco ait pressenti l’avenir ?

10. VII. 2016

X – NOTULES (19 à 23)

19 – La fable du bon peuple et ses hauts dirigeants

Il était une fois un peuple composé de gens de bon sens qui avaient su tirer leur épingle du jeu dans des circonstances vraiment délicates.

Vivant à proximité d’un géant dangereux même s’il ne le veut pas, tant ses mouvements peuvent tout écraser du fait de sa seule taille, ce peuple devait en outre livrer de multiples batailles démographiques, culturelles, linguistiques, entre autres. Il lui fallait aussi composer avec les suites d’événements anciens, militaires aussi bien que politiques, et avec des compatriotes n’appartenant pas nécessairement à sa famille religieuse, idéologique ou sociale…

Ces braves gens se trouvaient sous la gouverne de deux partis de dirigeants extraordinairement singuliers : le parti des Étourdis et le parti des Monomanes. Situation extravagante, stupéfiante même, tant les dirigeants différaient de ces bonnes gens qui les avaient pourtant élus.

Le parti des Étourdis portait son nom à merveille. Il changeait de cap à tout moment, faisait fréquemment des virages à 90° et parfois plus, transformait complètement son approche qu’il avait pourtant hier encore défendu comme la seule possible, revenait sur ses pas à une fréquence suspecte, reculait à défaut de pouvoir avancer ne sachant même pas apparemment faire du sur-place.

Le parti des Monomanes méritait pleinement son nom lui aussi. Une seule chose l’intéressait véritablement. Tout tournait autour d’elle : on allait demander aux bonnes gens leur opinion sur cette fameuse chose, on allait la leur demander une, deux, trois fois, autant de fois que nécessaire pour obtenir la réponse appropriée. En attendant, on peaufinait la stratégie qui devait permettre cette opération : annoncer ou pas la consultation sur cette chose, prévoir ou non un délai précis pour la tenir, cette consultation, fixer les termes et les modalités de la question à soumettre au bon peuple.

Les Étourdis et les Monomanes, tous deux gravement atteints, ne s’apercevaient pas que les braves gens étaient ahuris, vraiment ahuris par leur comportement. « Comment les Monomanes peuvent-ils ergoter sur des balivernes pareilles ? » se demandait le bon peuple. « Comment les Étourdis peuvent-ils continuer à détourner le regard des manœuvres frauduleuses de toutes sortes ? » questionnaient les braves gens.

Évidemment les bons citoyens n’étaient pas en mesure de formuler nettement leurs griefs, d’exposer doctement leurs réclamations et encore moins de suggérer des solutions réellement praticables. Pour cela, ils croyaient qu’on devait s’en remettre aux dirigeants. Après tout, leur avait-on appris, ce sont là les élites de la société et l’on peut compter sur elles.

Leur déception fut à la mesure des sottises de leurs dirigeants : abyssale ! Ils se mirent alors à regarder autour. Ils constatèrent qu’il y avait d’autres partis qui n’avaient pas encore été corrompus par le pouvoir, qui ne cédaient à aucune obsession et que peut-être ils auraient avantage à essayer.

Ils en étaient là de leur réflexion lorsque de nouveaux dirigeants furent élus à un autre palier de gouvernement. Aimés par les uns, détestés par les autres, ces nouveaux dirigeants avaient de l’avis unanime insufflé un esprit neuf dans un milieu devenu suffocant. Un renouveau semblait enfin possible.

Et l’idée commença à germer chez le bon peuple qu’une opération du même type pourrait éventuellement donner des résultats comparables au palier de gouvernement qui les ahurissait tellement.

* * *

20 – Les employés millionnaires de l’État

Je viens à l’instant de vérifier ce qu’il en est des rendements sur diverses formes de placements garantis. Sans entrer dans les arcanes de ce genre d’investissement (obligations du gouvernement acquises à escompte, certificats de placements garantis des institutions financières, produits indiciels, etc.), disons que les rendements « sécuritaires » ou « assurés » varient de 0,5 % à 3 % selon la durée du placement, l’importance du montant concerné, le véhicule de placement choisi. On peut évidemment obtenir un rendement plus élevé mais alors il n’est plus garanti (bien qu’il puisse être relativement probable).

Donc, quand un ex-employé de l’État jouit d’un revenu de pension « garanti » de 40 000 $ disons, cela signifie qu’il se trouve dans une situation correspondant à celle de quelqu’un qui disposerait d’un actif investi d’au moins 1,33 M $. Pour obtenir 30 000 $ de pension, il faut donc 1 M $, et 2 M $ sont requis pour générer une pension de 60 000 $ et ainsi de suite.

Or, d’après Revenu Québec, pour l’année d’imposition 2013, 43,47 % des particuliers au Québec disposaient d’un revenu annuel de 24 999 $ ou moins et 73,1 % d’un revenu égal ou inférieur à 49 999 $. Notons qu’il s’agit ici du revenu moyen et non médian et du revenu des particuliers et non des familles. En clair, plus de la moitié des particuliers au Québec avaient alors un revenu inférieur à 30 000 $ par année et près des ¾ d’entre eux avaient un revenu n’atteignant même pas les 50 000 $ annuels. À l’évidence, au Québec, la plupart des employés retraités de l’État jouissent donc d’un revenu de pension égal au supérieur à ce dont disposent ceux qui travaillent (ou qui sont en principe en âge de travailler mais qui peuvent se trouver au chômage ou handicapés) !

Il n’est pas question de nier qu’il y a eu des progrès significatifs dans la situation des revenus de toutes les classes sociales au Québec. Mais on ne peut non plus ignorer le fait que les salariés de l’État (fédéral, provincial, municipal) bénéficient, c’est le cas de le dire, d’une rente incomparable quel que soit leur secteur d’activité (fonction publique, enseignement, services de santé, corps policiers, sociétés d’État, etc.). Et je ne parle pas ici des médecins, des sous-ministres et directeurs de services, des dirigeants d’universités et de sociétés d’État ainsi que des « tablettés » de toutes sortes…

En un mot comme en mille, un bon nombre des retraités des services de l’État sont en fait des millionnaires qui bénéficient du rendement de leurs actifs. Tel d’entre eux, s’il avait été à son compte, aurait pu avoir un revenu de retraite garanti de 60 000  s’il avait épargné et investi 2 M $, tel autre pourrait toucher ses 50 000 $ aux mêmes conditions de garantie s’il avait accumulé et placé 1,66 M $. Il n’y a finalement qu’une différence entre les retraités de l’État dont je parle ici et les millionnaires au sens conventionnel du terme : ces derniers peuvent léguer leurs millions à leurs descendants, les premiers ne le peuvent pas, car ils doivent – les pauvres ! – se contenter uniquement du rendement qu’ils en tirent.

Bien sûr, ils transmettent quelque chose à leurs descendants, mais ce quelque chose, c’est la portion de la dette publique encourue pour honorer les obligations contractées à leur égard ! 

Devant de telles données, comment ne pas ressentir un malaise lorsqu’on songe à ceux – à celles surtout – qui ont trimé dur, payé de lourds impôts et taxes par comparaison à leurs maigres revenus, et qui n’ont rien d’autre (ou presque) à leur retraite que leur rente du Québec et leur pension du Canada et, le cas échéant – ce qui signale leur pauvreté relative – leur supplément de revenu garanti ?  Mais on rationalise, on rationalise tout, cela comme le reste. Car enfin elles n’ont pas besoin de tellement plus, n’est-ce pas, ces personnes, puisqu’elles meurent plus jeunes que celles dont les revenus sont plus élevés…

Comme disait Jean Narrache, « la vie, c’est ben mal emmanché.» !

