II – Langue, éducation et culture au Québec : quelques remarques et questions déconcertantes

Par les temps qui courent, les thèmes de la langue, de l’éducation et de la culture refont surface de manière intense, pour ne pas dire frénétique, voire forcenée dans certains cas. Qu’il s’agisse de la prédominance du français dans l’affichage ou en milieu de travail – inacceptable selon les uns ou indispensable suivant les autres – , de l’introduction tôt dans le curriculum de l’enseignement de l’anglais langue seconde – jugé précoce par tel groupe ou au contraire désirable par tel autre –­ ou de la remise en question totale ou partielle du financement d’organismes culturels emblématiques ou non telle que la compagnie de danse La La La Human Steps, on assiste à une exacerbation des sensibilités en ces matières.

Le contexte politique actuel y est pour quelque chose : le seul fait du face à face d’un chef libéral et premier ministre clairement et fortement fédéraliste et d’un leader péquiste et chef de l’Opposition clairement et fortement indépendantiste suffit peut-être à expliquer cette remise à vif des passions. Car il s’agit bien ici de passions, c’est-à-dire d’états intérieurs caractérisés notamment par un désir d’agir (quand ce ne serait que verbalement) et par un emportement irraisonné (quand il ne serait qu’éphémère).

Mon but, dans ces circonstances, consiste à tenter de m’extraire du remous étourdissant qui se développe depuis un certain temps. En particulier, je crois, depuis le moment où un certain chef politique a crié en plein spectacle : « En français, s’il vous plaît ! » après qu’un autre leader politique eût soutenu, lors d’un débat, que chaque employé d’usine devrait connaître l’anglais. Bref, au-delà des aléas liés aux déclarations de telle ou telle personne ou aux positions démographiques, constitutionnelles ou autres de tel ou tel parti, j’entends chercher des repères plus enracinés, plus stables grâce auxquels affiner ma perception des problèmes soulevés dans notre milieu par la langue, l’éducation et la culture.

Valorise-t-on l’éducation au Québec ?

D’aucuns m’accuseront d’outrance du seul fait que je pose une telle question. Pourtant, elle me semble irrécusablement pertinente. Ainsi, jamais, je n’ai eu connaissance que des parents parmi ceux-là même qui constituent le milieu des « notables » n’aient invité leur enfant à faire carrière, disons, en puériculture ou comme instituteur. Absolument jamais ! En revanche, à plusieurs reprises j’ai entendu ces mêmes parents évoquer la possibilité pour et avec leur enfant de devenir médecin ou avocat, ingénieur ou comptable, commerçant ou entrepreneur, etc.

Depuis toujours, je me méfie de mes perceptions, d’autant plus que ce dont j’ai connaissance n’a évidemment rien d’un échantillonnage représentatif. C’est pourquoi j’ai vérifié auprès de parents, d’amis et de collègues, si leur expérience en l’espèce rejoint la mienne. Il faut noter ici que les personnes ainsi consultées appartiennent à divers groupes d’âge, sont des deux sexes, résident en ville, en banlieue ou en campagne, sont détenteurs de Ph.D. ou ouvriers non qualifiés, bref qu’elles représentent mieux l’éventail de nos concitoyens que mes seules opinions ne sauraient le faire. Or aucune de ces personnes n’a eu connaissance que des parents du milieu des « notables » n’aient poussé même ultra délicatement un de leurs enfants vers une carrière de pédagogue ou d’enseignant au primaire ou au secondaire. (Je m’arrêterai plus loin aux cas du collégial et de l’universitaire.)

A priori, il ne semble donc pas que, dans les milieux dits « bien », on attache aux tâches éducatives une valeur suffisante pour motiver qu’on y consacre sa vie. Tout seul un tel constat a cependant peu de portée. Ajoutons y donc un second constat. Quand le Parti Québécois a pris le pouvoir, on a tôt fait en certains milieux de qualifier le gouvernement du PQ de gouvernement de professeurs. Il ne s’agissait évidemment pas là d’une louange mais bien plutôt d’un commentaire dépréciatif sous-entendant qu’il n’y avait pas lieu d’espérer beaucoup d’un tel groupe de dirigeants. La chose s’est répétée ultérieurement à l’égard de Justin Trudeau : comme tout le monde, j’ai lu et entendu toutes sortes de gens, y inclus des commentateurs professionnels, faire allusion avec une condescendance à peine voilée et manifestement méprisante à son expérience d’enseignant… Cette attitude, on le voit, se retrouve dans tous les camps et est indicatrice sinon d’une conviction profonde à tout le moins d’une espèce de mouvement spontané qui « nous » échappe pour ainsi dire naturellement et qu’on corrige dès que quelqu’un le dénonce. Pardon : on ne le corrige pas, on n’en parle plus. Nuance…

Il reste que le Québec a fait d’énormes efforts sur le plan de l’éducation. Nul ne saurait le nier. La Révolution tranquille a donné lieu à des transformations substantielles qui nous ont fait passer des cours technique, scientifique et classique d’autrefois au cours collégial actuel et d’un petit monde universitaire à un réseau d’institutions d’enseignement supérieur impressionnant compte tenu de la population desservie. Est-ce un signe que l’on valorise l’éducation ? Ce n’est pas évident, et voici pourquoi.

