V – Guerre et paix, terrorisme et morale

On ne fait pas la paix avec ses amis ; on fait la paix avec ses ennemis. Voilà une évidence que, curieusement, de nombreux théoriciens de la guerre se sentent obligés de rappeler chacun à sa manière, qu’ils soient de tradition allemande (Carl von Clausewitz, Carl Schmitt), française (Raymond Aron, Julien Freund, Christian Malys) ou anglo-américaine (Hans J. Morgenthau, Kenneth N. Waltz, John J. Mearsheimer), qu’ils se réclament de la realpolitik ou de n’importe quelle autre théorie (fonctionnalisme, institutionnalisme, etc.), qu’il soient eux-mêmes des chercheurs tels Joseph Nye, le fameux tenant du soft power, ou Samuel Huntington, le non moins fameux tenant du choc des civilisations, ou encore des praticiens comme Andreï Gromyko ou Henry Kissinger. Car cette évidence revêt la plus haute importance : pour signer la paix il faut effectivement des signataires qui, par définition, s’affrontaient et qui, précisément, veulent mettre un terme audit affrontement.

Il arrive très rarement qu’aucun des signataires n’ait perdu la guerre : en général, l’une des parties a été contrainte par l’autre à se soumettre. Que l’écrasement de l’un des deux camps découle d’une force militaire ennemie douloureusement dominante ou d’une puissance économique adverse tragiquement anémiante ou encore d’un hasard malheureusement incoercible, un fait s’impose alors indiscutablement : l’un des belligérants a perdu la guerre et a accepté de se rendre. Dans un tel cas, il y a capitulation accompagnée d’un traité de paix, formel ou non, aux conditions plus ou moins imposées au vaincu par le vainqueur.

À défaut d’un tel scénario, la seule possibilité de paix consiste en une poursuite de l’affrontement jusqu’à l’effondrement effectif de l’ennemi. Cet effondrement peut revêtir deux formes : 1) l’écroulement total qui laisse derrière soi une désorganisation complète et une absence d’autorité qualifiée pour signer la paix au nom de tous ou même pour convenir d’un armistice, d’un cessez-le-feu que divers groupuscules pourraient fort bien ne pas respecter ; ou 2) l’anéantissement complet, seule garantie absolue contre une possible résurgence de l’activité militaire ennemie (en tout cas, si l’on s’en remet aux idées de Sun Tzu et de Machiavel).

Dans l’un ou l’autre de ces deux derniers cas, la présence de l’ennemi jusqu’à l’apparition de la paix se fait sentir encore davantage que lors de la signature d’un traité de paix. Sa présence et, paradoxalement, sa nécessité. Car s’il n’y a aucun ennemi doté d’une certaine autorité pour signer une paix « valable » pour tous les belligérants ou aucun ennemi suffisamment défini et circonscrit pour qu’on puisse l’anéantir, on ne dispose d’aucun moyen d’accéder à la paix recherchée.

Or il se pourrait qu’on soit en présence d’une telle situation dans la guerre à l’État islamique (ÉI), autrement connu sous le nom de Daech.

Un ennemi protéiforme

Depuis les attentats survenus à Paris le 13 novembre 2015, la France se considère en guerre contre l’État islamique. C’est ce qu’a déclaré très officiellement le président de la République française. Mais qu’est donc au juste cet État islamique (ÉI) ?

Géographiquement, on a identifié un territoire situé en partie en Irak et en partie en Syrie où se situerait l’État islamique. Entendons par là que l’ÉI contrôle cette zone dont certaines villes telles Mossoul et Raqqa constituent les centres principaux. Considérée du point de vue des Occidentaux, cette région représente la cible géographique des opérations militaires. Mais c’est déjà une cible géographique partielle et même mouvante. Au moment où j’écris ces lignes, Daech semble effectivement avoir désormais un point d’ancrage de plus en plus solide en Lybie. Sans compter que ce n’est pas là le seul endroit à l’extérieur de la Syrie et de l’Irak où Daech s’est implanté.