* * *

21 – La crainte de l’Islam

J’entends encore une quantité incroyable d’inepties au sujet de l’Islam et du danger qu’il nous ferait courir. Il y a plus de 1,3 milliards de musulmans dans le monde, et d’aucuns persistent encore et toujours à dire que les musulmans sont fanatiques, voire terroristes, qu’ils vont envahir l’Occident qu’ils sont en train d’endormir pour le maîtriser…

Pourtant, les conflits impliquant l’Islam à un titre ou à un autre ont jusqu’ici nui d’abord et avant tout aux musulmans eux-mêmes, détruit le tourisme en Égypte et en Tunisie, ravagé en raison de conflits largement internes des pays comme la Syrie, fortement ébranlé des États aussi différents que la Turquie et la Lybie, entraîné la migration de millions de personnes qui ne cherchent jamais – ce qui en dit long – à se rendre dans d’autres pays musulmans pourtant extrêmement riches dans certains cas. Voilà qui est tout de même fort significatif et il faut y insister : les musulmans qui fuient des zones musulmanes de guerre ou de toute autre forme de détresse ne cherchent pas à fuir vers d’autres pays musulmans !

Indépendamment de tout conflit, l’Islam qui n’a pas su évoluer jusqu’à maintenant maintient la moitié de la population qui s’en réclame – les femmes – dans une situation d’infériorité préjudiciable à la société même dont elles font partie.

Les franges les plus radicales empêchent toute éducation sérieuse dans des régions du monde où l’on en aurait immensément besoin, comme l’Afghanistan.

Même les États arabo-musulmans aux coffres les mieux garnis font face à des défis qu’ils ne sont absolument pas certains de pouvoir relever comme l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirat arabes unis dont la transition d’une économie du pétrole à une économie autre s’annonce d’autant plus difficile que leur population n’est pas vraiment habituée à travailler et se complaît trop souvent dans une jouissance stérile à long terme de la rente pétrolière.

L’Iraq, l’Iran, l’Arabie saoudite, entre autres, se battent, se nuisent, se bloquent mutuellement et de plus en plus, les guerres intestines s’ajoutant aux guerres entre pays « frères ».

Aucune de ces sociétés musulmanes, sauf un peu la Turquie et quelques États non arabes aux limites de l’écoumène musulman (par exemple, l’Indonésie), ne dispose des grandes infrastructures physiques et sociales caractéristiques des sociétés avancées : réseau de maisons d’enseignement primaire, secondaire, pré-universitaire et universitaire bien dotées en personnels compétents et en équipements adéquats, grands mécanismes d’adaptation de la main-d’œuvre aux évolutions techniques (via la formation en cours d’emploi ou les dispositions d’assurance-chômage), établissements scientifiques et industriels de pointe en aéronautique, en informatique, en biologie, en pharmacologie ou en agronomie.

Plus gravement encore, les ressources humaines qualifiées leur font défaut, même leurs propres citoyens qualifiés qui trop souvent ne veulent plus rentrer chez eux une fois complétée leur éducation spécialisée dans les institutions occidentales.

J’ai beau chercher les armes dont disposeraient ces gens pour nous menacer, je ne les trouve nulle part. Ces gens peuvent évidemment nuire, embêter, apeurer, causer des dommages, faire exploser des avions, tuer des Occidentaux par dizaines, voire par centaines, mais cela ne représente jamais plus que l’équivalent de la résistance pendant la dernière guerre mondiale.

La résistance sème des embûches, crée des embarras parfois tragiques, mais le résistance ne gagne pas la guerre.

* * *

22 – La censure et le ridicule

On a fait tout un plat de la décision de ne pas autoriser certains propos de quelques humoristes à l’occasion d’un spectacle diffusé par la Société Radio-Canada. On a alors crié à la censure et on a fait des manifestations témoignant de la gravité de l’enjeu.

Si, en principe, la question de la censure constitue l’une des plus importantes en démocratie, en pratique le cas qui nous occupe est d’une futilité déconcertante. Un assureur estime, à tort ou à raison, qu’il ne peut couvrir le risque de poursuite trop élevé selon lui découlant des propos mis en cause. Et le télé-diffuseur ne veut pas en conséquence mettre en ondes la portion concernée du spectacle. Point. C’est tout. Personne n’interdit aux humoristes visés de procéder comme bon leur semble. La seule chose qu’on leur dit, c’est que l’assureur ne veut pas couvrir et que la SRC ne veut pas diffuser les passages litigieux du spectacle. Il leur est tout à fait loisible de présenter leur spectacle ailleurs, sur Internet, dans un théâtre, etc. Cela n’est pas de la censure. C’est du choix, et du choix normal, qu’on peut détester ou adorer comme des tas d’autres choix dans de nombreux domaines.

Ceux qui savent ce qu’est le totalitarisme savent que la censure interdit totalement ce qu’elle interdit. Elle l’interdit sous forme orale ou écrite ou même mimée (si ça s’y prête). Elle l’interdit sur scène, à la radio, à la télé, dans les journaux, les revues, sur Internet, elle l’interdit partout. Sous Staline ou Mao autrefois, comme présentement sous Kim Jong-un, la censure est sans faille. Elle permet d’ailleurs de reconnaître un régime totalitaire puisqu’elle en est l’une des caractéristiques. Rien de tel n’est ici en cause. Nos humoristes peuvent présenter intégralement leur spectacle mais sous une autre égide.

Cette manière de faire existe dans les sociétés les plus ouvertes. En France, au Royaume-Uni, en Allemagne, aux États-Unis, pour ne citer que ces cas, il existe des publications qui ne feront jamais paraître certains textes, lesquels pourront être publiés ailleurs.

Le journal L’Humanité, fondé par Jaurès et longtemps haut-parleur officiel du PCF (parti communiste français), ne publie pas les articles qu’on trouve dans Rivarol, un des organes de l’extrême droite en France, et inversement. Chez nous, pour ne donner que quelques exemples, Le Couac et Le Mouton noir ne font pas paraître le même genre de documents que Relations ou L’Actualité. Personne ne s’offusque de pareille situation. L’ensemble des points de vue peuvent s’exprimer dans une même société mais pas nécessairement au même endroit.

On dira que c’est ici le diffuseur public, donc payé par tous, qui a « censuré » les humoristes. Mais justement s’il est poursuivi, c’est tout le monde qui devra payer. Je vois d’ici ce qui surviendrait s’il fallait que la SRC verse en dédommagement des millions de dollars pris dans la poche des contribuables au motif qu’à tout bout de champ l’un des spectacles qu’elle diffuse se mérite une condamnation pour libelle diffamatoire ou pour toute autre gentillesse !

Si la SRC était seule à pouvoir présenter telle ou telle catégorie de spectacles, la situation pourrait commander une analyse fort différente. Mais ce n’est pas le cas. Parler de censure dans la situation évoquée ici, c’est affirmer qu’aucun instrument de communication ne peut choisir ce qu’il va offrir à ses auditeurs ou spectateurs. C’est appliquer à chaque unité d’expression ce qui ne peut s’appliquer qu’à la société entière. Et, de surcroît, c’est imposer aux assureurs d’assurer n’importe quoi, avec les conséquences qu’on peut imaginer.

Une interdiction aussi absolue ne se justifie que dans des cas extrêmes, prévus dans nos lois et règlements. Ainsi je n’ai pas le droit d’affirmer que tel individu a commis tel viol ou tel meurtre quand je sais pertinemment que ce n’est pas le cas ou même si je ne puis établir que tel est le cas. Hormis ces rarissimes occurrences d’interdictions absolues qui justifient la censure au sens plein du mot, il est normal, compréhensible, souhaitable que chaque organe jouisse de la liberté d’expression qui consiste – il ne faut quand même pas l’oublier – dans la possibilité de dire ou de ne pas dire, d’écrire ou de ne pas écrire, de laisser dire ou écrire ou de ne pas laisser dire ou écrire telle ou telle chose tant et aussi longtemps que ladite chose pourra être présentée ailleurs dans la même société.

* * *

23 – Deux traits politiques des Québécois

Soyons précis : ni moi ni personne ne peut parler des Québécois. Les Québécois, ça n’existe pas : certains Québécois présentent telle caractéristique, certains autres en présentent une différente, un troisième groupe se distingue d’une troisième manière, etc. Tel est l’ABC de l’analyse sociale. Une fois reconnu ce fait, il n’en reste pas moins que des traits dominants peuvent se dégager, à tout le moins des traits qui se retrouvent chez un grand nombre d’individus. En caricaturant, Yvon Deschamps avait ainsi décrit le Québécois : « […] le vrai Québécois sait qu’est-ce qu’y veut. Pis qu’est-ce qu’y veut, c’t’un Québec indépendant, dans un Canada fort ». C’était avec humour mettre le doigt sur l’ambivalence – pour dire le moins – du Québécois.