Il existe chez nous une espèce de tradition anti-éducative. L’expression est un peu forte mais on comprendra bientôt ce que je veux dire. Adélard Godbout a pris en son temps trois décisions cardinales qui allaient – et il le savait – lui coûter le pouvoir mais qu’il estimait importantes au point de devoir les prendre malgré tout : il a donné le droit de vote aux femmes, il a créé la société Hydro-Québec et il a instauré l’école obligatoire.

Ce qui commande deux observations. Tout d’abord, ces trois décisions ont une portée éducative majeure. C’est obvie dans le cas de l’instauration de l’école obligatoire. Dans le cas d’Hydro-Québec, si la chose paraît moins évidente, elle n’en demeure pas moins réelle : il fallait former des Canadiens-français, comme on disait à l’époque, à la gestion d’entreprises sophistiquées jusqu’alors aux mains des seuls anglophones ; en connaissance de cause ou pas, Godbout a ainsi appliqué un des préceptes éducatifs les plus chers au vieil Aristote : « Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, c’est en les faisant que nous les apprenons. » Et de fait, avec le temps, une expertise s’est progressivement développée chez les Canadiens-français qui a rendu les services que l’on sait à la suite de la nationalisation de l’électricité sous Jean Lesage et René Lévesque. S’agissant enfin du droit de vote accordé aux femmes, il inaugurait un mouvement qu’on ne disait pas encore féministe à l’époque et qui allait entraîner toute une gamme de changements plus ou moins rapides dans la vie des femmes et donc de leurs familles et donc de leurs enfants dont l’éducation allait fatalement se trouver transformée.

Seconde observation ensuite. En adoptant de telles politiques Godbout s’est aliéné à peu près tout le monde : les agriculteurs – groupe drôlement important dans une société rurale ! – qui s’opposaient à envoyer leurs enfants à l’école car ils perdaient ainsi leur main-d’œuvre ; les hommes et le clergé (et même certains cercles féminins) qui n’étaient pas d’accord avec la promotion de la femme au rang d’acteur politique décisif ; les anglophones qui ne voulaient pas perdre leurs privilèges dans le monde des affaires et, surtout, le clergé qui poussait ses ouailles à dédaigner les fonctions administratives, économiques, financières et industrielles au profit d’une prétendue vocation agricole et qui voyait bien que le meilleur moyen d’empêcher l’accès à de telles fonctions était d’empêcher qu’on s’y prépare. En un mot, pour une variété de motifs plus ou moins compréhensibles, en élisant Duplessis, on a puni Godbout parce qu’il avait adopté des mesures qu’on n’aimait pas et qui se trouvaient être des mesures indiscutablement progressistes sous le rapport de l’éducation.

On pourra alléguer que ces mesures ont été détestées en raison de leur côté déplaisant pour les électeurs et non en raison de leur portée éducative. Possible. Mais ce paradigme persiste aujourd’hui encore qui consiste à nuire en fin de compte à l’éducation non parce que c’est l’éducation mais pour une autre raison.

À l’heure actuelle effectivement, l’éducation est considérée comme un fourre-tout, c’est-à-dire qu’elle ne semble pas valorisée comme un bien précieux à consacrer exclusivement à la mission spécifique et primordiale qui lui est dévolue. On demande à l’école d’apprendre aux enfants à se brosser les dents, à ne pas faire confiance à n’importe qui, à manger sainement et non à se gaver de malbouffe, à dépister l’éventuel agresseur sexuel, etc. On lui confie toute une panoplie de tâches qui n’ont certes rien d’insensé – au contraire ! ­– mais qui ont pour effet de détourner un temps et des énergies rares de fonctions essentielles que les parents ne peuvent assumer la plupart du temps. Autrement dit, trop souvent les parents ont tendance à reporter sur l’école des responsabilités dont ils devraient en principe s’acquitter eux-mêmes. S’ils agissent ainsi, ce n’est certes pas en vue de priver l’école d’une partie du temps nécessaire aux apprentissages fondamentaux. Il reste toutefois que tel est bien l’un des résultats de l’opération !

