III – Raison et déraison en politique : le cas des nationalistes et des historiens

Au Québec, il est toujours délicat de traiter de nationalisme, de fédéralisme, d’indépendantisme, etc. Entendons-nous : en traiter avec professionnalisme ne pose aucun problème ou, du moins, ne devrait pas en poser. Politologues, sociologues, économistes, juristes, chez nous comme ailleurs, peuvent fort bien aborder ces questions avec toute l’objectivité humainement accessible en l’espèce. Un Guy Laforest ou un Gérard Bouchard, deux universitaires, constituent à leur manière une illustration significative de ce phénomène. D’autant plus significative, à vrai dire, que l’un et l’autre affichent des positions claires, le premier étant fédéraliste alors que le second est souverainiste.

Le cas des historiens se présente un peu différemment. En raison de la nature même de leur travail, la couleur de leur pensée teinte souvent leur œuvre. Car l’histoire relève en un sens autant de l’art que de la science. Dans Comment on écrit l’histoire, Paul Veyne a rédigé d’admirables pages à ce propos : l’histoire, explique-t-il, est un roman… mais vrai. Et, bien avant lui, les Anciens avaient sagement fait observer que « Historia infima scientia [est] » (L’histoire est la plus humble des sciences). S’agissant des journalistes, ces historiens du temps présent, si les uns recherchent la plus grande neutralité, les autres se révèlent d’ardents militants. Ce qui correspond à deux traditions différentes qui ne font aucunement difficulté dès lors qu’on identifie clairement à quelle enseigne on loge : après tout, le journalisme engagé a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse.

Mon propos ici ne consiste pas à reprendre en les résumant ou en les critiquant les conclusions de chercheurs renommés, comme les Girardet, Gellner, Hobsbawn et tutti quanti dont les travaux sur le nationalisme et ses avatars ne font peut-être pas autorité aux yeux de tous mais font école aux yeux de plusieurs. Plus simplement, je souhaite démêler – ne serait-ce qu’un tout petit peu – l’écheveau des idées, préjugés, sentiments et autres opinions ou réactions qui constituent la trame plus ou moins heureuse, l’enchevêtrement devrais-je dire, du nationalisme et, par voie de conséquence, de son contraire ou à tout le moins de ce qui en diffère. Évidemment, par-delà les concepts, je ne pourrai éviter d’aborder certaines pratiques dont l’analyse n’a jamais été, n’est toujours pas et ne sera sans doute jamais facile, analyse qui, pour cette raison, prête forcément flanc à la critique.

Quelques questions de vocabulaire

Le terme même de « nationalisme » porte une charge réellement explosive. Romain Gary, énonçant l’opinion de plusieurs, a écrit : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres. » S’exprimant ainsi, il faisait tout simplement une variation sur un thème déjà exploité par De Gaulle qui a soutenu ceci : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. » De son côté, Albert Einstein a affirmé sans ambages : « Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité. » Les citations de ce type sont si nombreuses que certains enseignants en ont fait une véritable chrestomathie. Mais là n’est pas ma préoccupation. Elle réside plutôt dans le fait même que tant de penseurs, de personnages politiques, d’artistes, etc. aient en commun cette idée qu’il y a comment dire ? quelque chose de regrettable, pour ne pas dire de méprisable, dans le nationalisme.

Soyons clair : je ne suis pas nationaliste, car j’y vois un danger évitable, mais le nationalisme auquel je m’objecte n’est pas n’importe lequel. Évitons les typologies savantes de ce phénomène et tenons-nous en à quelques indications sommaires. Il existe un nationalisme territorial, par exemple celui qu’ont révélé les revendications françaises ou allemandes selon les époques à l’égard de l’Alsace. Il y a aussi un nationalisme économique qu’un très grand nombre d’États pratiquent en dépit de tant de déclarations officielles condamnant le protectionnisme. Il y a en outre un nationalisme religieux ou – même clérical, comme en a témoigné en son temps le gallicanisme et comme en attestent présentement le chiisme et le sunnisme dont les différences essentielles tiennent à une interprétation de l’Islam et de la succession de Mahomet, ce qui n’empêche pourtant pas que l’Iran, entre autres pays, soit majoritairement sinon exclusivement chiite (ce qui est le cas de 90 % à 95 % de sa population), d’où une propension à une religion « nationale ». On observe aussi l’existence d’un nationalisme artistique tel que celui dont le musicien norvégien Edvard Grieg fait preuve dans son Concerto pour piano en la mineur, op. 16, où il introduit à dessein une structure musicale caractéristique de la musique populaire de son pays et des motifs musicaux imitant une danse norvégienne typique. Le nationalisme linguistique, quant à lui, n’a guère besoin de présentation tant il est répandu, notamment chez ceux qui estiment leur langue menacée.

