I – L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression

Il existe une doctrine juridique élaborée concernant la liberté d’expression et ses divers liens avec les droits de l’être humain, les libertés publiques ou fondamentales, les régimes politiques et nombre d’autres variables. Il existe également une réflexion philosophique considérable sur cette question, et ce, non seulement en philosophie politique ou en philosophie du droit mais aussi en éthique, en philosophie du langage, voire en épistémologie ou, moins curieusement qu’il n’y paraît, en métaphysique. Nombre d’autres disciplines interviennent aussi en cette matière décidément polymorphe et complexe : tel est le cas notamment de l’histoire, de la psychologie, de la sociologie et même de l’économique, entre autres champs intellectuels.

Aux yeux de certains, tout a été dit sur la liberté d’expression, et les seuls ajouts possibles au savoir existant ne concerneraient que les modalités de son application aux circonstances nouvelles qui, forcément, surgissent çà et là au fur et à mesure du développement de l’histoire humaine. À tort ou à raison, je ne partage pas ce point de vue. En fait, moi qui suis un amant de la liberté, « ce bien qui fait jouir des autres biens » (Montesquieu), j’estime au contraire qu’il y a encore beaucoup à dire sur la liberté en général et notamment sur la liberté d’expression. À commencer par ceci qu’elles risquent toutes deux de disparaître insensiblement et, dans le cas particulier de la liberté d’expression, de disparaître avec l’accord vaguement consenti d’une majorité de bien-pensants.

La liberté est un tout. Porter atteinte à l’un de ses aspects, c’est l’attaquer dans son intégralité, et réciproquement. En ce sens, et il s’agit là d’un phénomène inévitable, la liberté est menacée dès que l’on vit en société organisée. Car, comme le soutient Bentham, toute législation restreint forcément la liberté. Or, autant qu’on sache, notre société est la plus organisée de tous les temps, ce qui implique – pour le dire avec circonspection – que notre liberté (ou ce qui en reste) se trouve « encadrée », « assiégée » comme jamais auparavant.

L’opinant irritant

Par définition, un opinant dont les vues n’irritent personne ne verra jamais sa liberté d’expression menacée. Affirmer haut et fort qu’il y a de la noblesse dans la générosité et donc qu’on doit cultiver une telle attitude ne suscite guère d’opposition. Inversement, soutenir que le bien commun naît de l’égoïsme de tous et de chacun et qu’il faut dès lors favoriser une culture de l’égoïsme engendre inévitablement des réactions d’opposition. Du Christ et de son Église jusqu’à Adam Smith et sa descendance intellectuelle, ces thèses contraires ont été défendues, parfois férocement, et il n’est pas évident que la Banque du Vatican – l’Institut pour les œuvres de la religion ­– soit plus vertueuse que la Réserve fédérale américaine. Au contraire ! Et pourtant, Alan Greenspan jusqu’à récemment encore grand patron de la « Fed » était un disciple inconditionnel de nulle autre que la fameuse Ayn Rand, auteure d’ouvrages remarqués et vertement dénoncés par d’aucuns, dont The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism, où elle promeut tout à la fois le développement de l’égoïsme et l’abandon de l’altruisme. Rien de moins.

Il s’agit là, dira-t-on, de divagations intellectuelles d’un extrémisme au demeurant fort rare. Or, il existe bel et bien des points de vue plus terre à terre et bien davantage répandus qui n’en suscitent pas moins des oppositions impitoyables. Formuler quelques critiques costaudes sur des entreprises minières de chez nous et sur leur comportement dans certaines régions du monde présente des risques de poursuite-bâillon qui se sont effectivement concrétisés à l’encontre d’une modeste maison d’édition de Montréal. Celle-ci a trouvé le moyen de traverser l’épreuve, mais trop souvent, hélas! les victimes de tels harcèlements procéduriers ne peuvent y survivre. Dans cette dernière éventualité, la liberté d’expression perd la bataille dans un contexte où, bien souvent, le gagnant invoque son droit à ceci ou cela et l’invoque en toute apparence à juste titre puisque les tribunaux lui ont donné raison.