Le temps est rare. Il s’agit même là du bien le plus rare de tous. Or, s’il est vrai qu’on juge l’arbre à ses fruits, il y a fort à parier qu’on fait du temps scolaire un usage très loin de l’optimum. À preuve premièrement, le taux de décrochage scolaire avant 20 ans au Québec, en particulier chez les garçons. Il n’y a pas lieu ici d’entrer dans les querelles méthodologiques et les critères de calcul du décrochage : chacun sait que les statistiques du Ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports et les statistiques de certains syndicats peuvent diverger, chacun sait aussi qu’on peut améliorer la diplomation en relâchant les exigences à respecter pour obtenir un diplôme, etc. Le fait demeure et est jusqu’à présent admis par tout le monde (ou à peu près) qu’au moins 20 % des garçons quittent le système scolaire sans diplôme ! Un sur cinq ! Quant aux filles, elles réussissent mieux, un peu mieux mais leur taux d’abandon demeure inacceptable lui aussi.

À preuve deuxièmement, les problèmes de littératie et de numératie dont l’importance et, davantage encore, la persistance ont de quoi préoccuper. Plus d’un million de Québécois maîtrisent si peu les capacités de lecture qu’ils ne peuvent mener une vie « normale » et un autre deux millions (et un peu plus) ont davantage développé ces capacités mais sans atteindre toutefois le seuil qui leur permettrait un plein développement. En somme, plus de trois millions de Québécois sont des illettrés fonctionnels. La Fondation québécoise pour l’alphabétisation estime même que 49 % des Québécois éprouvent des difficultés sérieuses de lecture, dont 800 000 sont carrément analphabètes cependant que 20 % des adultes ne sont pas en mesure de lire et de comprendre un mode d’emploi simple. Je comprends qu’on se bagarre en certains milieux sur les méthodologies employées, les pourcentages établis, etc. L’essentiel demeure pourtant on ne peut plus clair : il y a ici une faiblesse majeure qui se retrouve, mutatis mutandis, en numératie également. Pire : plus de 18 % des diplômés universitaires ne disposent pas des compétences de base en littératie et en numératie d’après l’Institut de la statistique du Québec, proportion qui atteint près de 45 % chez les diplômés du collégial et se situe dans les 56 % chez ceux qui ont un diplôme d’études secondaires. Quant aux autres… (Données provenant du Programme d’évaluation internationale des compétences des adultes [PEICA] de l’OCDE.) On dira, et c’est exact, que le Québec n’est pas la moins performante de provinces canadiennes ­- il y en a deux qui font moins bien ! ­- et que certains pays ont un dossier plus triste encore… Sauf que le Japon, la Finlande, les Pays-Bas, l’Australie, la Suède, la Norvège, la Belgique, le Royaume-Uni, le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche, l’Irlande font tous mieux…

S’il ne faut pas déprécier les efforts de notre société, s’il faut reconnaître ses succès ­– notamment ceux que le PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) a nettement identifiés –, il faut convenir d’une chose : les jeunes qui restent dans le système parviennent dans une proportion intéressante à des résultats souvent remarquables mais ils ne sauraient compenser pour ceux qui quittent ledit système ou ceux qu’on y laisse poursuivre cahin-caha des études trop peu fécondes parce qu’elles ne leur conviennent pas vraiment.

Du côté des collèges et des universités, le diagnostic est différent. Il est mieux vu et jugé plus désirable d’enseigner aux niveaux supérieurs, surtout si l’on œuvre en un domaine qui permet la consultation extérieure, considérée prestigieuse chez les juristes, les économistes, les spécialistes en marketing, en ingénierie, etc., par opposition aux secteurs qui ne s’y prêtent guère comme les études anciennes, les beaux-arts, la littérature comparée et que sais-je encore. Cela convenu, il demeure que les maisons de haut savoir ne semblent pas toujours utilisées chez nous aux fins qui sont les leurs. J’incline à penser que plusieurs d’entre elles ont plutôt une vocation de développement régional que d’enseignement supérieur ou de recherche fondamentale ou appliquée. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose puisque la formation supérieure et le développement régional n’ont rien de mutuellement exclusif. Toutefois, en période de restrictions budgétaires –­ comme maintenant –, il importe de s’en tenir à l’essentiel, à défaut de quoi le but primordial ne peut être atteint. Concrètement, que signifie cela ?