De façon usuelle et plus synthétique, on parle souvent de nationalisme ethnique et de nationalisme civique. Le premier repose, dit-on, sur des structures sociales, une langue et des traits culturels partagés par les membres du groupe concerné. Le nationalisme civique, pour sa part, relèverait davantage de choix voulus par ceux qui y adhèrent, il résulterait donc d’une volonté politique : en ce sens, Renan disait qu’« une nation est un plébiscite de tous les jours ».

La variété des approches de ce phénomène permet à certains analystes de parler également de nationalisme culturel, de nationalisme racial, de nationalisme biologique ou sociobiologique (tel que le nazisme). D’autres penseurs, conjoignant la notion d’abscisse et la tradition française, préfèrent distinguer les nationalismes en termes de gauche et de droite (par exemple, le nationalisme maurassien) à la différence de certains autres qui, empiriquement, réservent le terme de nationalisme à l’attitude revendicatrice des groupes humains qui, privés d’indépendance ou se croyant tels, la recherchent avec une ardeur plus ou moins pacifique, démocratique, etc. (ce qu’illustre le cas irlandais).

S’il n’est pas question ici de définir de façon pointue les divers types de nationalisme qu’on peut concevoir, encore moins d’en tenter une classification exhaustive, il reste qu’une clarification s’impose : le nationalisme qui crée chez moi de l’inconfort, qui parfois va jusqu’à me répugner viscéralement, c’est celui qui tourne autour de la notion d’ethnie. Là-dessus, il y aurait apparemment un consensus au Québec, et ma répugnance serait partagée par une majorité de ceux-là mêmes qui se déclarent nationalistes. En somme, si l’on me permet de recourir à une expression populaire, je m’en ferais pour rien. Mais est-ce bien exact ?

De la franchise de Jacques Parizeau à la fourberie de quelques intellectuels

On a reproché à Jacques Parizeau sa fameuse déclaration sur le vote ethnique au soir du dernier référendum québécois. Comme beaucoup, je ne souscris évidemment pas aux relents d’anti-égalitarisme électoral que dégage un tel propos. Mais je tiens à saluer la franchise crue de cette opinion. Car, en vérité, nombreux sont ceux qui pensent à peu près la même chose et ne s’en cachent pas en privé sans avoir le courage de l’avouer en public. Il en résulte une situation malsaine. Plus malsaine, en tout cas, que celle engendrée par les mots qui ont échappé à Jacques Parizeau dont la vie témoigne par ailleurs de son ouverture aux différences et de sa capacité d’échanger sur des questions aussi sensibles.

Car cette dernière attitude d’ouverture et d’échange devient trop rare chez ceux qui se définissent eux-mêmes comme nationalistes. Je comprends que certains d’entre eux dénoncent l’emploi du terme « séparatiste » par des fédéralistes : ce vocable, à connotation négative, met en évidence le caractère sécateur du nationalisme québécois qui, positivement, vise à la création d’un État distinct du Canada. Inversement, je comprends que certains fédéralistes dénoncent l’emploi à leur sujet du terme « traître » par des souverainistes : ce vocable, à connotation négative lui aussi, met en évidence le caractère obstructif du fédéralisme québécois qui, positivement, vise à la conservation et au développement d’un Canada incluant le Québec. En fin de compte, les uns comme les autres refusent qu’on identifie l’une des conséquences de leurs visées mais tiennent à débusquer une des conséquences des visées de leurs adversaires. Au-delà des divergences de vues, le respect et la bonne foi commandent pourtant qu’on s’abstienne de définir les intentions de son adversaire par un aspect négatif inévitable qui existe bel et bien mais n’en constitue nullement l’aspect primordial.