Idéologiquement, Daech relève du salafisme, c’est-à-dire d’une sensibilité fondamentaliste sunnite décidée à revenir aux origines « pures » de l’Islam et prête pour cela à recourir à la violence, d’où son caractère djihadiste. En raison de ses visées religieuses fort englobantes, cet ÉI ne reconnaît évidemment pas les frontières nationales officielles, à commencer par celles des pays situées dans la partie du monde dont elle occupe une région stratégique. Cette relative précision dans la description pour ainsi dire philosophico-religieuse de Daech ne saurait toutefois cacher l’important flou qui l’entoure. On a beau insister sur les différences idéologiques entre Al-Quaïda et Daech, sur les divergences de vue entre Daech et de nombreux oulémas de diverses appartenances au sujet de la charia et de la proclamation du califat, on a beau donc préciser ainsi par contraste encore davantage les contours de la « pensée » de l’ÉI, il reste qu’elle fait partie d’une nébuleuse radicale rassemblant des adhérents formels bien sûr mais aussi des sympathisants aux convictions religieuses équivoques que nul ne peut vraiment dénoncer, car il n’y a pas d’autorité centrale de type papal dans le monde musulman.

S’agissant des personnes concrètes qui appartiennent à Daech, la confusion n’est pas moindre que dans le cas de ses caractéristiques géographiques ou idéologiques. Le plus important pays musulman du monde, l’Indonésie, fournit fort peu de membres à Daech. Inversement, des pays parmi les moins musulmans de la planète fournissent, sinon un grand nombre de membres à l’ÉI, du moins un nombre de membres assez significatif pour inspirer la crainte à leurs concitoyens (européens, américains, canadiens, etc.) puisqu’ils sont prêts à « faire des ravages » dans leur pays d’origine au prix de leur propre vie si nécessaire.

En fin de compte, quel profil peut-on réellement dresser de Daech ou de l’ÉI dont les frontières géographiques semblent mouvantes, les contours idéologiques plus confus que moins et le membership dépourvu – pour reprendre un terme de la méthodologie expérimentale – de caractères typiques opérationnalisables ? Poser la question, c’est y répondre.

Des alliés à la fiabilité calculée

Dans le cas qui nous occupe, l’ennemi n’a pas le monopole de l’ambiguïté. L’Europe s’est rangée du côté de la France tout comme les États-Unis, la Russie ou le Canada et bien d’autres. Mais que recèlent véritablement de telles alliances ?

Si ces alliés de la France ont eux aussi fait l’expérience d’actes terroristes attribuables à l’ÉI, si en conséquence ils sont véritablement solidaires de la France, ils n’en restent pas moins partie intégrante de réseaux de liens économiques, stratégiques ou autres dont l’innocuité se révèle frelatée, pour ne pas dire suspecte, voire interlope. Comment juger autrement les rapports entre les USA et certains régimes arabes officiellement amis alors que, officieusement, ils financent Daech directement ou indirectement ? Comment juger autrement les rapports stratégiques entre la Turquie et la Syrie, surtout si on les considère à la lumière du problème que posent les Kurdes que les uns veulent armer pour lutter contre Daech alors que les autres cherchent à les contenir, voire à les éliminer à la faveur d’un conflit aux composantes trop souvent insaisissables ? Comment juger autrement la Russie qui ne peut évidemment pas tolérer qu’on descende ses avions mais qui tient à Bachar El-Assad et à l’accès à la Méditerranée que lui procure le port syrien de Tartous ?

Si, encore, il n’y avait que cela ! Mais qui fabrique et vend les armes dont tous se servent dans cette guerre qu’on dénonce et nourrit tout à la fois ? Les plus importants vendeurs d’armes dans le monde sont les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Chine dont les principaux clients ont été ces dernières années, entre autres et pêle-mêle, l’Irak, Israël, l’Égypte, le Yémen dans le cas des USA ; la Syrie, l’Algérie, le Soudan, l’Égypte pour ce qui est de la Russie ; l’Arabie saoudite, le Bahrein, la Lybie, le Yémen en ce qui touche le Royaume-Uni ; les Émirats arabes unis, le Tchad, la Lybie, Israël, la Syrie pour ce qui est de la France ; l’Algérie, l’Irak, l’Iran, la Jordanie, la Lybie en ce qui concerne la Chine.