La population du Québec n’est pas celle d’une ville importante. Tokyo, Mexico, Jakarta, Le Caire, New York, Moscou, Istanbul, Londres, Mumbai, Paris, Séoul, Bogota, Shanghai, toutes ces agglomérations et une quarantaine d’autres sont plus populeuses que le Québec. S’ensuit un ensemble de contraintes qu’on ne saurait ignorer impunément, surtout – rappelons-le – si la moitié de nos concitoyens éprouvent des difficultés sérieuses en lecture, comme le soutient la Fondation québécoise pour l’alphabétisation. Dans ces conditions et compte tenu du contexte démographique, comment peut-on continuer à justifier qu’il y ait un enseignement, par exemple, de la philosophie aux université de Montréal et de Sherbrooke, à l’UQÀM et à l’université Laval, à McGill, à Concordia et à Bishop’s, à l’UQTR, à l’UQÀC, à l’UQÀR et dans 66 établissements d’enseignement collégial au Québec ? Et j’ignore ici l’enseignement de la philosophie à l’université d’Ottawa ou au Collège universitaire dominicain de la même ville, l’une et l’autre institution étant largement fréquentée par des Québécois…

Je n’ai rien contre l’enseignement de la philosophie dont je reconnais la valeur formatrice. Je soulève simplement la question des priorités : les ressources allouées à cette discipline réduisent nécessairement celles qu’on attribue à d’autres enseignements. Est-il sain qu’il en soit ainsi ? D’autant plus que la même question pourrait s’appliquer à d’autres disciplines. Car enfin, en période de restrictions budgétaires, il faut bien réviser ses activités, en retrancher ici, en ajouter là… Évidemment quiconque dispense déjà un enseignement l’estime valable et digne d’être maintenu. Soit ! Mais le problème ne réside pas là du tout. Il s’agit simplement de se demander ce qui doit d’abord être assuré, le reste étant certes souhaitable mais pas au même degré. Quand la moitié d’une population ne jouit pas réellement d’un seuil minimum de littératie et de numératie, il m’apparaît clairement que c’est là que doit aller la priorité. Il y aura toujours une fraction de la population qui malheureusement n’accédera pas au minimum requis en la matière, j’en conviens. Mais la moitié, c’est une très, très, très grosse fraction !

Pour poursuivre avec le même exemple, cela n’implique nullement qu’on supprime la philosophie de nos cursus de formation générale et de spécialisation universitaire. Mais cela suppose peut-être qu’un tel enseignement ne soit pas donné à tous les collégiens et ne soit pas dispensé dans tant d’universités (d’autant plus que le développement de la Télé-Université et l’exploitation de diverses ressources de la Toile pourraient compenser). En cédant au protectionnisme et au corporatisme des professeurs en place, ne nuit-on pas à la formation la plus fondamentale, ne nuit-on pas en dernière analyse et une fois de plus au moins bien nantis de l’éducation (qui sont bien souvent aussi les moins bien nantis tout court) ?

Qu’on me comprenne bien : le cas de la philosophie est retenu ici à titre exemplaire, car d’autres cas pourraient être mis en lumière. Sans compter que les difficultés liées à la littératie et à la numératie ne sont pas les seules à mettre en péril les conditions de possibilité mêmes de toute éducation plus étoffée. Pour s’en convaincre, il suffit de songer aux problèmes résultant de l’inactivité physique chez des enfants de plus en plus jeunes. En tout état de cause, je crains qu’une fois encore ne prévale le paradigme qui consiste à nuire en fin de compte à l’éducation non parce que c’est l’éducation mais pour une autre raison.

Valorise-t-on la langue et la culture au Québec ?

En principe, il faudrait répondre oui, sans hésitation, à cette étonnante question. Pour ma part, j’hésite néanmoins à faire mienne cette réponse. Voici, brièvement, pourquoi.

Depuis Les Insolences du Frère Untel de Jean-Paul Desbiens jusqu’au Anna braillé ène shot de Georges Dor, plusieurs ont dénoncé la qualité du français au Québec. Si certains l’ont fait avec humour (parfois douloureux), quelques-uns se sont montrés plus acerbes, telle Diane Lamonde et son Anatomie d’un joual de parade : le français d’ici par l’exemple alors que d’autres ont adopté une attitude plutôt scientifique comme Chantal Bouchard de l’université McGill avec La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec et Méchante langue : la légitimité linguistique du français parlé au Québec, entre autres. Il y a eu aussi des efforts éducatifs spécifiques, notamment à l’égard du français parlé, et ce, dès l’apparition dans quelques collèges classiques, au tout début de la Révolution tranquille et avant même la création des cégeps, des « laboratoires de langues  », c’est-à-dire de ces classes réunissant une vingtaine de cubicules équipés de matériel d’audition et d’enregistrement : dans ces laboratoires, les étudiants écoutaient d’abord des speakers s’exprimant correctement sauf un qui commettait une seule faute choisie ; ils devaient ensuite reprendre en l’améliorant l’énoncé fautif et l’enregistrer pour ensuite l’écouter et le comparer au document audio corrigé par les professionnels. Et l’on n’avait pas confié ce travail à n’importe qui : parmi les auteurs, il y avait Jean-Denis Gendron, le futur président de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec, Lucien Gagné, auteur d’une thèse de Ph. D. fameuse en son temps sur Salaberry, 1778–1829 , et Gilles Boulet, futur recteur-fondateur de l’UQTR ; et parmi les speakers, il y avait Gaétan Barrette et Gisèle Schmidt, des vedettes de l’époque. (Cf. BOULET, G., L. GAGNÉ et J.-D. GENDRON, Le Français parlé au cours secondaire. 1. Lecture, vocabulaire, correction et grammaire. Leçons 1 à 15. Éléments latins – 8e année, Québec, Presses de l’Université Laval, 1962 ; et autres tomes pour la syntaxe – 9e année, etc.)