À mon sens, il devient de plus en plus défendable de soutenir que les Québécois présentent simultanément deux traits qu’on devrait davantage prendre en considération ensemble. Les Québécois sont des modérés qui aiment la clarté : modération et clarté, voilà donc deux des traits décisifs de la personnalité des Québécois. Modération et clarté, car l’une ne va pas sans l’autre, comme on verra, la caractéristique du Québécois étant précisément l’union même de ces deux dispositions.

À première vue, ce que je dis ici paraît difficilement soutenable. Car, d’un côté, comme l’indiquent les sondages, les Québécois n’aiment pas que les candidats à la chefferie du PQ entretiennent le vague sur l’éventuel tenue d’un référendum lors d’un premier mandat qui leur serait confié ; mais, de l’autre, quand un certain PKP affirme nettement sa position en la matière, alors – ainsi que le montrent non seulement les sondages mais les faits – le PQ dégringole souverainement (sans jeu de mots) dans les intentions de vote même si le parti au pouvoir fait l’objet de critiques acerbes et incisives.

Mais il n’y a de contradiction qu’en apparence. Alors que Véronique Hivon et Alexandre Cloutier se révèlent modérés, leur démarche, notamment leur imprécision à l’égard du calendrier d’un possible référendum, est simultanément perçue comme dépourvue de clarté. Inversement, la déclaration fameuse de PKP accuse une clarté indiscutable, mais son poing levé laisse entrevoir une absence de modération. Ni l’un ni l’autre de ces deux cas de figure ne présente ensemble les deux caractéristiques susmentionnées. Autant qu’on puisse voir, ni l’une ni l’autre de ces attitudes n’inspirent les Québécois qui leur préfèrent manifestement et électoralement autre chose.

Pour sa part, Justin Trudeau refuse l’ambiguïté : il dit clairement qu’il ne veut pas aborder le contentieux constitutionnel canado-québécois et, en pleine campagne électorale, il proclame sans demi-teintes qu’il fera un déficit. Va donc pour la clarté.

En ce qui touche la modération, il en fait preuve en rejetant ouvertement toute forme de radicalisme, qu’il s’agisse de neutraliser les mesures extrêmes du gouvernement qui l’a précédé (par exemple, en ce qui touche le recensement et la liberté de parole des scientifiques à l’emploi de l’État) ou de répondre aux besoins criants des migrants de toutes sortes sans exagérer le nombre de personnes que le pays peut recevoir mais sans non plus les sélectionner en fonction de critères discriminatoires où règne la confusion (par exemple, en raison de l’association faite par d’aucuns entre une certaine religion et le terrorisme). Va donc aussi pour la modération. Autant qu’on puisse voir, ce type d’attitude inspire manifestement et électoralement les Québécois.

Sous ce rapport, le gouvernement Couillard pose un problème sui generis qui, à sa manière, vient néanmoins confirmer le refus par les Québécois de la confusion et du radicalisme. Le radicalisme d’abord : le gouvernement Couillard souhaitait apparemment signer la Constitution de 1982 dès l’an prochain, lors du cent cinquantième anniversaire de la Confédération, dût-il pour y arriver en temps ne rien pouvoir négocier en retour. Il a dû reculer, les Québécois estimant que c’était aller trop loin trop vite.

La confusion ensuite : le changement du tout au tout du gouvernement au sujet des élections scolaires qu’il veut désormais maintenir après avoir jugé indispensable de les supprimer et ses cafouillages invraisemblables dans le cas du ministère des Transports qu’il a finalement ouvert à la Vérificatrice générale après avoir assuré qu’il n’y avait rien là à vérifier, voilà deux situations parmi d’autres où le gouvernement Couillard s’est trouvé obligé par les Québécois à refaire ses devoirs, ce qui illustre leur constance à l’égard de la clarté et de la transparence.

Quelques cas, comme ceux que je viens d’évoquer, ne permettent évidemment pas de tirer des conclusions assertoriques. Plus ils se multiplient cependant, plus élevées sont les possibilités que ces conclusions touchent juste. Or, chacun peut en faire le test pour soi-même et vérifier ceci : pour qu’une mesure, une politique, un programme électoral soient adoptés par les Québécois, il devient quasi nécessaire qu’on y trouve à la fois la modération et la clarté. Ce refus simultané du radicalisme et de la confusion (opaque ou non) me paraît constituer un véritable fil d’Ariane lorsqu’il s’agit de comprendre le comportement et les choix des Québécois, tout spécialement lors de situations critiques comme ce fut le cas quand Bernard Drainville et le PQ ont proposé leur inénarrable Charte des valeurs.

Des positions à la fois claires et modérées, un programme politique doté des mêmes caractéristiques ne garantissent toutefois pas la victoire. Ni même d’ailleurs qu’on ait raison. Cela garantit qu’on se situe dans le registre dont les Québécois s’accommodent. Quand les adversaires se situent dans ce registre, alors les Québécois ont le choix entre des options équivalentes sous ce rapport, puisqu’elles relèvent toutes deux du même registre. Dans un tel cas, les résultats peuvent être serrés et le sont parfois effectivement, mais ils peuvent aussi donner lieu à des balayages qui se jouent sous d’autres rapports (lassitude à l’égard du gouvernement en place depuis longtemps, désir d’un virage plutôt à gauche qu’à droite ou l’inverse, etc.).

Quand tel n’est pas le cas cependant, c’est-à-dire quand l’un des adversaires affiche en même temps de la modération et de la clarté alors que l’autre se radicalise et verse dans l’ambiguïté (ou est perçu comme tel), alors les résultats ont tendance à être moins serrés et sont d’ailleurs davantage prévisibles.

Me semble-t-il, à tout le moins. Et si je suis dans l’erreur, j’aimerais bien qu’on m’identifie des faits qui le montrent.

30. V. 2016

IX – NOTULES (11 à 18)

11 – Attentats à Bruxelles

Tout le monde s’est indigné des attentats commis à Bruxelles. Comme on s’est indigné des attentats de Paris, de Londres, de New York et de nombreux autres endroits. Ces attaques contre des innocents et contre la démocratie elle-même sont dénoncées à bon droit. On les explique notamment par la radicalisation de certains jeunes, trop souvent chômeurs, fréquemment laissés à eux-mêmes et confinés parfois à des espèces de ghettos où se développent des haines incontrôlables.

Ces explications me semblent un peu courtes. Entendons-nous : elles touchent juste mais elles sont loin d’être complètes. Nous, Occidentaux, avons aussi attaqué des innocents et la démocratie elle-même. Illustration de ce phénomène parmi d’autres, l’attaque de Georges W. Bush contre l’IRAQ s’est faite au nom de raisons fallacieuses que d’ailleurs et fort heureusement le Canada n’a jamais acceptées. Il y a alors eu de très nombreux morts, des blessés innombrables et de la manipulation anti-démocratique.

Se peut-il qu’un tel acte – et ce n’est pas le seul, loin de là ! – ait agi comme déclencheur de ces attentats qui, quoi qu’on en dise, sont bien moins meurtriers que ce que nous avons nous-mêmes fait ?

* * *

12 – Un droit bancal

Il se pose un problème majeur dans les causes que les tribunaux doivent trancher sur la seule base des renseignements fournis par une victime dont les dires ne sont corroborés par aucun témoin, ce qui est très souvent le cas dans les affaires d’agressions sexuelles. Arrêtons-nous à cette situation : en l’absence de témoin(s) qui puisse(nt) corroborer ses dires, une victime d’agression sexuelle a fort peu de chances d’obtenir justice (à moins évidemment que l’examen suivant l’agression – s’il y en a eu un – ne permette d’identifier un liquide corporel indiscutablement attribuable à l’agresseur présumé). Autrement dit, dans notre régime juridique, la parole de la victime potentielle n’a pas la même valeur que celle d’un agresseur présumé. Et cela est considéré préférable à l’inverse au motif qu’il vaut mieux libérer un coupable que de condamner un innocent. Voilà qui est bien connu et tout à fait accepté dans notre régime juridique.