L’assassinat de journalistes ou le meurtre d’opposants politiques constituent des attaques extrêmement graves à la liberté d’expression. En un sens cependant, ce ne sont pas les pires, car il s’agit là d’interventions dont le sens et la portée sont manifestes. Pour cette raison d’ailleurs, ces interventions font l’objet de dénonciations régulières souvent attribuables à des organismes internationaux spécialisés (Human Rights Watch, regroupements de journalistes, etc.). Les menaces les plus dangereuses résident bien plutôt dans des activités qui, apparemment, n’ont rien ou peu à voir avec la liberté d’expression. Ainsi, limiter l’accès à certains renseignements ne porte per se aucune atteinte à la liberté d’expression en tant que telle. Toutefois, qui ne voit l’importance, la nécessité même, de disposer d’informations adéquates pour éclairer son jugement, préciser ses vues et, partant, exprimer avec un optimum de précision et de nuance des opinions dont la valeur se trouve par là même rehaussée?

Les attaques contre les opinants irritants prennent désormais une tournure tellement pernicieuse qu’il devient difficile d’y réagir de façon éclairée. Tous conviennent, par exemple, qu’il s’impose de limiter la liberté d’expression en cas d’abus. Soit! Mais comment distinguer l’abus intolérable de celui qui serait admissible? À l’instar de John Rawls, j’estime que « la liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté ». Autrement, c’est la porte ouverte aux interventions les plus déréglées et, par là, les plus menaçantes. J’en prendrai deux exemples : l’un, européen, qui concerne le droit à l’oubli et l’autre, américain, qui touche à la pensée dans le monde universitaire.

L’Europe a décidé qu’il existe une telle chose que le droit à l’oubli, à tout le moins (et, doit-on craindre, jusqu’à nouvel ordre) sur Internet. Concrètement, en consultant un moteur de recherche tel que Google, on devrait ne plus aboutir à certains renseignements que tel ou tel individu souhaite voir disparaître du champ d’investigation d’un tel outil : il faut donc que soient oubliées certaines informations, et cela, au nom de la protection de la vie privée. Fini donc le référencement de données jugées sensibles par diverses personnes qui, au surplus, les ont souvent elles-mêmes mises sur Internet. Cela me paraît indéfendable. Pourquoi? (J’ignore ici, à dessein, la question très différente à mon avis du droit à l’oubli dans le cas de la publicité ciblée.)

En son sens fondamental, le droit est ce qui est dû : votre droit est ce qui vous est dû, et mon droit est ce qui m’est dû. Or, ce qui est du à quelqu’un lui est dû par quelqu’un d’autre. C’est ainsi par métaphore, et seulement par métaphore, qu’on peut dire que la Nature doit de la pluie à l’agriculteur qui a bien travaillé; d’ailleurs, s’il ne pleut pas, l’agriculteur lui-même sait pertinemment que la Nature ne lui devait pas réellement de la pluie. Qui, donc, peut me devoir de l’oubli? M’en devoir réellement et non métaphoriquement? Personne évidemment, et certainement pas Google ou Ask ou quelque autre moteur de recherche sur Internet. Voilà un premier piège : au motif, louable suivant plusieurs, de protéger la vie privée, on invente carrément une telle chose que le « droit à l’oubli », et l’on ne craint pas d’imposer en conséquence certaines obligations à qui se rend apparemment « coupable de souvenir ». À vrai dire, Google ne se rend pas coupable de retracer ce qui devrait, prétend-on, demeurer caché : Google ne recherche que ce qu’on lui demande de retrouver : si personne ne demande tel renseignement, Google ne le recherche pas. Point. À l’évidence, on s’en prend ici à l’instrument et non à la cause. Imaginez les effets susceptibles de découler de l’universalisation d’un tel principe : Kant en ferait une crise d’apoplexie !