Parallèlement à ces efforts académiques, plusieurs personnes en vue faisaient progresser la langue française en de multiples milieux : Michel Normandin et René Lecavalier dans les sports, Jacques Duval dans le domaine de l’automobile, Jules Massé et ses successeurs à la Société du Bon Parler Français dont le Gala annuel réunissait annuellement plus de 10 000 personnes, le linguiste Jacques Laurin qu’on pouvait entendre à de nombreuses tribunes, etc., tradition qui se poursuit au demeurant avec les Capsules linguistiques de Guy Bertrand.

Sur le plan plus englobant de la culture au sens large, les efforts n’ont pas été moindres. Tôt après l’arrivée de la télévision, diverses émissions se sont imposées : le Téléthéâtre, l’Heure du concert, les grandes entrevues du Sel de la semaine, bref un bel éventail de programmes qui prenaient le relais de la radio et accroissaient la portée des œuvres et des créateurs, leur influence et leur rayonnement. La mise sur pied d’organismes comme le Théâtre du Nouveau Monde en 1951, l’Orchestre symphonique de Montréal et la Bibliothèque nationale du Canada en 1953, le Conseil des Arts du Canada en 1957, la Butte à Mathieu en 1959, la création du ministère des Affaires culturelles à la suite de l’élection du gouvernement Lesage, la construction de la Place des Arts lancée en février 1961, l’apparition des éditions du Boréal et de la Cinémathèque canadienne (rebaptisée ultérieurement Cinémathèque québécoise) en 1963, celle de la Bibliothèque nationale du Québec en 1967, toute une série d’initiatives sont ainsi venues étoffer ce qui se faisait jusque-là ou compléter l’offre culturelle d’alors.

Avant les années 1950-1960, on se souciait évidemment de la langue française et de la culture au Québec. Mais, incontestablement, à partir de ces années on assiste à un renouveau, une efflorescence sans précédent chez nous. Si la Révolution tranquille a permis aux Québécois d’améliorer leur niveau de vie, donc de s’enrichir, elle leur a également permis d’améliorer leur vie culturelle, de la qualité de leur langue à la qualité de leurs arts. Cependant, une fois reconnu ce fait, il faut en reconnaître un autre fort différent.

Ces derniers temps, ici comme ailleurs, l’écart entre les riches et les pauvres s’accroît. Or, ce phénomène me paraît s’étendre chez nous aux questions de langue et de culture. Autrement dit, au Québec, il y a à mon sens un écart croissant entre ceux qui maîtrisent la langue et mènent une vie culturelle riche, d’une part, et ceux, d’autre part, dont la langue et la vie culturelle semblent s’appauvrir relativement et insensiblement. J’aimerais me tromper à cet égard. Mais les indicateurs dont on dispose m’inclinent à croire que j’ai, hélas ! raison…

L’état du français est jugé calamiteux par d’aucuns. Je ne suis pas puriste pour ma part. Mais je dois convenir qu’il existe un problème majeur. Le vocabulaire s’est francisé : on ne parle plus de « tires » mais de pneus, de « pucks » mais de rondelles. Tant mieux ! S’agissant du langage parlé, la prononciation est plus soignée : on entend moins de « toé » et de « moé » et davantage de toi et de moi. Tant mieux encore. Les articulations du langage toutefois, c’est-à-dire les liens entre diverses composantes ou étapes de la pensée, semblent beaucoup moins bien maîtrisées comme en témoigne l’usage régulièrement fautif de termes et expressions comme « car », « parce que », « puisque », « en effet », « or » et tant d’autres conjonctions (ou locutions conjonctives) de coordination ou de subordination, tant d’autres prépositions, bref tant de ces petits termes dont l’utilisation compétente permet seule d’exprimer une idée avec précision, une opinion avec nuance, une position avec une netteté distinctive. Et je ne parle pas ici de rechercher la plus exacte acribie, laquelle – j’imagine – ne sera jamais accessible qu’au professionnel de la parole ou de l’écrit et de la pensée.