Je vois cependant un problème ici. Si on donnait la préséance à la parole de la victime potentielle, il est vrai que des abus pourraient survenir puisqu’il suffirait d’accuser avec un minimum de vraisemblance pour obtenir une condamnation dès lors quasi automatique. En revanche, en donnant la préséance à la parole du présumé coupable sur celle de l’accusation, il est tout aussi vrai que des abus surviennent effectivement… qu’on tolère… Nous acceptons donc que la certitude de voir des coupables échapper à la sanction est préférable à la possibilité pour des victimes d’obtenir justice.

J’indique tout de suite que je souscris à ce principe pour des raisons que l’argumentaire juridique expose depuis des générations et que je n’ai pas à reprendre ici. Il n’empêche qu’une question me vient dès lors irrésistiblement : serait-il possible de concevoir une exception à cette règle ? Une exception, selon l’adage, qui confirme la règle ? Et, le cas échéant, une exception ainsi conçue pourrait-elle être effectivement mise en œuvre ?

Je crains fort qu’on doive répondre à ces questions par la négative, du moins dans l’état présent de notre droit. Sous ce rapport d’ailleurs, un autre état de notre droit est-il même pensable ? Preuve supplémentaire, s’il en est besoin, que la perfection n’est pas de ce monde !

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13 ­– Honnêteté frelatée

Hélas ! on semble s’habituer facilement à la corruption ! Nixon a menti et triché au point de devoir quitter la présidence des États-Unis d’Amérique avant qu’on ne le destitue, l’ex-premier ministre israélien Ehud Olmert a été condamné à la prison pour avoir touché un (ou des) pot(s)-de-vin lorsqu’il était maire de Jérusalem, le nombre de dirigeants chinois punis et même condamnés à mort pour avoir fraudé augmente constamment.

Les milieux politiques ne sont ni les seuls ni probablement les champions en la matière. Les entreprises privées sont, également à cet égard, particulièrement performantes. À preuve, les données sur l’efficacité énergétique de leurs véhicules trafiquées par certains grands fabricants d’automobiles. À preuve encore, les manipulations dites de comptabilité créative dans la présentation des résultats d’un nombre étonnant de compagnies. Et je ne parle même pas ici des paradis fiscaux et de l’évasion fiscale…

Les scientifiques eux-mêmes dont la vie est supposément vouée à la recherche du vrai trafiquent trop souvent les données de leurs études. Et les autorités religieuses supposément vouées à la recherche du bien ont facilement et fréquemment passé sous silence les turpitudes les plus abjectes commises par des personnes relevant de leurs responsabilités.

Je n’ai pas l’intention de prolonger indûment cette liste décourageante. Je tiens cependant à rappeler ces faits avant le début des prochains Jeux olympiques. Car le monde du sport n’échappe pas non plus à ce vice rédhibitoire. Aucun niveau du monde sportif n’y échappe. Les sports professionnels regorgent d’exemples de joueurs qui se sont drogués ou qui ont manipulé la quantité d’air contenu dans un ballon et qui ont menti effrontément jusqu’à ce qu’on parvienne à les confondre de manière irrécusable. Le sport olympique abonde en joueurs taillés dans la même étoffe morale et se trouve au surplus dirigé – en tout cas, l’a été pendant longtemps – par des individus d’une vénalité digne des nobles décadents de la fin de l’Empire romain. Et, malgré tout, dans des milieux plus nombreux qu’on ne voudrait l’admettre, on s’apprête à suivre les prochains jeux de Rio avec enthousiasme. Les commentateurs se font une fête des exploits qu’ils auront le bonheur de voir et d’analyser pour les spectateurs, les commanditaires se régalent d’avance des retombées commerciales résultant des performances des vedettes qu’ils appuient en préparant toutefois dès maintenant les mesures de « damage control » dont ils pourraient avoir besoin en cas de délits plus ou moins flagrants.

S’agit-il là de naïveté incurable ou d’espoir enfin justifié ? À suivre…

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14 Calcul politicien ou autre

Calculer est une chose. Soupeser est une autre chose. Évaluer est encore une autre chose. Mais penser est une tout autre chose.

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15 – Le respect des animaux

On soutient depuis longtemps qu’on peut juger une société à la manière dont elle traite ses membres les plus faibles. Et on a sûrement raison de ce faire. L’infirme, le handicapé mental, le malade victime d’une tare héréditaire constituent de véritables révélateurs de nos valeurs et de nos priorités. Là-dessus, l’accord est parfait ou presque. Dans nos sociétés, ceux-là mêmes qui ont des tendances à l’eugénisme ont en général le souci d’éviter les procédures indignes, humiliantes, etc. On peut critiquer leur but qui consiste à tenter d’en arriver à un idéal humain qu’ils ont choisi, eux et eux seuls, et à y parvenir par la manipulation génétique. Mais en l’absence d’une telle manipulation ou si elle n’aboutit pas au résultat désiré, les eugénistes d’aujourd’hui ne considèrent pas acceptable de faire souffrir leurs congénères, par exemple lors d’expérimentations à visées plus ou moins scientifiques, a fortiori parce que ce serait pratique ou, pire encore, parce que ce serait plaisant.

C’est pourtant ce que l’on fait avec les animaux. Et à haute échelle ! Le problème ici ne vient pas tant de l’eugénisme comme tel. Depuis des lustres déjà, l’homme manipule la génétique animale en vue d’atteindre des standards dûment identifiés : les races canines, félines, bovines, ovines, etc. en témoignent abondamment (comme, dans l’ordre végétal, en témoignent aussi les variétés de blés ou d’orchidées). Le problème vient d’un certain souci du lucre. Pourquoi couper à froid le bec des poulets ou la queue des cochons et ainsi de suite ? Pourquoi marquer les bovins au fer rouge, ce qui constitue une véritable torture ? Parce qu’on y trouve à un titre ou un autre un avantage très généralement financier, plus rarement pratique ou esthétique comme dans le cas de l’anglaisage du cheval (sans oublier ici de la caudectomie, toujours permise chez nous alors qu’elle est interdite en France, en Angleterre, etc.).

Une telle attitude à l’égard des animaux en dit long sur les individus qui y recourent mais aussi sur les sociétés qui la permettent. Faire souffrir, alors qu’il est possible de ne pas faire souffrir soit en renonçant à une pratique douloureuse soit en neutralisant la douleur qui l’accompagne constitue, de nos jours, un comportement purement et simplement barbare. D’ailleurs, un enfant qui agit de la sorte est puni par ses parents, un adulte est sanctionné par la loi mais des gens regroupés en entreprises d’élevage, par exemple, peuvent procéder sans encourir de condamnation !

Jusqu’à présent je n’ai entendu aucune raison qui puisse justifier une telle tolérance.

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16 – La formation des enseignants

Il ne se passe plus une seule année sans qu’on s’interroge sur la qualité de la formation des enseignants. On déplore leur inculture générale, en particulier leur peu de maîtrise de la langue maternelle, la pauvreté de leurs notions scientifiques, la superficialité de leur sens artistique, leur absence de rigueur, bref ils afficheraient une nescience de plus en plus englobante. À la lumière de cette situation, nos dirigeants universitaires songent, semble-t-il, à se montrer plus exigeants dans la sélection des étudiants en sciences de l’éducation. Et, de fait, tout porte à croire que, si l’on parvient à convaincre les meilleurs de faire carrière en éducation, on créera une situation carrément préférable à celle qui prévaut actuellement . S’il est bien vrai que les facultés d’éducation sont trop rarement le premier choix des étudiants qui les fréquentent, s’il est bien vrai qu’un certain nombre de ces étudiants ne sont guère tenaillés par une forte ambition, s’il est bien vrai qu’il y en a parmi lesdits étudiants qui recherchent d’abord la sécurité d’un travail relativement routinier, alors il n’y a pas lieu de s’étonner de l’état des choses… (Évitons de généraliser : plusieurs enseignants sont non seulement dévoués mais réellement compétents, ce qui démontre en soi qu’on pourrait très bien avoir raison d’élever le niveau des exigences dans les facultés d’éducation.)