Mais il y a plus : ce prétendu droit à l’oubli équivaut, de facto, au droit de réécrire l’histoire. Pour le moment, il n’y a guère de danger à cet égard. Si l’on y tient, ce que l’on ne pourrait avoir par Internet, on pourrait probablement y accéder en consultant les archives nationales ou les répertoires de décisions judiciaires ou les listes de personnes ayant déclaré faillite ou que sais-je encore. Ce qui en soi pose un problème confondant : comment peut-on justifier, par exemple, que j’aie le droit d’interdire qu’on apprenne par Internet que j’ai commis une fraude aux dépens des personnes âgées alors que quiconque a besoin de ce renseignement peut l’obtenir en compulsant les décisions judiciaires ou en épluchant des listes de fraudeurs ? À terme cependant, on ne peut exclure que le format papier disparaisse de certains secteurs d’activité au profit d’un format électronique dont la conservation sauve de l’espace et la consultation économise du temps. Ce pourrait bien être le cas dans le domaine judiciaire, sphère d’où émane, semble-t-il et sans surprise, un très grand nombre de requêtes soumises en vertu du « droit à l’oubli ». Réécrire l’histoire ne consiste pas uniquement à remplacer un texte par un autre, ça consiste aussi à supprimer un texte sans plus. Présentement en Chine, il n’est question dans aucun manuel scolaire des manifestations de 1989 sur la Place Tien An Men. L’érosion du souvenir par l’occultation du passé représente une technique éprouvée dont ne se privent ni les dirigeants chinois ni les bien-pensants occidentaux. Mais qui donc a intérêt à caviarder ainsi certaines données? Qui donc surtout a intérêt à ce qu’on parle de  «droit à l’oubli » là où il faudrait probablement parler de censure? On alléguera que censurer de petits renseignements sur un quidam ne revêt pas la même portée que censurer de lourdes informations sur un chef d’État. Voire… Et, de toute façon, pourquoi voler ou tuer ou duper un quidam serait-il tolérable alors que le même comportement à l’égard d’un notable serait condamnable?

Aux États-Unis, une autre affaire a des résonances analogues. En 2005, le président de l’Université Harvard, Lawrence Summers, traite devant un auditoire spécialisé et restreint de chercheurs la délicate question de la faible représentation des femmes parmi les professeurs titularisés dans le domaine des sciences dites dures (mathématiques, physique, ingénierie, etc.), et ce, dans la plupart des grandes universités américaines. Réfléchissant tout haut aux explications possibles de ce phénomène, il évoque un facteur de l’ordre de la génétique par opposition à un facteur de l’ordre de l’acquis. Le débat sur l’inné et l’acquis comporte des problèmes méthodologiques majeurs et entraîne des difficultés de tous ordres, y inclus sur le plan social en raison des dérives qui pourraient survenir en matière de discrimination notamment. Qu’à cela ne tienne : le président de l’une des plus remarquables institutions de haut savoir du monde n’entend pas reculer devant la polémique. Mal lui en prit : par un vote de 218 à 185, les « Faculty of Arts and Sciences Members » de Harvard ont adopté une résolution par laquelle ils lui retiraient leur confiance. Tôt en 2006, Summers démissionnait de son poste de président de l’université.

Sa démission était peut-être justifiée à cause de malversations financières auxquelles il se serait adonné. Peut-être même dans ce cas eût-on dû le démettre de ses fonctions. Chose certaine en revanche, un départ lié à la teneur des propos évoqués plus haut me paraît totalement inacceptable, tout comme d’ailleurs me semble complètement inappropriée la motion de censure adoptée par des universitaires en principe voués à la liberté de recherche et d’expression. Sans entrer dans des analyses techniques qui n’ont pas leur place ici, rappelons simplement que les travaux de penseurs éminents comme Steven Pinker – un scientifique Montréalais, soit dit en passant, qui fait carrière à Harvard – établissent l’impossibilité de nier, dans de nombreux cas, l’éventuelle prépondérance de l’inné sur l’acquis (ce qui ne veut pas dire l’affirmer). D’ailleurs, des femmes particulièrement réputées en recherche, comme Elisabeth Spelke, une collègue de Steven Pinker – et fréquemment en désaccord avec lui – au Département de psychologie de l’Université Harvard, a mené avec lui des discussions corsées aux affrontements substantiels et fondamentaux mais uniquement en demeurant sur le terrain de la science.