J’en donnerai un seul exemple. On n’en finit plus d’entendre des phrases du type : « Il est absent parce que je ne l’entends pas. » Première observation : telle quelle, cette phrase est absurde, car on peut ne pas entendre une personne présente si elle se tait et ne fait aucun bruit. Deuxième observation : malgré tout, quand un locuteur s’exprime de cette façon, chacun comprend ce qu’il veut dire, ce qui signifie qu’on s’accommode d’une formule aussi bancale. Troisième observation : c’est le contraire de la phrase susmentionnée qui serait exact, car ce n’est pas en raison de son silence qu’on peut déduire l’absence d’une personne mais bien, à l’inverse, en raison de son absence qu’on ne peut l’entendre et qu’elle ne peut se faire entendre. Quatrième observation : terrible corollaire de la précédente remarque, il y a dans cet énoncé une confusion entre la cause et l’effet, rien de moins ! Et je n’évoque même pas ici les expressions du genre « ça la fait que… », « t’sé », « c’est de ça dont je parle », « la personne que je sors avec », « je sais pas c’est qui »… Il y a une évolution de la norme linguistique que les sociolinguistes suivent de près, mais on n’a plus affaire à une évolution quand on perd littéralement ou qu’on commence à perdre la capacité de dire et d’écrire clairement.

Rappelons-le car il faut y insister : plus de 18 % des diplômés universitaires ne disposent pas des compétences de base en littératie et en numératie d’après l’Institut de la statistique du Québec. Ce dont je peux tragiquement témoigner pour avoir lu tant de travaux prétendument universitaires ! Je ne puis mieux faire ici que citer Francis Vailles qui résume fidèlement l’étude de Statistique Canada sur les compétences des Canadiens en littératie et en numératie parue en novembre 2014 , donc il y a moins d’un an : » (…) un diplômé universitaire québécois sur cinq n’a pas les capacités minimales de littératie pour occuper une fonction de niveau universitaire. Cette proportion passe à un sur quatre en mathématiques. Parmi les provinces, les diplômés universitaires du Québec obtiennent le dernier rang en littératie et le 8e en numératie. »

Quand je suggère que l’écart s’accroît entre ceux qui ont plus de compétences linguistiques et culturelles et ceux qui en ont moins, je ne veux pas nier les progrès qu’on a accomplis en ce domaine et dont tout le monde profite. Pas plus que je ne saurais nier que nos pauvres d’aujourd’hui se trouvent malgré tout dans une situation financière meilleure que les pauvres d’autrefois, ce qui n’empêche nullement l’écart de s’accroître entre gens riches et gens pauvres. Ce que je veux faire valoir en mentionnant ce phénomène, c’est que désormais le progrès n’est plus aussi partagé qu’il l’a déjà été et qu’il ne s’agit pas là d’un phénomène neutre. Car l’évolution du partage du capital économique dont Piketty a fait l’histoire s’accompagne, à mon avis, d’une évolution plus ou moins parallèle du partage du capital culturel.

Et pour cause ! Quand on érige le nouveau bâtiment de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qu’on développe le réseau de BAnQ et que le tout est doté d’équipements à la fine pointe de la technologie, c’est admirable mais cela bénéficie à une élite et non aux 49 % de nos concitoyens qui éprouvent de sérieuses difficultés de lecture. De la même manière, quand on construit la Maison symphonique de Montréal et qu’on la dote des grandes orgues que l’on sait, c’est magnifique mais cela bénéficie d’abord à une élite (surtout si l’on considère les prix que l’OSM doit généralement pratiquer). Et l’on pourrait multiplier ces exemples.

Il existe des façons plus perfides, diraient certains, de creuser l’écart culturel ici considéré. Tout se passe comme si nos élites – qui tiennent à sauvegarder le français – font reposer le poids de cette sauvegarde sur la population la moins bien nantie. En imposant à l’enseignement de l’anglais à l’école primaire (et même au secondaire) des contraintes de toutes sortes, on en limite l’efficacité. On a peut-être de bonnes raisons pour ce faire mais le résultat demeure : les plus nantis peuvent, par exemple, envoyer leurs enfants dans des camps de vacances anglophones ou bilingues avant de les envoyer plus tard dans des universités britanniques ou américaines court-circuitant ainsi les limites de notre système cependant que les moins biens nantis doivent en rester à un apprentissage de l’anglais qui ne saurait être plus efficace que l’apprentissage de leur langue maternelle… Le français se trouve ainsi préservé du fait qu’une majorité ne maîtrise aucune autre langue alors que les élites deviennent bilingues, peu importe la législation pertinente.