Cela dit, quelques intellectuels cultivent une attitude ambiguë. À force de dire et de redire que, pour « accéder au pays », il faut expliquer mieux encore l’option souverainiste, ils laissent entendre que leurs adversaires sont à ce point obtus ou ineptes que des générations d’explications n’ont pas suffi et ne suffisent toujours pas à leur rendre accessible ou intelligible la « vérité nationale », ce qu’ils présentent comme l’évolution « normale », « naturelle » d’un peuple, l’accès à la souveraineté. Si on a voté contre cette option, semblent-ils penser, c’est qu’on n’a rien compris. Un point, c’est tout. Corollaire : le problème est pédagogique, il faut donc reprendre l’explication.

Et si, au contraire, « on » avait fort bien compris ? Et si, au contraire, « on » avait en toute lucidité fait un choix en conséquence ?

C’est à ce point précis que se pose la question du rôle des historiens. En principe, l’histoire est plus que jamais éprise de rigueur quant aux sources où elle s’abreuve et aux méthodes qu’elle met en œuvre. On ne peut nier qu’il y ait eu ces dernières années une évolution en ce sens de l’historiographie. Il reste néanmoins vrai qu’une distorsion sérieuse est perceptible dans un groupe important d’historiens québécois. Et ce, depuis un long moment. Dans La pensée nationaliste de Lionel Groulx, Frédéric Boily a mis en lumière le caractère militant de la discipline historique telle que l’a conçue le chanoine :

La discipline de l’histoire nationale, écrit Boily, semble encore aujourd’hui être pratiquée par certains historiens dans le même but que Groulx, c’est-à-dire en vue de créer ce qu’on peut appeler des « mythopolitiques », visant la mobilisation identitaire (p. 210, souligné par moi).

On pourrait ergoter longtemps sur le caractère organiciste ou culturaliste de la conception de l’histoire dont se réclament Groulx et plusieurs de ses disciples et sur les conséquences qui en découlent. Un fait demeure : non seulement Groulx voit l’histoire, entre autres choses, comme un instrument de militantisme mais il voit les historiens et, plus largement, les intellectuels à la manière de Barrès, c’est-à-dire comme des penseurs engagés dans une direction précise, autrement dit comme des militants. On est loin ici de l’intention scientifique… D’autant plus loin que Groulx va jusqu’à concevoir l’éducation comme investie d’une mission comparable à celle de l’histoire : elle est, ainsi que le rappelle Boily, « au cœur de son programme politique de construction nationale ». Si cela ne consiste pas à instrumentaliser l’histoire et l’éducation à des fins politiques, on se demande bien ce que c’est…

On objectera probablement que l’époque est révolue où prévalait une telle façon de voir et que de toute manière je fais preuve d’un biais propre à soutenir mon point de vue. Pourtant, des spécialistes qui ne sont ni québécois ni canadiens-français ni canadiens-anglais partagent ma perspective. Ainsi, parlant de la bataille des Plaines d’Abraham et de la défaite de Montcalm, Betrand Fonck et Laurent Veyssière constatent, dans La Chute de la Nouvelle-France, le phénomène suivant :

La dimension affective de la défaite puis du changement de régime colonial, entretenue par la plupart des historiens canadiens-français puis québécois depuis le XIXe siècle, n’a pu que fausser la perception de cet événement fondateur dans la mémoire collective (p. 20, souligné par moi).

Éminent historien de La Guerre de Sept Ans, 1756-1763, Edmond Dziembowski reconnaît humblement qu’« en histoire, comme chacun sait, tout est question de point de vue » (p. 546, souligné par moi). Soit ! Mais le reconnaître, comme Dziembowski y consent, et pondérer en conséquence ses énoncés historiques relèvent d’une probité intellectuelle qu’on ne retrouve pas chez ceux qui occultent la chose.