Car tous deux, pour en rester à leur cas qui heureusement n’est pas unique, admettent d’entrée de jeu que la question de la part respective de l’inné et de l’acquis chez l’humain est une question empirique et non morale. Ainsi, suivant des statistiques à la valeur reconnue même par des adversaires, la dispersion et non la moyenne des aptitudes mathématiques des hommes dans un échantillonnage donné est plus étendue que celle des femmes. Autrement dit, « parmi les plus grands scientifiques, comme parmi les plus sombres imbéciles », on trouverait naturellement une majorité d’hommes, ce qui n’empêche pas Marie Curie d’avoir obtenu deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques différentes !

Les énoncés de la morale sont normatifs et donc non testables, non réfutables à la différence des énoncés scientifiques qu’on reconnaît précisément à leur caractère testable, réfutable (Popper, Prigogine, etc.). En somme, on avait disqualifié les propos scientifiques de Summers au nom de conceptions éthiques. Voilà une des formes les plus vicieuses d’atteinte à la liberté d’expression : s’il faut taire ce que la morale de certains estime condamnable, autant renoncer immédiatement à la liberté d’expression… La question ultime ne consiste pas à savoir si, oui ou non, Lawrence Summers avait raison de poser le problème qu’il étudiait dans les termes qu’il avait choisis et, en fin de compte, si, oui ou non, il avait raison de répondre comme il l’a fait à l’épineuse question qu’il soulevait. Ultimement, ce qui se révèle extrêmement préoccupant ici, c’est que le débat scientifique ait perdu sa liberté essentielle au profit d’un tabou qui n’a aucune place en ce domaine et que cela soit survenu en l’absence de réaction de la part d’une écrasante majorité d’universitaires, qu’il s’agisse de scientifiques, de philosophes, de théologiens, de théoriciens des arts, etc. La liberté d’expression comprend évidemment aussi la liberté de se taire, mais ce serait une grave illusion de s’imaginer que le silence entraîne moins de conséquences en cette matière que la parole.

Le philodoxe irrité

Toutes les personnes, scientifiques, philosophes ou autres, qui croient avoir mis en relief quelque chose de vrai ou, à tout le moins, de valable aux fins de la discussion et de la recherche sont profondément irritées par les attitudes qui menacent ou compromettent carrément la liberté d’expression ou ses conditions de possibilité (ou les deux). Phénomène plus étrange encore, le philodoxe, c’est-à-dire le tenant d’opinions pures (et non de vérités considérées réelles ou simplement supposées telles ou encore méthodologiquement postulées), ressent une extrême irritation pour les mêmes motifs. Pourquoi donc, lorsqu’on ne défend qu’une opinion parmi d’autres, éprouve-t-on pareille irritation? Si l’on est un philodoxe un peu radical, par exemple un sceptique, où peut-on bien trouver motif à s’irriter des menaces à la liberté d’expression, attendu que ce sur quoi l’on s’exprime est justement « affaire d’opinion », c’est-à-dire affaire où chacun peut penser ce qu’il lui plaît ou s’abstenir de penser quoi que ce soit?