Par-delà ces divers facteurs explicatifs possibles, j’aimerais relever un fait dont on ne parle jamais mais qui me semble important. La plupart des éducateurs sont allés à l’école (primaire, secondaire, collégiale, universitaire) et y reviennent une fois leurs études complétées. Pardon : ils y demeurent. Autrement dit, il y a une continuité ininterrompue dans leur fréquentation d’un et d’un seul milieu – le milieu scolaire – qu’ils ont d’abord fréquenté en qualité d’élèves et qu’ils continuent de fréquenter en qualité d’enseignants. On doit ici mentionner deux types d’exception à cette « anormale » continuité, mais de portée plutôt légère.

Première exception : certains enseignants ont interrompu leur formation à un moment ou à un autre, par exemple entre leurs études collégiales et leurs études universitaires, ce qui leur a permis de vivre une expérience plus ou moins intense de travail ou de voyage, entre autres possibilités. Voilà qui a peu de portée sociale du fait que le nombre d’enseignants ayant vécu une telle expérience est plutôt restreint.

Deuxième exception : bon nombre d’enseignants ont travaillé à temps partiel durant leur formation. La portée sociale de cette pratique est plus ample que la précédente en raison du nombre relativement élevé d’étudiants qui s’y adonnent. Mais cette portée demeure toujours restreinte, et même très restreinte, à cause de son caractère dilettante, pour ainsi dire, dans la mesure où il s’agit là d’une activité pratiquée de façon temporaire en des domaines généralement dépourvus d’exigences professionnelles réelles serrées.

Pour l’essentiel donc, l’enseignant n’a pas ou très peu d’expérience hors du milieu de l’éducation. À ma connaissance, il n’y a pas d’autres cas du genre. Un plombier, un médecin, un pilote de ligne, un commerçant (petit ou grand) ont tous l’expérience d’au moins deux milieux, celui de leur formation (l’école), et celui de leur travail (les résidences des clients à servir, l’hôpital, la compagnie d’aviation, le magasin qu’ils possèdent ou qui les emploie, etc). Dans notre société, seuls les enseignants, en tout cas la majorité d’entre eux, ont de facto l’expérience véritable d’un seul milieu et, phénomène encore plus significatif, ils sont les seuls à pouvoir éviter toute expérience dans un milieu autre que celui qu’ils ont toujours connu. Car les stages requis dans leur formation se déroulent forcément dans le milieu d’où ils proviennent et où ils retourneront.

À tort ou à raison, il m’est avis que de telles pratiques ne vont pas sans conséquences…

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17 « Tomber enceinte »

J’ai déjà dit tout l’inconfort que m’inocule l’expression « passe-temps ». À leur manière, les mots « tomber enceinte » m’indisposent encore plus. Il n’y a aucune déchéance à devenir enceinte : on ne tombe donc pas dans cet état comme on tombe dans la lâcheté ou dans la veulerie, comme on s’abandonne à la mollesse ou à la paresse. Quand une femme est enceinte, elle n’est pas malade. Voilà qui tient du poncif mais qu’il faut apparemment rappeler.

« Tomber » a souvent une connotation d’accident. En ce sens, autrefois nos aïeules pouvaient accidentellement se retrouver enceintes en raison de l’absence de moyens contraceptifs fiables. Elles étaient alors parfaitement justifiées de dire qu’elles étaient tombées enceintes. Mais, de nos jours, dans les sociétés avancées, il est rare qu’un pareil cas se présente. Il y a, hélas ! les cas de viols ou d’incestes qui peuvent mener à des grossesses non choisies. Les femmes qui, dans une telle situation, ne veulent pas ou ne peuvent pas recourir à l’avortement ont tristement raison de soutenir qu’elles sont tombées enceintes. Heureusement, ces cas – qui constituent toujours des cas de trop – demeurent relativement peu nombreux en regard des autres grossesses.

En général donc, on ne peut affirmer qu’on est tombée enceinte…

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18 – Évaluation des changements institutionnels

Ceux qui s’y connaissent et qui en ont l’expérience savent que les changements institutionnels ne sont pas faciles et requièrent au sens le plus strict du terme une méthodologie spécifique des plus rigoureuses. Au surplus, il est absolument indispensable que ladite méthodologie soit connue avant qu’on ne procède aux changements désirés.

Sans entrer dans les détails de ces exigences incontournables, signalons-en trois composantes. Premièrement, il faut identifier une cible dûment repérable à défaut de quoi on ne pourra même pas conclure à l’atteinte du but visé, le cas échéant. Deuxièmement, il faut se doter d’indicateurs objectifs et mesurables qui permettent de suivre l’évolution des choses en cours d’opération et, s’il y a lieu, de corriger le tir. Troisièmement, il faut se munir d’outils de mesure scientifiquement validés faute desquels on n’a aucun moyen d’apprécier adéquatement le chemin parcouru.

Je répète que tous ces éléments doivent être connus avant qu’on ne procède aux changements institutionnels recherchés. Et ce, pour éviter l’erreur – trop fréquente et quasi inéluctable humainement – qui consiste à se pourvoir a posteriori de dispositifs d’évaluation dépourvus de certaines des normes impératives en l’espèce.

En ces matières, soit on fait preuve de la plus exacte acribie soit on s’autorise à dire et faire à peu près n’importe quoi.

Cela dit, je doute fort que l’actuel ministre de la Santé de notre Belle Province pourrait identifier la cible repérable qu’il poursuit, les indicateurs objectifs et mesurables auxquels il entend recourir et les outils de mesure scientifiquement validés qu’il se propose d’utiliser. Et, s’il peut les identifier, je me demande bien au nom de quoi il s’objecte à une analyse de la transformation en cours par la vérificatrice générale du Québec.

29. IV. 2016

VIII – NOTULES (1 à 10)

1 – Devenir superflu

S’agissant de l’être humain, il existe probablement un point au-delà duquel… être, c’est être de trop. Le problème consiste à identifier ce point et à décider ce qui doit advenir une fois qu’on l’a atteint.

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2 – Une liberté tronquée

Ma liberté se trouve réduite si je dépends des autres. Mais elle l’est bien davantage encore si d’autres dépendent de moi. La différence entre ces deux situations vient de ce que la première m’est généralement imposée alors que la seconde est le plus souvent choisie. Et c’est toute une différence !

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3 – L’incassable loi du plus fort

Non seulement, comme le dit si bien La Fontaine, « la loi du plus fort est toujours la meilleure », mais elle est absolument inéluctable. Lors même qu’on essaie de la remplacer par autre chose, la négociation par exemple ou la persuasion, elle demeure la variable décisive, au-delà et en dépit de son changement de forme. Le plus habile négociateur devient ainsi le plus fort et l’emporte. De même, la personne la plus convaincante devient la plus forte et l’emporte.

Cette redoutable loi me paraît s’imposer même là où la coopération et l’entraide s’efforcent de la supplanter. Car ceux qui coopèrent se dotent d’une force dont ne disposent pas ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas coopérer. Grâce à cette force, les coopérants l’emportent. Les syndicats illustrent bien ce phénomène. L’ironie tient ici à ce que l’entraide, qui désire évacuer la force et la remplacer par quelque chose de plus noble, aboutit elle-même à créer une nouvelle force.

Je ne parviens pas à concevoir une façon d’échapper à cette règle. On peut maquiller la violence de cette loi, mais le plus faible n’en reste pas moins toujours le perdant, que la force utilisée soit individuelle ou collective, physique ou morale…

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4 – Imperfection politique

La perfection n’existe pas. On ne doit pas oublier ce fait quand vient le moment de juger les dirigeants politiques. Cela n’implique pas qu’on doive leur passer à peu près n’importe quoi. Cela implique cependant qu’on sélectionne les quelques qualités auxquelles il faut tenir mordicus. De ce point de vue, peu me chaut que tel ou tel individu – chef de gouvernement ou ministre ou simple député – mente, soit malhonnête ou mène une vie dissolue. Tant et aussi longtemps que l’individu en cause s’acquitte bien de ses responsabilités publiques, je suis prêt à m’en accommoder. M’en accommoder, pas m’en réjouir, encore moins l’approuver.