Récemment, deux politologues québécois, Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, dans une étude intitulée Les Nouveaux Visages du nationalisme conservateur au Québec, ont soutenu qu’il existe chez nous un réseau intellectuel hégémonique qui vise rien moins qu’à contrôler l’expression des opinions en certaines matières. Ce réseau comprendrait des personnes comme Jacques Beauchemin, Mathieu Bock-Côté, Éric Bédard, Marc Chevrier, Charles-Philippe Courtois, Stéphane Kelly, Gilles Labelle, Joseph Yvon Thériault, des organismes comme le journal Le Devoir, les revues Argument et L’Action nationale, la Fondation Lionel-Groulx, l’Institut de recherche sur le Québec et la Coalition pour l’histoire.

Piotte et Couture ont-ils raison ? Possible. Je n’ai pas contrôlé moi-même toutes et chacune de leurs assertions. Ce que je sais, en revanche, c’est que le CIRCEM (Centre intedisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités) et l’ONOUPS (Observatoire sur les nouvelles pratiques symboliques) ont rompu des lances l’un contre l’autre à ce sujet et que certaines des personnes concernées, dont l’historien Éric Bédard (qui n’a aucun lien de parenté avec moi), ont fait savoir que l’ouvrage de Piotte et Couture méritait une réponse en bonne et due forme. À ma connaissance, aucune telle réponse n’est parue à ce jour, ce qui est embêtant à la lumière du principe antique voulant que « silentes te probant » (puisqu’ils se taisent, ils t’approuvent)…

Mais il y a quelque chose d’un peu plus embêtant ! Pour lutter contre « le déclin constant du nombre de chaires et de postes consacrés à l’histoire nationale dans les universités québécoises », la Coalition pour l’histoire recommande « la création d’une 5ième section de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) consacrée à l’histoire politique du phénomène national au Québec ». Remarquons les libellés : pour combler un manque en histoire nationale, on veut accroître la recherche en histoire politique du phénomène national. N’y a-t-il pas ici, mine de rien, une réorientation des choses ? Et une réorientation qui n’a rien de neutre ?

Le Mouvement national des Québécois (MNQ), la Fondation Lionel-Groulx et d’autres mouvements nationalistes regroupent en leur sein diverses personnes, dont des historiens, qui sont par ailleurs membres de la Coalition pour l’histoire. Le MNQ affirme haut et fort que « sa mission est de défendre et promouvoir l’identité québécoise (…) et de faire du Québec un pays français et démocratique » (souligné par moi). Fort bien. Je n’ai rien là-contre. Et les historiens, comme tous les autres citoyens, ont pleinement le droit de faire valoir leurs choix politiques et de militer pour leur réalisation.

Ce contre quoi je m’élève, c’est le fait que ces mêmes historiens prétendent à la neutralité en matière d’enseignement de leur discipline et veuillent infléchir cet enseignement dans un sens qu’ils estiment, eux, être le bon ou, à tout le moins, être préférable à celui qui, à leur avis, prévaut maintenant. Qu’on me comprenne bien : je ne m’objecte nullement à l’engagement – même le plus partisan – des historiens ou de qui que ce soit d’autre. Mais que dirait-on d’économistes qui voudraient repenser l’enseignement de leur discipline pour ériger leur orientation personnelle en norme pédagogique ? On prétendra que je prête ici à certaines gens des intentions qu’ils n’ont jamais formulées. Ce n’est pas le cas.

Les mêmes personnes appartiennent à des organismes dont les objectifs sont forcément les leurs. Souvent ces mêmes personnes ont rempli des fonctions politiques officielles au sein de partis politiques. Je n’ai rien là-contre encore une fois. Au contraire ! J’estime et respecte l’engagement politique au plus haut point. Mais je le distingue du lobbyisme. Et, par-dessus tout, je tiens à garder une distance prudente entre, d’un côté, l’engagement politique ou le lobbyisme ou tout autre activité militante et, de l’autre, la fonction éducative.