Il n’y a pas lieu, dans le présent contexte, de traiter en profondeur cette question d’épistémologie. Il faut néanmoins en signaler un aspect particulièrement révélateur eu égard à la question de la liberté d’expression qui retient ici notre attention. Quand on s’exprime, qu’on parle, qu’on écrit, qu’on produit une œuvre d’art, il y a deux pôles à son activité : l’origine de la parole et le destinataire de la parole. Or, en général, lorsqu’on aborde le thème de la liberté d’expression, on le fait en se plaçant du côté de l’origine de la parole. Si l’on empêche celui qui parle de dire ce qu’il veut ou si on l’empêche de dire ce qu’il veut comme il le veut ou si plus radicalement on l’empêche purement et simplement de parler, alors on se trouve indiscutablement en présence d’attaques à la liberté d’expression, lesquelles visent presque toujours des opinants jugés irritants.

Cette situation est claire. Par contre, à regarder les choses par l’autre extrémité, la perspective est moins lumineuse. Pourtant, si l’on n’empêche pas l’expression des opinions, si on ne soumet l’expression des opinions à aucune contrainte, il reste possible d’altérer la liberté d’expression, voire de l’annuler en intervenant du côté du destinataire. Comment?

Avec une sagacité incomparable, Ernst Jünger fait une remarque particulièrement pénétrante dans son Second Journal parisien : « (…) ma capacité de m’exprimer dépend du niveau spirituel de mes interlocuteurs », écrit-il. Autrement dit, la qualité de ma liberté d’expression, sa valeur opérationnelle en quelque sorte, dépend aussi de ceux qui m’écoutent, me lisent, méditent en présence de mon œuvre d’art ou s’y refusent. En fin de compte, qui voudrait neutraliser ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à s’assurer qu’on ne me porte aucune attention. Et qui voudrait altérer ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à diluer l’attention qu’on pourrait me porter. Ce serait là s’en prendre avec virulence à la liberté d’expression mais sans qu’il y paraisse. Pour ainsi dire, ce serait un cas de crime sans victime, de crime parfait.

Or ce phénomène existe et se répand de plus en plus, selon moi. Avec cette particularité que personne n’en est spécifiquement responsable, ce qui le rend tout à la fois difficile à débusquer et presque impossible à neutraliser. Car c’est une forme d’influence sociale diffuse qui explique ce phénomène, comme l’illustrent les quelques cas qui suivent retenus en raison de leur caractère exemplaire.

La fraude scientifique est devenue relativement courante. En tout cas, c’est au point où des publications aussi importantes que Nature ou le New England Journal of Medicine doivent trop fréquemment, de leur propre aveu, s’excuser auprès de leur lectorat d’avoir publié des travaux dont il s’avère finalement que les conclusions avaient été trafiquées, quand ce n’est pas outrageusement inventées. Des universitaires, ailleurs dans le monde mais également chez nous, ont été pris en flagrant délit de plagiat mais n’en continuent pas moins d’occuper leurs fonctions comme si de rien n’était. Dans Impostures intellectuelles, Alan Sokal et Jean Bricmont ont documenté les mystifications et tromperies de plusieurs des penseurs considérés parmi les plus éminents. Comment s’étonner dans ces conditions de la méfiance croissante des gens désormais forcés de constater que ceux dont le travail est d’expliquer le réel non seulement mentent mais mentent de plus en plus impunément?

Mutatis mutandis, la même observation vaut pour les milieux financiers. On ne compte plus le nombre de conseillers en placements qui ont dupé leurs clients, de fraudeurs qui ont été condamnés, de « traders » qui ont touché des boni mirobolants avant la crise de 2008 et qui en touchent de nouveau malgré les engagements à y renoncer ou à les réduire pris il y a peu de temps. Volontairement ou non, les ministres des Finances donnent trop souvent des portraits faussés des finances publiques et se dénoncent mutuellement au grand dam des contribuables. Cela sans compter les vols de grand chemin commis par de nombreux entrepreneurs au détriment des taxes payées par des gens de la classe moyenne ou, pire encore, par les gagne-petit. Un pareil contexte ne rend-il pas compréhensible la désaffection des témoins impuissants – ou si peu puissants – de ces abus réitérés de génération en génération et dénoncés par des commissions d’enquête qui se succèdent inutilement?