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5 – Solitude silencieuxe

La solitude et le silence, appréciés pour eux-mêmes, donnent à l’existence une forme d’intensité devenue assez rare. Les personnes qui font l’expérience de cette densité particulière se reconnaissent entre elles. À quoi précisément ? Je ne saurais dire. En réalité, elles se reconnaissent probablement par défaut du fait qu’elles sentent l’absence de cette expérience chez la plupart. Reste alors les autres, les quelques autres…

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6 – Humour et religion

Le sens de l’humour, que tout le monde ou presque prétend avoir, me paraît finalement peu répandu. Parce que, pour avoir de l’humour – c’est-à-dire pour voir « le comique ou le ridicule des choses » auxquelles nous sommes mêlés très souvent –, il faut notamment ne pas s’accorder à soi-même une importance trop grande. Herman Hesse me semble ainsi soutenir à bon droit, dans Le loup des steppes, que « tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne ». Cela dit, ce qui laisse songeur, c’est le rapport que la religion entretient avec l’humour. Alfred North Whitehead constate avec étonnement que « l’absence totale d’humour dans la Bible est une des choses les plus étranges de toute la littérature ». Thème que Milan Kundera reprend en l’élargissant lorsqu’il affirme que « la religion et l’humour sont incompatibles » (Les Testaments trahis). Ce que, à sa manière, Emil Cioran avait déjà fait remarquer de façon lapidaire en déclarant que « les religions comme les idéologies, qui en ont hérité les vices, se réduisent à des croisades contre l’humour ». On comprend mieux, sous cet éclairage, pourquoi une certaine religion ne supporte pas la caricature…

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7 – Temps vide et temps plein

Je suis allergique à certains termes ou expressions relativement courants. J’en veux pour illustration ce mot qui m’est absolument insupportable : passe-temps. À mes yeux, il est hallucinant qu’on puisse se demander quoi faire de son temps, n’avoir aucune réponse à cette angoissante question et, en conséquence, se mettre à la recherche d’un passe-temps. Je dis bien hallucinant, car je crois rêver quand j’entends une telle chose. Il y a tant à faire et nous disposons de si peu de temps que je ne parviens pas à concevoir qu’on soit obligé de se chercher un passe-temps. Pour qu’une telle situation surgisse dans une vie, il faut ne prendre intérêt à rien, n’éprouver aucune passion, n’entretenir aucun désir. Alors, peut-être, survient l’ennui, ce monstre délicat, ainsi que le désignait Beaudelaire. Ce spleen dont on peut occasionnellement faire l’expérience ne peut constituer normalement, me semble-t-il, la pâte même de l’existence. Normalement : comment est-il possible que le normal en vienne à prendre une telle forme ?

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8 – Le règne de la futilité

Il faut savoir se détendre. Il faut rire et sourire. Parfois, il faut même se laisser aller à de petites sottises. On ne peut pas et on ne doit pas être toujours sérieux. Voilà qui est connu et, sans doute, fort sage. En revanche, on ne devrait pas consacrer une partie significative de son temps à des balivernes. Ce disant, je ne veux pas adopter le ton moralisateur que je serais le premier à dénoncer si on en usait à mon endroit. Je veux cependant dénoncer le caractère abrutissant de trop d’émissions de télévision. Et la multiplication de ce genre d’émissions. Le phénomène atteint maintenant un seuil critique, à mon avis. Je comprends que des entreprises de télé à but lucratif doivent trouver le moyen d’intéresser les gens. Mais je refuse d’admettre qu’il faille littéralement servir à sa clientèle fadaises sur fadaises, niaiseries sur niaiseries pour atteindre à la rentabilité. Si, malgré ce que j’en pense, il est de fait que c’est nécessaire, alors j’incline à penser qu’il y aurait lieu d’intervenir. Comment intervenir ? Via l’État ? Via la censure ? Via l’éducation ? Les dangers d’une intervention en l’espèce seraient extrêmement grands. Mais peut-être moins grands, dans ce cas très particulier, que les dangers de la non-intervention…

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9 – La peur du substantiel

Le sens du secondaire, le goût de l’accessoire prennent une importance croissante. À vrai dire, ils se développent au point où l’on n’en perçoit presque plus le caractère extravagant. On peut ainsi nous asséner un reportage complet sur tel individu qui a commis un méfait, sur tel vent qui a cassé un certain nombre d’arbres dans tel quartier et ne rien dire (ou à peu près) sur des questions internationales aux conséquences potentiellement considérables. Pour défendre une telle façon de faire, on prétend souvent que les sujets trop complexes découragent les téléspectateurs. Je ne partage pas du tout ce point de vue. Au contraire ! Au moins depuis le fameux Point de mire de René Lévesque, on devrait reconnaître que de très nombreuses personnes peuvent s’intéresser à des thèmes aux ramifications compliquées pour peu qu’on prenne le temps de les leur exposer accompagnées d’explications soigneusement préparées. Il faut avoir le courage de tirer les conclusions qui s’imposent d’une expérience télévisuelle comme celle de René Lévesque et de nous juger nous-mêmes d’un œil un peu plus critique, un peu plus exigeant et un peu plus respectueux de l’ensemble des citoyens.

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10 – La situation de la femme

La situation de la femme s’améliore-t-elle ? Cette question se pose chez nous avec une nouvelle acuité depuis que des divergences sont apparues entre diverses femmes dont les unes s’affirment plus que jamais féministes cependant que d’autres refusent de se déclarer telles alors qu’elles n’en sont pas moins soucieuses d’égalité entre les deux sexes. Je n’ai pas la prétention de trancher sans appel une pareille question. Quelques considérations ne laissent pas toutefois de me hanter.

À commencer par celle-ci : l’amélioration de la condition féminine, à tout le moins dans notre société  – ­québécoise, canadienne, occidentale – ­ me paraît évidente, et je ne comprends pas que cette constatation ne rallie pas tout le monde. Qu’on en juge !

Il y a désormais chez nous, au Québec, plus de femmes que d’hommes à l’université, et ce, même dans des facultés prestigieuses telle que la faculté de médecine naguère encore réservée aux seuls hommes. Nous comptons maintenant, au Canada, un bon nombre de femmes chefs d’entreprise et de grandes entreprises comme Gaz Métro (Sophie Brochu), le mouvement Desjardins (Monique Leroux) ou qui occupent des fonctions hautement stratégiques comme la vice-présidence aux finances de GM Canada (Ines Craviotto) ou le poste de chef de l’administration et des finances de la Banque Royale du Canada (Janice Fukakusa).

Nous avons à présent des femmes chefs de gouvernement en Ontario (Kathleen Winne) et en Alberta (Rachel Notley) entre autres.

Nous avons aussi des dirigeantes de première importance dans les milieux universitaires et scientifiques, telle la rectrice de l’Université McGill, Suzanne Fortier qui était auparavant présidente du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada, et la dizaine de femmes qui siègent au prestigieux comité directeur de la recherche (Research Advisory Board) de l’Université de Toronto.

Angela Merkel mène l’Allemagne avec, malgré certaines difficultés, un niveau de succès que tous les dirigeants masculins lui envient sûrement. Hilary Clinton pourrait accéder prochainement aux plus hautes fonctions de l’État le plus puissant de tous les temps. Christine Lagarde préside le Fonds monétaire international (ce qui aurait été impensable il y a encore quelques années du fait que la France, qui n’est pas précisément à l’avant-garde du féminisme, a un mot décisif à dire dans le choix de l’occupant de ce poste-clé).

Christina Tzotzi est la chef du programme de R & D (recherche et développement) de la compagnie Technip, une des plus importantes au monde dans l’industrie de l’énergie (ingénierie, construction, gestion de projets) avec plus de 34 000 employés dans près de 50 pays et un chiffre d’affaires de quelque 17,5 milliards de $ canadiens.

On pourrait continuer cette nomenclature mais en soi elle ne prouve rien. Elle indique toutefois une évolution qu’on ne saurait nier. Évidemment, il reste beaucoup à faire, énormément même. Il faut le reconnaître et le faire savoir.