À ces ambiguïtés s’ajoutent encore celles qui résultent des objectifs de chaque pays, lesquels objectifs laissent rarement la préséance aux buts collectifs que poursuivent en principe les alliés dans cette guerre comme dans n’importe quelle autre. À tout prendre, ni la Russie ni les USA ne tiennent mordicus à un renforcement majeur de l’Europe dont une hégémonie même sectorielle les contrarierait beaucoup. La France a tendance à soutenir la Palestine à la différence des États-Unis qui préfèrent appuyer Israël, au-delà même des différends personnels entre Barack Obama et Benyamin Netanyahou. La Russie et la France demeurent jusqu’à ce jour en désaccord profond sur le sort à réserver à Bachar El-Assad. Et ainsi de suite…

Un contexte mondial propice à une radicalisation pandémique

Ne nous cachons pas la réalité : tant et aussi longtemps que le radicalisme était circonscrit, il n’inquiétait guère les Occidentaux. Même à l’état endémique, dès lors que la région concernée se trouvait à l’extérieur de l’écoumène occidental, le radicalisme ne suscitait pas vraiment les préoccupations de l’Ouest. Illustration tragique entre toutes : Boko Haram, ce mouvement de terrorisme islamiste extrémiste, a pu sévir au Nigéria, au Cameroun, au Niger, au Tchad et ailleurs, sans encourir autre chose que des dénonciations verbales de leurs exactions par les dirigeants des pays occidentaux. Rectifions : il y a bien eu quelques réactions un peu plus musclées à tel ou tel moment mais, pour le dire crûment, elles ne visaient guère qu’à sauver la face.

À partir du moment où le phénomène devient pandémique, les mentalités ont tendance à évoluer et les comportements à changer. Quand le radicalisme s’observe chez les Français, les Britanniques, les Américains, etc., alors on s’en préoccupe. Et, tout d’un coup, on veut non seulement le contrôler chez soi en refusant l’accès au territoire national à certains individus, en refusant même les immigrants en provenance de certaines régions du monde, mais on veut empêcher ses propres citoyens de se rendre en certains endroits si on les juge susceptibles de s’y radicaliser ou, pire encore, désireux d’y planifier un acte terroriste à perpétrer une fois rentré au pays. Convenons que cette attitude se comprend. Mais convenons aussi qu’elle s’en prend uniquement aux manifestations d’un problème qui persistera aussi longtemps qu’on évitera de s’attaquer à ses causes.

Il ne s’agit pas ici de nier la responsabilité qui revient aux terroristes eux-mêmes ainsi qu’à ceux qui les soutiennent. Il ne s’agit pas davantage d’imputer à l’Occident tous les torts possibles et de l’agonir d’injures forcément stériles. Il y a belle lurette que les Carlos Rangel et les Jean-François Revel de ce monde ont établi que ce sont là des positions injustifiées et plutôt indéfendables pour qui s’en tient à l’analyse rigoureuse des faits. N’empêche : il faut reconnaître avec réalisme que nous, Occidentaux, avons notre part de responsabilité dans l’évolution tragique à laquelle on assiste présentement. « Homo sum, nihil a me alienum puto » (Je suis un homme, et je considère que rien d’humain ne m’est étranger), affirmait Térence dès l’Antiquité lançant ainsi une idée grandiose : celle de l’unité morale de l’humanité.

L’unité morale de l’humanité : voilà où chercher tout à la fois la cause et la solution du problème ici étudié. Car, plus que jamais, l’humanité est une et, plus que jamais, ses problèmes sont moraux, même ses problèmes en apparence les plus strictement techniques ou les plus exclusivement militaires.

Considérons quelques caractéristiques du monde actuel. Sur le plan économique, la mondialisation transforme bel et bien l’ensemble de la planète en une seule colossale place financière, en un seul gigantesque marché du travail, bref en un tout dont aucun rouage ne peut être altéré sans affecter tous les autres à divers degrés. Seulement, les ajustements qui surviennent avantagent plus que de raison ceux qui sont déjà les mieux nantis. Il est vrai que la pauvreté recule dans le monde, que la Chine par exemple a trouvé le moyen de faire sortir environ 600 millions d’individus de la pauvreté. Il reste pourtant qu’une personne sur neuf souffre de la faim dans le monde et que ce pourcentage s’établit à une personne sur quatre dans certaines régions, notamment dans quelques coins d’Afrique subsaharienne. Alors qu’au même moment, selon la FAO, le gaspillage alimentaire mondial atteint 1,3 milliard de tonnes par année ! Il reste aussi que trop souvent la main d’œuvre est exploitée dans des pays tel le Bengladesh pour nous permettre à nous, Occidentaux, de jouir de prix « concurrentiels ». Et c’est bien dans ce genre de pays que se produisent des accidents du travail comme l’effondrement, en banlieue de Dacca, d’un immeuble industriel consacré pour l’essentiel à l’industrie textile. Comme par hasard aussi, c’est à Bhopal qu’arrivent en milieu de travail des catastrophes chimiques sans équivalent dans l’Histoire, à Bhopal la capitale du Madhya Pradesh dont le PIB par habitant est substantiellement inférieur au PIB moyen de l’Inde dans son ensemble, lequel ne représente même pas 20 % du PIB par habitant de pays comme les USA, la Norvège, la Suisse, etc.