Il est vrai que la situation archiprédominante de l’anglais en Amérique du Nord commande une attention spéciale au français pour peu qu’on veuille assurer sa survie et sa promotion. J’ai bien peur cependant qu’on compromette l’avenir du français si l’on ne favorise pas l’apprentissage de l’anglais. Paradoxe ? Pas vraiment, car l’individu qui possède les deux langues s’en tire mieux que celui qui ne connaît que le français. À la limite, on ne saurait exclure que l’individu inapte à maîtriser deux langues ou plus en vienne à choisir celle qui lui paraît la plus utile dans sa vie de tous les jours. Tant que c’est le français, nous n’avons aucun problème. Dès que ce sera l’anglais (ou toute autre langue), le français sera menacé sauf si le bilinguisme est devenu la norme. Et pourquoi ne serait-ce pas possible ? Les immigrants qui, outre leur langue maternelle, en maîtrisent une seconde, souvent l’anglais d’ailleurs, se comptent par millions à travers le monde. Pourquoi faudrait-il que les Québécois, eux, soient incapables de la même chose ? De toute manière, si une langue ne survit qu’à la condition de se barricader et non pas en raison de son dynamisme propre, il y a lieu de se questionner sur son avenir : une langue vivant derrière des retranchements est-elle encore une langue vraiment vivante ?

Pour revenir à la question de départ, valoriser sa langue, ce n’est certes pas la claquemurer, ce n’est pas non plus la confiner dans un rôle de résistance à des menaces perçues comme perpétuelles parce qu’inaltérables. Et valoriser la culture au sens généreux et englobant du terme, c’est-à-dire au sens le plus inclusif possible, ça ne peut consister à miser d’abord et avant tout sur le peloton de tête. Même et surtout en période de restrictions budgétaires. Car le peloton de tête, ceux que les sociologues appellent les élites, s’en tire toujours mieux que les autres, ces derniers ayant bien davantage besoin qu’on les épaule.

Je ne demande pas que tous écoutent les nouvelles de la BBC plutôt que de telle ou telle de nos chaînes privées trop peu en mesure de couvrir substantiellement les grands enjeux mondiaux (politiques, économiques, scientifiques ou autres). Je demande en revanche que le plus grand nombre possible puisse avoir le choix entre la BBC et telle ou telle de nos chaînes privées. Nul ne peut prédire si cette possibilité serait ignorée ou comment elle serait exploitée, le cas échéant. Mais avoir le choix ne vaut-il pas mieux qu’en être privé ?

Le réel et l’idéal

Nous avons de l’idéal, voilà qui ne fait aucun doute. S’agissant de l’éducation, de la langue et de la culture, notre idéal ne manque pas de souffle. Au contraire ! Le mettre réellement en œuvre exige cependant des efforts intenses et des exigences poussées. Depuis un certain temps nous avons peut-être renoncé à fournir les uns et à satisfaire aux autres. Il faudrait en venir à résipiscence, donc reconnaître quelques erreurs et tenter de les corriger.

L’éducation ne peut aller sans effort. Il importe de restaurer le sens et le respect de l’effort et non seulement d’assurer à l’enfant un milieu agréable et plaisant. Savoir se tirer d’affaires quand tout va bien est à la portée du premier venu. Savoir se tirer d’affaires quand c’est difficile, voilà le savoir qui importe et sans lequel on n’a pas appris grand-chose.

La langue exige de la constance. On pourra difficilement la sauvegarder et l’améliorer en encourageant l’expression obtuse, lourde, épaisse que pratiquent par exemple trop de nos humoristes alors qu’on peut fort bien, comme Sol – ce comique si subtil – l’a prouvé, avoir un rire délicat mais qui porte en s’exprimant dans une langue respectée ou malmenée mais toujours maîtrisée.

La culture, quant à elle, ne va pas sans l’éducation ni la langue. Comme l’éducation, elle exige des efforts et comme la langue elle exige de la constance. Avec le temps, elle devient une seconde nature. Mais il faut y mettre le temps et le travail requis. À titre d’illustration, il ne faut pas en rester à certaines émissions de télévision qui misent sur la facilité et la passivité. Il faut avoir aussi des émissions exigeantes et comblantes.

Facile à dire, pensera-t-on sans doute, à la lecture de ce qui précède. Exact ! Mais pas du tout impraticable, comme le révèle notre histoire d’ailleurs assez récente pour qu’on ne puisse la disqualifier au motif qu’elle serait surannée.

[25.IX.2015]

I – L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression

Il existe une doctrine juridique élaborée concernant la liberté d’expression et ses divers liens avec les droits de l’être humain, les libertés publiques ou fondamentales, les régimes politiques et nombre d’autres variables. Il existe également une réflexion philosophique considérable sur cette question, et ce, non seulement en philosophie politique ou en philosophie du droit mais aussi en éthique, en philosophie du langage, voire en épistémologie ou, moins curieusement qu’il n’y paraît, en métaphysique. Nombre d’autres disciplines interviennent aussi en cette matière décidément polymorphe et complexe : tel est le cas notamment de l’histoire, de la psychologie, de la sociologie et même de l’économique, entre autres champs intellectuels.