Cette situation ne se retrouve pas seulement chez quelques historiens québécois. Le justement célèbre E. J. Hobsbawn, historien fameux, estime que plusieurs ont développé une dépendance au nationalisme et que les historiens – trop souvent – les entretiennent dans cette dépendance. « Historians, écrit-il, have been drug dealers to the addicts of national self-affirmation. » (Les historiens sont les narco-pourvoyeurs de ceux qui ont développé une dépendance au nationalisme.) Il écrit encore : « Historians are to nationalism what poppy-growers in Pakistan are to heroin-addicts: we supply the essential raw material for the market » (Les historiens sont au nationalisme ce que les cultivateurs pakistanais de pavot à opium sont aux héroïnomanes : les fournisseurs du marché en matière première essentielle.)

Nous, Québécois, n’avons donc pas l’exclusivité de telles tendances. Nous avons cependant une propension incontestable à ressasser l’idée de nationalisme et les idées qui gravitent autour d’elle, comme le fédéralisme, le multiculturalisme, l’interculturalisme, etc. Et nous savons nous y compliquer les choses. Soient le multiculturalisme et l’interculturalisme. S’ils sont conceptuellement différents, du moins à s’en remettre aux définitions employées par la Commission Bouchard-Taylor, je partage l’avis exprimé sur les ondes de RDI par Daniel Weinstock, expert-conseil auprès de ladite Commission et « […] je ne pense pas que l’interculturalisme et le multiculturalisme sont si différents que ça. […] La différence tient plus à des nuances qu’à des principes fondamentaux ». Mais il se révèle facile de présenter le multiculturalisme comme un « complot visant à écraser les besoins particuliers de la francophonie sous le poids politique de la multiculture » (Hobsbawn). Surtout si l’on y ajoute la sauce graveleuse où se mêlent les termes peuple, nation, État, société, souveraineté, indépendance, culture, minorité, langue, survie et de nombreux autres… Le plat est alors prêt, et la table est mise !

L’émotif et le rationnel

Le nationalisme économique a quelque chose de froid : les données économiques se mesurent et, théoriquement du moins, les décisions qui s’y rapportent peuvent être rationnelles. On peut sciemment choisir de renoncer à des prix attrayants sur certains articles importés pour sauvegarder une industrie ou quelques entreprises dont les produits plus coûteux sont fabriqués localement, ce qui protège des emplois locaux. Et on peut faire l’inverse. Je ne dis nullement qu’il soit approprié de faire l’une ou l’autre chose, je dis simplement qu’on peut les faire au nom de considérations dûment mesurées, quantifiées.

Il en va de même du nationalisme géographique. Personne n’aime renoncer à un territoire, mais ce dernier peut être circonscrit et comparé à un autre dont l’équivalence paraît, selon le cas, acceptable ou non. Ou encore on peut établir des principes d’arpentage ou de géographie physique en vertu desquels, au moins théoriquement ici encore, on peut attribuer telle ou telle partie de tel ou tel plateau continental sous-marin à tel ou tel État.

Par contre, dès qu’on passe au nationalisme ethnique, peu importe le critère dont on se sert pour le définir l’histoire, la langue, etc. , l’émotion prend le dessus. Or, lorsque prévalent l’émotion, le sentiment ou la passion, ce qui prévaut échappe à tout contrôle. On ne décide pas d’aimer ou de détester, de se sentir menacé ou non, de craindre l’avenir ou d’être envoûté par le risque, d’éprouver de la jalousie plutôt que de l’indifférence : sentiments, émotions, passions surgissent en nous et, en un sens, nous en devenons pour ainsi dire les instruments. Intuitivement, chacun sait bien que ce serait un progrès incomparable de pouvoir gérer ses émotions comme on gère son budget : la chose pourrait à l’occasion se révéler douloureuse mais nous la contrôlerions tout de même. Dans le cas des sentiments et émotions, nous ne pouvons gérer que leurs expressions : nous pouvons ne pas exprimer la pitié que nous inspire tel individu mais nous l’éprouvons tout de même, nous pouvons arriver à contenir la violence de nos réactions colériques mais nous demeurons habités par une colère qui pourrait éclater si nous ne restions pas vigilants, nous pouvons nous empêcher de céder à l’amour qui nous dévore mais cet amour nous habite volens nolens.