Sur le plan environnemental, plusieurs pays occidentaux n’hésitent pas à traiter leurs voisins du Tiers-Monde comme un vaste dépotoir où l’on peut déverser, contre des pots-de-vin discrets ou des contrats forcés, des tas de matières dangereuses dont eux-mêmes ne voudraient à aucun prix. Évidemment, il arrive des accidents aussi dans les pays riches comme cela s’est produit lors des déversements de pétrole aux USA dans le Golfe du Mexique (l’affaire de la plate-forme pétrolière Deapwater Horizon de la British Petroleum) ou au large de l’Alaska (l’affaire du naufrage de l’Exon-Valdez). Mais justement ce sont des accidents et non des contaminations planifiées…

Au-delà de leur valeur tragiquement anecdotique, les événements signalés ci-dessus sont des illustrations documentées de disparités insoutenables et désormais connues partout dans le monde en raison des moyens modernes de communication. Les disparités de richesse, d’éducation, de santé, de perspectives d’avenir, toutes les disparités imaginables sont à l’avantage des pays riches. Ce qui est maintenant su, universellement su.

Rappelant cela, je ne m’éloigne pas vraiment du sujet ici à l’étude. Car aucune personne lucide ne peut croire qu’un tel état de choses n’a aucun effet. S’il est vrai qu’on ne peut excuser la barbarie, qu’on ne saurait tolérer le terrorisme, il l’est encore bien davantage qu’on doit les prévenir. La prévention ne peut pas tout mais elle peut beaucoup.

Une éthique de la prévention

Au moment où je m’apprête à publier cette réflexion sur Internet, les nouvelles nous apprennent que le territoire irako-syrien sous contrôle de Daech est dévasté comme il ne l’a jamais été. La France et ses alliés ont très durement frappé ce territoire et ses occupants, ils ont peut-être même porté un coup fatal à nombre des capacités opérationnelles de l’ÉI et probablement aussi à certaines de ses sources de revenus. L’ÉI pourrait déjà être gravement atteint.

Dans une telle éventualité, la force militaire aurait détruit une certaine part physique de l’ennemi (encore que Bachar El-Assad en profite pour exterminer certains des siens). Mais prenons garde à deux choses : 1) il n’est pas dit que Daech ne dispose pas ailleurs de ressources matérielles toujours intactes à l’heure actuelle ; et 2) toutes ses ressources matérielles seraient-elles intégralement détruites, l’ÉI demeurerait néanmoins une menace réelle, car l’ÉI est d’abord un état d’esprit, une mentalité, une idéologie, le dérivé d’une conviction religieuse, une représentation, une conception du monde et de l’être humain, en un mot une weltanschauung… Peu importe le nom dont on l’affuble, Daech est essentiellement d’ordre spirituel (au sens laïc du terme, donc immatériel) et non pas d’ordre physique ou matériel. En mai 1968, De Gaulle avait répondu à ses chefs militaires qui voulaient emprisonner Sartre : « On n’emprisonne pas la culture. » On ne peut se mesurer au spirituel avec du matériel. Au mieux, on peut par de tels moyens amener les gens à cacher leurs idées, on ne peut les convaincre d’en changer.