Pourtant, fût-ce en Asie, de grands pas ont été franchis quand Indira Gandhi est devenue chef politique de l’Inde, Benazir Bhutto chef politique du Pakistan et maintenant Aung San Suu Kyi chef politique du Myanmar (Birmanie) après avoir reçu le prix Nobel de la paix.

Nier que les choses changent est insensé. Nier que l’élan est donné et donné partout, y inclus dans les pays arabo-musulmans – où il reste cependant énormément à faire –, c’est absurde.

Pour ma part, si j’étais une femme et une femme féministe, je mettrais en évidence les succès innombrables des femmes de partout plutôt que de souligner les retards à combler. Je partirais du principe si bien formulé par Sir Arthur Helps, « Nothing succeeds like success » (le succès entraîne le succès) et je travaillerais à d’autres succès.

Je ne serais pas naïve et je ne cacherais pas tout ce qui reste à faire et qui est considérable. Je tiendrais cependant à voir les choses et à les présenter par le bout de la lorgnette qui stimule et encourage plutôt que par celui qui risque de dépiter, de démoraliser et de décourager.

20.III.2016

VII – Que vaut la vie humaine ?

Les attaques contre les femmes en Allemagne, dans les communautés autochtones du Canada, ailleurs dans le monde, sont innombrables. Les attentats, terroristes ou autres, sont toujours plus nombreux qui consomment de plus en plus de vies humaines. Les guerres continuent de tuer. Les comportements déréglés de notre espèce à l’égard de la nature menacent plus que jamais notre survie. L’égoïsme dont nous faisons preuve, en tant que sociétés développées aussi bien qu’à titre individuel, ne témoigne pas toujours d’une grande intelligence environnementale et porte souvent atteinte à la dignité de l’être humain, parfois même à son existence.

Les appels à se ressaisir ont beau se multiplier, ils ne semblent pas porter fruit. Qu’ils viennent de l’ex-président de l’Uruguay José Mujica, du pape François, du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, de la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix Malala Yousafzai, de scientifiques éminents comme Stephen Hawking ou d’écrivaines incomparables comme Talisma Nasren, on jurerait que rien n’y fait…

Pourtant, c’est la vie humaine qui est en cause ou, à tout le moins, la qualité de cette vie qui trop souvent n’a plus rien d’humain ou si peu. Il suffit ici d’évoquer le cas de ces enfants exploités comme ouvriers peu coûteux – et même jetables ! – , de ces jeunes endoctrinés utilisés comme explosifs vivants et que sais-je encore…

Le sens de la vie

Camus affirmait haut et fort qu’il y a une seule question philosophique réellement importante : le suicide. De tout temps, à vrai dire, cette question s’est imposée à l’être humain confronté à des circonstances radicales. Sur le plan du questionnement individuel, Shakespeare en offre une célèbre illustration – to be or not to be, se demande Hamlet dans un monologue remarquable –. Sur le plan du questionnement collectif, André Comte-Sponville insiste sur cette idée que « la vie n’a pas à avoir de sens », la vie en général, donc aussi bien celle de chaque être vivant en particulier. À sa manière, pour des raisons bonnes ou mauvaises selon le point de vue, notre société soulève actuellement de façon on ne peut plus officielle le problème de la signification de l’existence et, le cas échéant, celui de sa terminaison : on utilise ici des expressions euphémiques – les soins de fin de vie ou l’aide médicale à mourir – mais personne n’est dupe, il s’agit d’euthanasie pure et simple, c’est-à-dire de suicide par personne interposée puisque les soins de fin de vie, l’aide médicale à mourir ne peuvent être mis en œuvre sans le consentement de l’individu concerné (à tout le moins dans toutes les législations que je connais et jusqu’à nouvel ordre).

Si intrinsèquement la vie est dépourvue de sens, il devient difficile de lui trouver une valeur indiscutable, quelle qu’elle soit. On peut toujours décider de lui donner un sens, mais ce sens est alors forcément extrinsèque, donc variable au gré des penseurs qui attribuent à la vie telle ou telle signification selon leurs vues personnelles plus ou moins rigoureuses et fondées et, de toute manière, incompatibles avec les vues personnelles d’autres individus. C’est un peu ce que soutenait Dostoïevski affirmant que « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Et, en effet, à défaut d’un critère absolu, comment et pourquoi interdire quoi que ce soit ?

Ces considérations philosophiques n’annulent en rien la réalité pure et dure : nous, humains, vivons bel et bien. Et l’immense majorité d’entre nous continue de vivre même dans des circonstances que l’on pourrait à bon droit juger insoutenables et propices au suicide. Ainsi, les populations soumises à des famines, à des épidémies, à des exactions guerrières présentent un taux de suicide par 100 000 habitants étonnamment bas dans les circonstances. La même observation vaut pour les détenus des camps de concentration nazis, pour les incarcérés du goulag soviétique, pour les citoyens de Corée du Nord emprisonnés dans leur propre patrie, etc.

En quoi consiste donc cette attitude qui paraît valoriser la vie au point qu’on y tienne dans les circonstances les plus douloureuses, les plus désespérées ? Le caractère philogénétique de l’homme explique probablement en bonne partie cette disposition. Rares en effet sont les animaux qui s’enlèvent la vie, et l’on a peut-être raison de soutenir que l’une des lois de la vie consiste justement à persister à vivre envers et contre tout. Mais, suivant divers penseurs, l’être humain n’est pas qu’un animal : ce serait aussi et surtout un être doté entre autres choses d’une raison soucieuse de comprendre métaphysiquement sa propre existence et d’une forme de vie intérieure ouverte sur le sacré et menant parfois à l’expérience religieuse, voire mystique.

Je veux bien, mais le problème n’en devient que plus aigu. Plusieurs philosophes soutiennent, après mûre réflexion métaphysique, que la vie n’a pas de sens en elle-même. De la plus haute Antiquité jusqu’à nos jours, de Démocrite à Michel Onfray en passant par Diderot, Feuerbach et tant d’autres, on ne les compte plus. Il en va de même du côté des scientifiques, des gens d’arts et de lettres, etc. Plus l’histoire humaine se développe, plus – dirait-on – l’athéisme a d’adeptes. Cette augmentation s’observe à tout le moins depuis la fin du Moyen Âge ; et c’est en ce sens qu’on dit souvent que, au fond de la Renaissance, il y a un certain athéisme…

Instinct biologique, conviction métaphysique ou foi religieuse, la raison pour laquelle un être humain cherche à vivre, fût-ce la vie la plus souffrante, reste mystérieuse. Il y a évidemment des motifs d’ordre psychologique et social pour vivre ou mettre un terme à sa vie : je puis vouloir vivre pour aider mes enfants, je puis vouloir me supprimer à cause d’une dépression profonde, je peux tenir le coup par patriotisme comme beaucoup de militaires dans une bataille qu’ils savent être leur dernière mais qui aura retardé l’ennemi à un moment stratégique… La liste est sans fin de ces raisons qui, finalement, n’en sont pas vraiment sauf si on en décide ainsi.

Je ne me réclame d’aucune foi religieuse, mon sens métaphysique m’oriente vers l’athéisme (ou au moins l’agnosticisme), et incontestablement je suis un primate. Ces quelques paramètres pris en compte, j’incline à penser que toute raison de vivre est arbitraire. J’y incline sereinement, sans cette tendance au militantisme – anti-religieux en particulier – qu’on retrouve chez des théoriciens comme Richard Dawkins. Remplacer le prosélytisme religieux par un prosélytisme athée me semble constituer non pas un progrès mais du surplace : c’est la substitution d’une foi à une autre. Vouloir que tous adhèrent à l’athéisme, au motif présumé que cette attitude se défend, est-ce vraiment mieux que souhaiter l’adhésion de tous à une foi religieuse, quelle qu’elle soit ?