Politiquement, les choses font encore plus mal. Les bien-pensants dénoncent le cynisme dans lequel verserait dorénavant une majorité de citoyens incapables de comprendre les tenants et aboutissants de la vie publique et portés à généraliser indûment les comportements douteux de certains politiciens. Mais, quoi qu’on en dise, les citoyens ne versent pas dans le cynisme : ils voient tout simplement ce qui se passe et en sont indignés. D’autant plus que ce qu’ils voient, ils le voient désormais partout : des chefs d’État qui mentent en pleine télévision, qui touchent des pots-de-vin avec un sans-gêne inquiétant, qui reconnaissent avoir fraudé le fisc en ne déclarant pas des revenus illicites touchés en espèce pour éviter de laisser des traces, qui ne dénoncent pas d’autres dirigeants dont chacun sait pourtant que ce sont des criminels notoires… Et l’on pourrait continuer longtemps cette litanie assommante au propre et au figuré. Vu ces conditions peut-on se surprendre de l’attitude « cynique (!) » de plusieurs? Surtout, peut-on la leur reprocher?

Même le monde religieux n’échappe pas à cette tendance. Pédophilie plus ou moins structurée, refus pendant longtemps de dénoncer et de sanctionner les responsables de tels abus, blanchiment d’argent, collaboration avec des régimes politiques autoritaires (pour dire le moins), ces comportements observés dans l’Église catholique – qui n’en a pas le monopole – côtoient bizarrement d’autres façons d’agir qu’on trouve dans la même institution et qui sont marquées au coin d’une générosité ahurissante. Que le commun des mortels ne s’y retrouve plus, est-ce vraiment surprenant? Surtout si l’on prend en considération, pour en rester au seul christianisme, que le catholicisme, le protestantisme « officiel » et une pléthore d’églises dites évangéliques s’arrachent les parts de marché à la manière des entreprises de bières, de sodas ou de gommes à mâcher…

En fin de compte, ce qu’illustrent les cas évoqués plus haut, c’est la présence d’un contexte propre à dissuader l’auditeur d’écouter attentivement ce qu’on lui dit ou, pire encore, de nature à le convaincre de l’inutilité absolue d’écouter ce qu’on lui dit. Un tel contexte, fera-t-on valoir, n’est pas nouveau. Exact! Mais il y a quelque chose de nouveau : c’est la redoutable efficacité des instruments qui entretiennent ce contexte, le répandent sur toute la planète, l’homogénéisent par-delà les variantes culturelles, l’étoffent et surtout l’appliquent désormais à une gamme toujours plus large de situations de toutes sortes. En ces matières, au-delà d’un certain seuil, la quantité altère la qualité, et la forme supplante le contenu : le médium, comme disait McLuhan, devient le message.