En ce sens, même une victoire militaire décisive restera une pseudo-victoire si l’on ne parvient pas à tarir la source des idées malveillantes, des intentions violentes. Et cette source n’a rien de chimérique, au contraire ! L’injustice criante du fossé toujours croissant entre les riches et les pauvres, sous toutes les formes que revêt cette injustice, constitue à elle seule une bombe à retardement qui arrive en fin de durée. L’échelle des valeurs trop souvent bancale, aberrante, absurde sur laquelle repose en large partie notre société dite développée risque de s’effondrer et d’entraîner avec elle toute la superstructure que nous nous sommes édifiée. Les abus se présentent sous des formes si nombreuses et si connues qu’on n’ose même plus les évoquer de crainte de lasser son auditoire devenu habitué et insensible à leurs formes même les plus extrêmes. Les réactions des bien nantis à l’égard de la vie des miséreux sont désormais elles-mêmes commandées par des modes souvent régies par les médias.

Je ne veux pas ici montrer du doigt tel ou tel prétendu coupable de la situation dans laquelle nous marinons. J’y ai ma part de responsabilité comme beaucoup d’autres. Mais je ne puis m’empêcher de constater que le déversement de pétrole au large du Texas a suscité un gigantesque tollé et que BP, en tant que responsable, a payé – et assez rapidement – des milliards de dollars en dédommagement. De nombreux autres cas plus ou moins analogues restent en suspens, traînent en longueur, qui ne se trouvent évidemment pas en Amérique du Nord ! Je ne puis m’empêcher de constater qu’on est pris d’un mouvement de sympathie et de générosité pour les Haïtiens victimes de plusieurs catastrophes naturelles coup sur coup mais qu’on fait proportionnellement moins, beaucoup moins pour des populations encore plus cruellement touchées, comme les Somaliens du camp de réfugiés de Dadaab au Kénya où vivent – mais est-ce bien vivre ? – entre un tiers et un demi million de personnes, certaines s’y trouvant depuis près de vingt-cinq ans.

Inutile de multiplier les exemples de ce genre que l’on connaît trop bien de toute manière. Mais n’avons-nous pas en ce domaine la même attitude que celle de trop nombreux américains à l’égard des armes à feu ? Eux disent : « Les armes à feu ne tuent pas, ce sont les hommes qui tuent. » Et ils laissent les armes à feu en circulation libre avec les conséquences que l’on sait. Nous, nous disons : « Ce n’est pas nous qui détournons l’argent que l’Occident verse aux pays pauvres, ce sont les dirigeants véreux de ces pays. Ce n’est pas nous qui vidons nos chargeurs de mitraillettes sur des femmes, des enfants, des vieillards et des malades, mais ce sont les soldats maniaques de ces peuples en ébullition. Et nous continuons à verser des sommes considérables à des chefs corrompus, et nous continuons à fabriquer et à vendre des armes à des conditions prétendument responsables et respectables sachant pourtant très bien qu’elles aboutiront dans les mains de véritables bandits.

Plus : nous atteignons des sommets dans l’ignorance volontaire d’injustices abominables. Il suffit de penser ici aux paradis fiscaux et aux centaines de milliards de dollars qu’on y place à l’abri de l’impôt, ce qui serait complètement impraticable si nous n’avions pas soigneusement conçu nos législations pour que cela soit possible. Nous n’aurons évidemment jamais des lois et règlements parfaitement étanches à toute tricherie, admettons-le. Mais quand on en est au point où 80 individus – j’insiste : 80 individus – possèdent autant que la moitié de la population mondiale, il y a manifestement un problème moral. Et ceux à qui il faut expliquer qu’il s’agit là d’un problème, et d’un problème moral, ont atteint un tel niveau de rationalisation de n’importe quel état de choses, ont élaboré de si efficaces mécanismes de défense contre ce qu’il y a de plus intolérable qu’on ne peut s’empêcher de voir en leur attitude une anomalie de la perception ou du jugement ou de la sensibilité ou de deux ou trois de ces facteurs d’humanité.

En une formule géniale, Paul Valéry a exprimé l’absurdité et l’immoralité de la guerre : « La guerre, a-t-il écrit, est le fait d’hommes qui ne se connaissent pas et qui se tuent pour des hommes qui se connaissent et ne se tuent pas. » Voilà qui vaut, me semble-t-il, pour toutes les formes de guerre, y inclus le terrorisme, y inclus les guerres économiques ouvertes ou larvées, y inclus les guerres psychologiques de propagande et de rationalisation, y inclus les guerres religieuses…

De ce point de vue, la véritable guerre actuelle n’a rien de militaire ou bien peu. Elle relève plutôt de la morale.

[06.XI.2015]

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