Il me paraît donc bel et bien plausible que la vie n’ait effectivement pas de sens objectif. Ce qui ne va pas sans conséquences…

Le non-sens de la vie

L’une des conséquences les plus importantes pourrait s’énoncer à peu près comme suit : attenter à la vie humaine ne revêt pas en soi de gravité particulière. Autrement dit, tuer – à petite échelle comme lors du meurtre que commet un individu ou à grande échelle comme lors des guerres ou des génocides – ne porte pas davantage à conséquence que beaucoup d’autres comportements peu compatibles avec la vie en société. A priori, un tel énoncé a quelque chose de profondément choquant pour la personne civilisée qui vit dans une culture d’inspiration judéo-chrétienne comme la culture occidentale. Ce caractère choquant ne peut toutefois fonder, métaphysiquement, la condamnation du meurtre, de l’euthanasie, du génocide, bref de n’importe quelle forme d’attentat à la vie.

Dominic Johnson, de l’Université d’Oxford, à la fois spécialiste en biologie de l’évolution et en science politique (relations internationales) vient justement de publier un ouvrage (God Is Watching You : How the Fear of God Makes Us Human, OUP, 2016) dans lequel il montre que la croyance en Dieu constitue une adaptation évolutive utile, en particulier du fait qu’elle implique généralement une force surnaturelle capable de punir. Que cette croyance soit justifiée ou non ne change rien à l’affaire : justifiée, elle explique rationnellement que certains actes soient considérés comme intrinsèquement mauvais et donc punissables ; injustifiée, elle remplit le même rôle un peu à la manière d’un placebo qui guérit réellement même s’il ne contient aucun principe actif, pharmacologiquement parlant.

Cette croyance et d’autres analogues ont permis pendant longtemps à l’humanité de contenir dans des limites plus ou moins « acceptables » ( ! ) les comportements les plus agressifs, tel l’assassinat, les tueries, les carnages, les massacres, les hécatombes, bref toutes les formes d’extermination. Et puis lentement, très lentement, en dépit de faux progrès et de reculs pénibles (djihad, Inquisition, etc.), le droit a été élaboré par des humains inquiets devant la baisse d’efficacité des préceptes purement religieux, devant le déclin du caractère dissuasif des menaces divines ou assimilables.

On a progressivement introduit dans la psyché humaine des notions comme celle de mesure dans la punition. La loi du talion fait exactement cela : œil pour œil, dent pour dent impose que je ne tue pas celui qui m’a crevé un œil mais ne lui crève moi-même qu’un œil. La mesure dans la sanction, voilà une évolution considérable qui se poursuivra jusqu’aux formes les plus complexes de nos systèmes juridiques. Ces nouveaux régimes de droit ont tenté et tentent toujours vaille que vaille de remplacer les régimes de religions, de mythes, de traditions qui ont évité tant bien que mal les pires déraillements du comportement humain.

Certaines caractéristiques de l’évolution biologique vont dans le même sens : par exemple, chez les individus qui se montrent généreux, le centre cérébral de la gratification aurait fini par développer une sensibilité « euphorisante » aux réactions déclenchées par leurs comportements altruistes, ce qui expliquerait au moins en partie certaines formes d’oubli de soi difficilement compréhensibles autrement. De façon comparable, les mécanismes de sélection des mieux adaptés auraient facilité le progrès des attitudes de coopération, car ces attitudes procurent aux groupes qui les adoptent une force différente de la force brute mais non moins efficace à son échelle, ainsi qu’en témoignent de nombreux travaux de primatologie.

Bref, chez homo sapiens, la nature aussi bien que la culture auraient contribué à la mise en place de dispositifs neutralisant au moins en partie la propension à la violence contre ses pairs humains, en particulier à la violence létale. La tendance irait même encore plus loin : de plus en plus, en effet, on s’élève contre les mauvais traitements trop souvent infligés aux animaux auxquels on commence à reconnaître des droits.

Deux évolutions inverses

Rien donc ne permet d’exclure qu’il y ait deux évolutions inverses, les effets de l’une compensant en quelque sorte les effets de l’autre. D’un côté, les préceptes religieux ou analogues auraient tendance à perdre de leur influence du fait qu’ils inspirent de moins en moins la crainte qui porte à la retenue. Ils n’auraient donc plus vraiment le pouvoir d’empêcher la commission d’actes menaçant pour les individus, voire pour l’espèce. De l’autre, l’évolution biologique des individus et la sélection adaptative des comportements de groupes auraient tendance à favoriser des attitudes plus conciliantes, plus magnanimes, plus généreuses et à la limite franchement altruistes.

Ces changements, joints au développement d’une pensée toujours davantage préoccupée de rigueur et souvent sensible au fait que nous sommes tous des êtres humains, ont mené à la création du droit. Ils ont également mené à l’affiner, cette création, au bénéfice de gens de plus en plus nombreux, le droit passant ainsi progressivement d’un droit de classe à un droit universel, à tout le moins à un droit soucieux d’échapper, comme dirait Marx, à son rôle de superstructure conçue pour le bien-être premier, sinon exclusif, de la classe dominante.

La perte de sens et de valeur de la vie

Admettons que les explications précédentes touchent à peu près juste. La situation qui en découle se clarifie un peu : nous sommes passés d’un monde où il y avait un absolu (religieux ou comparable) non choisi par l’être humain à un monde désormais sans absolu mais qu’on cherche à doter d’un équivalent choisi par l’être humain.

Si l’on ne recule pas devant la réalité, cela signifie nettement que la vie n’a pas de sens intrinsèque, c’est-à-dire qu’elle n’a pas de sens, point. Cela signifie tout aussi nettement que nous, humains, tentons désespérément ( ? ) d’inoculer à la vie un sens forcément extrinsèque, c’est-à-dire un sens convenu entre un plus ou moins grand nombre de personnes, idéalement entre toutes.

Auguste Comte n’a pas craint d’affirmer ceci : « Il n’y a qu’une maxime absolue, c’est qu’il n’y a rien d’absolu. » Par son comportement actuel, l’humanité semble lui donner raison. Le Syrien Assad peut affamer, tuer des innocents, dont des enfants, sans vraiment encaisser les conséquences de ses actes. Les nantis que nous sommes laissent végéter des millions d’êtres humains dans des conditions que nous ne tolérerions jamais pour nous-mêmes sans vraiment supporter les conséquences de notre indifférence. Nous laissons s’en tirer des financiers qu’on sait pourtant avoir ruiné par souci du lucre une quantité affolante de leurs concitoyens. Et si l’on ose mentionner ou dénoncer, comme je viens à l’instant de le faire, des comportements aussi répugnants, une foule de bien-pensants armés de rationalisations savantes et bardés d’excuses astucieuses se fait un devoir de montrer, de « prouver » que, à tout prendre, ça ne va pas si mal, que, hélas ! il faut laisser du temps au temps et ainsi de suite.

Ce serait pourtant si simple d’admettre que les plus forts font ce qu’ils veulent, y inclus s’abstenir de faire ce qu’il y aurait lieu de faire (selon une majorité de gens moins forts). Privée de sens absolu et dépourvue de valeur intrinsèque, la vie – humaine ou autre – est traitée jusqu’à plus ample informé comme n’importe quelle autre chose.

La transparence comme planche de salut

Le progrès, car il y en a un, consiste en ce que cette situation est de moins en moins tenable. L’espoir, car il y en a un, consiste en ce que l’entente entre humains est de plus en plus pensable. Le problème majeur, car il y en a un qui surpasse tous les autres, consiste dans la course que se livrent la recherche à long terme d’un consensus sur des valeurs communes quoique extrinsèques et nos comportements à court terme dans l’ensemble des champs d’intervention de l’humanité, de la guerre à l’environnement.

À tort ou à raison, je présume que l’humanité trouvera le moyen d’éviter la catastrophe que d’aucuns prévoient. Ma présomption repose sur les exploits que l’humanité a réalisés jusqu’ici. Même si je dois concéder que le passé n’est pas nécessairement garant de l’avenir, je fais l’hypothèse que la règle de transparence, nouvellement apparue dans nos sociétés, saura s’imposer systématiquement, se structurer et se développer, ce qui pourrait entraîner des conséquences d’une ampleur sans précédent. Car, en remplaçant l’opacité, la transparence déclenche une prise de conscience et accroît le savoir.

Or, comme l’histoire le montre, en progressant, le savoir mène à des transformations majeures en raison de son imparable fécondité.

[ 06.02.2016 ]