Un vieux truc pour décourager les curieux qui désirent connaître des choses que certains veulent garder secrètes consiste à donner à ces curieux tellement de renseignements, de documents, etc., qu’ils n’en peuvent mais. Eh bien! voilà encore une autre façon d’attaquer sérieusement la liberté d’expression, et ce, mine de rien. Effectivement, outre le contenu décourageant des circonstances évoquées plus haut, il arrive en outre fréquemment, pour ne pas dire régulièrement, que la quantité d’informations désormais adressées à chacun devient telle qu’à peu près personne ne peut s’y retrouver véritablement, ne peut même s’y soustraire (sauf au prix de manœuvres mobilisant des trésors d’ingéniosité). Tout n’est pas mauvais sous ce rapport : grâce aux technologies actuelles, tous ont plus ou moins été informés du printemps arabe; ce dernier doit sans doute à ces mêmes technologies une large part de son succès, si relatif qu’il soit; bref deviennent possibles des opérations dont on aurait à peine pu rêver il y a encore quelques années. Corollaire tragique de cette efficacité incontrôlée : les questions graves d’hier ne figurent plus parmi les questions du jour, elles ont été supplantées comme le seront dans les prochaines heures celles qui les ont remplacées, alors que pourtant leur gravité demeure, empire parfois ou même tourne à la catastrophe. Qui parle encore de la guerre en Irak, des deux millions de déplacés à l’intérieur de ses frontières et des deux autres millions de déplacés hors de ses frontières, qui donc en parle au moment où les réfugiés syriens sont « tragiquement à la mode »? Qui parle de la dissolution des liens sociaux déjà faibles qui pourtant maintenaient vaille que vaille un minimum de cohésion dans ce pays? Des luttes fratricides et interreligieuses qui s’y pratiquent à présent? De la fausseté des arguments invoqués pour y intervenir? Qui parle encore des famines qui ont sévi dans certains coins d’Afrique? Des dommages cérébraux permanents infligés à des générations entières d’enfants privés, à des moments cruciaux de leur développement, des nutriments indispensables? Des conséquences imparables qu’entraîneront sur ces régions du monde l’absence, voire l’impossibilité d’éducation pour ces blessés du cerveau?

Pouvoir s’exprimer librement, c’est enviable, mais si personne n’écoute, c’est futile. Or, le déluge des communications entraîne justement un tel effet. On m’accusera d’exagérer. Après tout, on publie plus que jamais, on fait connaître ses vues sur des tribunes nombreuses et puissantes qui vont de la radio à Internet, on réagit en tout temps, on manifeste en tout lieu, on attaque et on se défend à une échelle inconcevable hier encore, on s’organise, on se passe le mot, on se coordonne, bref toutes les formes que peut prendre l’expression libre de ses convictions se trouvent maintenant à la portée de quiconque veut bien s’en servir. Je n’en disconviens pas. Mais j’ajoute : le danger le plus funeste pour la liberté d’expression réside en cela précisément qu’elle se croit, dans le monde présent, en meilleure posture que jamais. Qu’y a-t-il de plus insidieux que de s’imaginer victorieux quand on ne l’est pas, ou pas vraiment, ou pas encore, ou pas tout à fait? Je flaire ici des relents de victoire à la Pyrrhus.

Ne l’oublions pas : la liberté d’expression est assiégée sur deux fronts, le premier où l’on parle, le second où l’on écoute. Nous nous en tirons assez bien sur le premier front : on ne laisse plus inconsidérément bâillonner qui veut s’exprimer. Sur le second front, nous nous en tirons moins bien : il faut dire que l’attaquant est partout et nulle part, que c’est tout le monde et personne, que c’est un nouvel air du temps. Venu le moment de se protéger, il ne faudrait surtout pas se tromper de front.

En 1944, Ernst Jünger déplorait déjà que « les démocraties s’uniformisent à l’échelle mondiale ». Parce que l’uniformité, c’est ce qui empêche de sentir. En l’absence de contrastes, il n’existe pas de perception. Or, au moment où j’écris ces lignes, l’uniformisation englobe bien davantage que les démocraties : de façon galopante, elle s’insinue partout, c’est-à-dire dans tous les coins du monde, dans toutes les sphères d’activité, j’oserais presque dire dans toutes les consciences. Si, sans doute à bon droit, d’aucuns s’y objectent au nom notamment de la diversité culturelle, tous cependant la réclament au nom de la justice : si les lois fiscales deviennent comparables partout, les paradis fiscaux cesseront d’exister; si les lois ouvrières se conforment partout aux exigences de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’exploitation des enfants dans des emplois insalubres et trop souvent létaux prendra fin. On ne peut s’opposer à de si nobles objectifs.