Il existe un registre du nationalisme où domine l’irrationnel. Outre le nationalisme ethnique, ce registre comprend aussi le nationalisme religieux et certaines formes de nationalisme culturel apparentées à un genre de tribalisme élargi. Il s’agit là d’un fait. Ce n’est ni bon ni mauvais comme la curiosité n’est en soi ni saine ni malsaine. Mais comme la curiosité, le nationalisme à dominante irrationnelle (ou émotive ou sentimentale, comme on voudra) peut prendre un bon ou un mauvais pli selon qu’on s’y laisse aller dans telle ou telle circonstance. Il n’y a pas lieu de nier son existence, ce qui de toute façon se révélerait stérile. Il y a lieu d’en canaliser l’exercice comme on le fait avec la curiosité qu’il vaut mieux consacrer, par exemple, à l’observation du monde, à son explication scientifique qu’à l’espionnage maladif d’un voisin ou d’un collègue dont la vie privée semble avoir quelque chose d’occulte, d’impénétrable, voire d’intrigant.

Toute comparaison est bancale. Celle-ci vaut pourtant qu’on la médite car elle fait pressentir la possibilité et l’avantage de se soustraire à l’irrationalité du nationalisme. Dans sa Querela pacis (Plaidoyer pour la paix), Érasme de Rotterdam, dès la première moitié du XVIe siècle, déclare : « Le monde entier est notre patrie à tous. » Au XVIIe siècle, Fénelon écrira dans Les Aventures de Télémaque : « Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre. » À leur manière, ces penseurs reprenaient ainsi les vues de certains philosophes de l’Antiquité et inauguraient une forme d’humanisme cosmopolite qui continue de se développer et de se bonifier par-delà toutes les difficultés qu’implique un tel idéal.

Il me semble que la chose publique mondiale réserve un plus bel avenir à l’humanité dans une telle perspective que dans la perspective des nationalismes. De tout temps, l’humanité a vécu des migrations majeures. Ce mouvement s’amplifie à l’heure actuelle et risque fort d’atteindre une échelle sans précédent. Qu’il soit attribuable aux guerres, aux changements climatiques ou à toute autre cause, ce mouvement nous imposera à tous tant que nous sommes de composer avec lui.

Ici, je ne parle pas d’idéal. Je signale une réalité dure qui se fait déjà sentir aux quatre coins du monde. Une réalité dure que nous ne pourrons pas contenir à terme, à moins de recourir à des moyens extrêmes d’une violence démesurée, à des « solutions » démentielles. Une réalité dure donc qui obligera les cultures, les langues, les religions, les races, les traditions, les mythes, etc. à cohabiter d’une façon ou d’une autre. Multiculturalisme, interculturalisme, cosmopolitisme, peu importe la formule qu’on voudra expérimenter, qu’on devra expérimenter, le changement prévisible engendrera des difficultés colossales mais moins importantes à mon avis que l’affrontement des nationalismes et les risques redoutables qu’il nous fait courir comme l’histoire n’a cessé de nous l’apprendre.

Nos sociétés contemporaines connaissent probablement un brassage polyculturel plus intense que les sociétés antérieures. En raison des facilités de transport, de commerce et de voyage évidemment mais aussi à cause des capacités inédites de pénétration des moyens de communication, l’entremêlement des groupes humains s’immisce dans toutes les sphères de la vie : les coutumes et l’habillement, les langues et les religions, l’alimentation et les rites de passage, la perception des vieillards, des femmes, des malades, des enfants, des riches, des pauvres, tout donne lieu à des différences plus ou moins accusées entre les individus et les groupes au sein d’une même société. Ces différences ont toujours existé. C’est la première fois cependant qu’elles coexistent toutes ou presque à l’intérieur d’un même corps social. L’expérience d’étrangeté que quelques individus pouvaient faire autrefois comment peut-on être persan ? se demandait Montesquieu devient désormais l’expérience de tout un chacun, d’une société dans son ensemble. En outre, cette expérience des différences vécue naguère encore selon quelques paramètres seulement met en jeu de nos jours tous les paramètres de la vie humaine, des mutilations sexuelles aux expériences mystiques, des rapports entre les sexes aux rapports à l’argent, des manières de concevoir l’organisation sociale aux façons de penser la place de l’individu dans son groupe.