Leur noblesse n’en supprime pas pour autant leur caractère à maints égards liberticide. Une des formes les plus cruciales de la liberté d’expression, c’est le vote. Et l’une des formes les plus décisives du vote, c’est le vote avec ses pieds, c’est-à-dire l’acte de quitter un endroit qui ne nous convient plus pour aller à un autre endroit qui répond mieux à nos souhaits. L’uniformisation élimine cette possibilité. Par analogie, la même chose vaut en ce qui touche les produits de consommation : je n’aime pas tel produit, je vote avec mes pieds et m’en procure un autre. L’uniformisation des produits (ou leur différenciation par des caractéristiques ridiculement secondaires) tue tout choix réel. Et l’on pourrait continuer cette énumération en présentant l’uniformisation de l’éducation, de l’alimentation, des contenus télévisuels (qu’on prend soin de maquiller diversement), etc.

Même le plus coriace des philodoxes est irrité par un tel état de choses : aucune opinion, si extravagante soit elle, ne parvient plus à se démarquer, rien ne dérange plus vraiment, le  « contrarian » le plus retors, le plus chafouin n’arrive plus à bousculer les idées reçues ou discutées, tout se confond dans un bruit étrange, insane, qui rend insensible l’auditeur, qui rend improductif le philodoxe, aussi provocateur soit-il.

Un périlleux paradoxe

J’ai forcé le trait. Je le reconnais. Pourtant, je ne suis pas libertarien. En tout cas, je ne me battrai jamais pour la privatisation des bornes-fontaines. En revanche, je tiens à la liberté, en particulier à la liberté d’expression qui n’est, à tout prendre, que la forme extériorisée de la liberté de pensée. En ce sens, je suis indiscutablement libéral au sens philosophique du terme. Et je sais que la liberté est menacée.

L’être humain qui désire la liberté fait trop souvent lui-même peser sur cette dernière les menaces les plus sinistres. Bien que conscient de la valeur et de la portée de la liberté, il en craint le corollaire forcé qu’est la responsabilité, il en craint aussi le bassin d’erreurs qu’elle rend possibles, il en craint enfin et par-dessus tout les risques d’échec auquel elle l’expose.

Jouant sur ces inclinations contradictoires, notre société pipe adroitement les dés : elle nous procure d’un côté une liberté qu’elle neutralise de l’autre. Nous le sentons vaguement. Nous nous accommodons malgré tout de cet attrape-nigaud. D’un certain point de vue, l’histoire de l’espèce humaine consiste en l’entreprise colossale qui cherche à remplacer l’instinct par l’intelligence. Nous jouissons des progrès que l’intelligence permet mais nous devons endurer les ratés qu’elle induit et que probablement l’instinct aurait su éviter. La cité humaine a ses charmes mais elle n’offre pas l’organisation indéfectible et sécurisante des cités de termites, de fourmis ou d’abeilles. Si, comme le soutient Bakounine, on doit faire en sorte que les êtres humains en viennent à vivre librement et en respectant la liberté des autres, c’est-à-dire la liberté de ceux qui pensent et agissent autrement, il faudra accepter un seuil de risques de plus en plus élevé.

En tant qu’individu, j’y suis prêt. L’espèce, au contraire, semble s’y opposer. L’espèce voit à sa survie. L’individu voit à ses valeurs, bonnes ou mauvaises, à tort ou à raison. L’espèce, par exemple, doit protéger l’environnement. Si le recul de la liberté – ou sa suppression – représente le prix à payer pour protéger l’environnement, l’espèce n’hésitera pas à le payer. L’espèce a toujours raison. Jusqu’à présent du moins, ce scénario a prévalu.

Tenter d’entrevoir ce que l’avenir nous réserve à cet égard, essayer de prévoir si l’espèce l’emportera encore une fois, identifier les modalités de survie d’une liberté individuelle compatible avec les exigences de l’espèce – si tant est qu’il en existe ­ –, voilà aux yeux du libéral impénitent que j’espère demeurer la question capitale à étudier et, si possible, à résoudre. Vaste programme, comme a déclaré un célèbre personnage à propos de tout autre chose!

[03.IX.2015]

2 réflexions sur “I – L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression

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