Il y a sans doute quelque chose de désorientant à vivre dans un pareil univers de mixage. Certains perçoivent confusément le risque d’osmose qui découle d’une telle situation. Or qui dit osmose dit non seulement que l’autre peut changer à mon contact mais tout autant que je pourrais changer au contact de l’autre. D’où peut-être la crainte de perdre quelque chose de soi, de son identité personnelle ou collective, la crainte que – par la faute de l’autre qui ne s’adapte pas suffisamment à moi – je sois amené à me transformer ou à voir mon milieu se transformer au-delà de ce que je suis en mesure de « supporter ».

Dans ce contexte, l’historien qui définit le passé « national », le sociologue qui décrit les caractères « nationaux » contribuent, s’ils ne sont pas scientifiquement circonspects, à mettre en relief les traits exclusifs des uns et des autres, en insistant précisément sur leur caractère exclusif, donc producteur de divisions. Et ils le font bien davantage s’ils visent explicitement, suivant l’expression de Lionel Groulx, à la construction nationale. Cela par opposition à ce qui survient lorsque la description ou l’analyse des traits particuliers de chaque groupe a lieu dans une perspective de cohabitation, de contribution mutuelle, réciproque et partagée à une société en cours de création grâce à tous les apports compatibles entre eux, cette compatibilité étant définie le plus largement possible afin d’exclure le moins possible. Interdire la clitoridectomie ou l’infibulation constitue une décision parfaitement défendable dans une telle perspective. Interdire le hijab, au contraire, constitue une ingérence choquante dans les choix personnels.

Sans doute est-ce en ce point précis que se situe la ligne de partage entre les tenants du nationalisme et leurs vis-à-vis.

Le paradoxe de la polyculture homogène

Les tensions actuelles, ici comme ailleurs, témoignent de la difficulté d’en arriver à une vie polyculturelle harmonieuse. Divers partis de droite incorporant une composante plus ou moins ouvertement xénophobe s’imposent de plus en plus, même en Europe, laquelle devrait pourtant avoir pris sa leçon deux fois plutôt qu’une. Plus insidieusement, dans d’autres milieux, des mouvements qui se disent ouverts aux autres ne cachent pas qu’ils sont d’abord soucieux de protéger les leurs au motif que si l’on n’est pas pleinement soi-même au premier chef on ne pourra pas entrer en relation épanouissante et féconde avec autrui. Je dis que cette manière de penser est plus insidieuse du fait qu’il se révèle difficile de s’y opposer en raison de son bon sens apparemment inattaquable. Pourtant, ce principe évident en cache un autre latent qu’on pourrait énoncer comme suit : on ne doit pas se lancer dans une entreprise à laquelle on n’est pas adéquatement préparé.

Ce dernier principe, tout empreint de prudence, ne doit pas être pris au pied de la lettre. À ce compte effectivement, aucune entreprise requérant de l’audace, du courage, voire une touche d’intrépidité ne mériterait qu’on s’y lance. Or la vie elle-même et surtout la vie dans ce qu’elle a de plus créateur, de plus inventif implique l’incertitude et le risque, partant les essais et erreurs, et donc la hardiesse un rien téméraire sans laquelle les grandes œuvres ne voient jamais le jour. C’est ce cran qui présentement est requis mais fait trop souvent défaut.

En ce qui me concerne, je ne vois aucune autre solution au problème devenu mondial de la cohabitation des cultures que ce qu’on appelle le multiculturalisme, ou l’interculturalisme, ou le cosmopolitisme. Il est vrai que toute société a besoin d’un minimum d’homogénéité pour survivre et s’épanouir. Il est vrai également qu’il y a un paradoxe à soutenir qu’on peut vivre dans un monde à la fois polyculturel et homogène. L’humanité n’en est pas à un paradoxe près. Combien de choses, jugées impraticables à leurs débuts, sont désormais habituelles ?

À l’impossible nul n’est tenu, fera-t-on valoir. Je l’admets. Mais je réponds : « À l’indispensable tous sont astreints. »

[ 23.X.2015 ]