Aux yeux de certains, tout a été dit sur la liberté d’expression, et les seuls ajouts possibles au savoir existant ne concerneraient que les modalités de son application aux circonstances nouvelles qui, forcément, surgissent çà et là au fur et à mesure du développement de l’histoire humaine. À tort ou à raison, je ne partage pas ce point de vue. En fait, moi qui suis un amant de la liberté, « ce bien qui fait jouir des autres biens » (Montesquieu), j’estime au contraire qu’il y a encore beaucoup à dire sur la liberté en général et notamment sur la liberté d’expression. À commencer par ceci qu’elles risquent toutes deux de disparaître insensiblement et, dans le cas particulier de la liberté d’expression, de disparaître avec l’accord vaguement consenti d’une majorité de bien-pensants.

La liberté est un tout. Porter atteinte à l’un de ses aspects, c’est l’attaquer dans son intégralité, et réciproquement. En ce sens, et il s’agit là d’un phénomène inévitable, la liberté est menacée dès que l’on vit en société organisée. Car, comme le soutient Bentham, toute législation restreint forcément la liberté. Or, autant qu’on sache, notre société est la plus organisée de tous les temps, ce qui implique – pour le dire avec circonspection – que notre liberté (ou ce qui en reste) se trouve « encadrée », « assiégée » comme jamais auparavant.

L’opinant irritant

Par définition, un opinant dont les vues n’irritent personne ne verra jamais sa liberté d’expression menacée. Affirmer haut et fort qu’il y a de la noblesse dans la générosité et donc qu’on doit cultiver une telle attitude ne suscite guère d’opposition. Inversement, soutenir que le bien commun naît de l’égoïsme de tous et de chacun et qu’il faut dès lors favoriser une culture de l’égoïsme engendre inévitablement des réactions d’opposition. Du Christ et de son Église jusqu’à Adam Smith et sa descendance intellectuelle, ces thèses contraires ont été défendues, parfois férocement, et il n’est pas évident que la Banque du Vatican – l’Institut pour les œuvres de la religion ­– soit plus vertueuse que la Réserve fédérale américaine. Au contraire ! Et pourtant, Alan Greenspan jusqu’à récemment encore grand patron de la « Fed » était un disciple inconditionnel de nulle autre que la fameuse Ayn Rand, auteure d’ouvrages remarqués et vertement dénoncés par d’aucuns, dont The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism, où elle promeut tout à la fois le développement de l’égoïsme et l’abandon de l’altruisme. Rien de moins.

Il s’agit là, dira-t-on, de divagations intellectuelles d’un extrémisme au demeurant fort rare. Or, il existe bel et bien des points de vue plus terre à terre et bien davantage répandus qui n’en suscitent pas moins des oppositions impitoyables. Formuler quelques critiques costaudes sur des entreprises minières de chez nous et sur leur comportement dans certaines régions du monde présente des risques de poursuite-bâillon qui se sont effectivement concrétisés à l’encontre d’une modeste maison d’édition de Montréal. Celle-ci a trouvé le moyen de traverser l’épreuve, mais trop souvent, hélas! les victimes de tels harcèlements procéduriers ne peuvent y survivre. Dans cette dernière éventualité, la liberté d’expression perd la bataille dans un contexte où, bien souvent, le gagnant invoque son droit à ceci ou cela et l’invoque en toute apparence à juste titre puisque les tribunaux lui ont donné raison.

L’assassinat de journalistes ou le meurtre d’opposants politiques constituent des attaques extrêmement graves à la liberté d’expression. En un sens cependant, ce ne sont pas les pires, car il s’agit là d’interventions dont le sens et la portée sont manifestes. Pour cette raison d’ailleurs, ces interventions font l’objet de dénonciations régulières souvent attribuables à des organismes internationaux spécialisés (Human Rights Watch, regroupements de journalistes, etc.). Les menaces les plus dangereuses résident bien plutôt dans des activités qui, apparemment, n’ont rien ou peu à voir avec la liberté d’expression. Ainsi, limiter l’accès à certains renseignements ne porte per se aucune atteinte à la liberté d’expression en tant que telle. Toutefois, qui ne voit l’importance, la nécessité même, de disposer d’informations adéquates pour éclairer son jugement, préciser ses vues et, partant, exprimer avec un optimum de précision et de nuance des opinions dont la valeur se trouve par là même rehaussée?

Les attaques contre les opinants irritants prennent désormais une tournure tellement pernicieuse qu’il devient difficile d’y réagir de façon éclairée. Tous conviennent, par exemple, qu’il s’impose de limiter la liberté d’expression en cas d’abus. Soit! Mais comment distinguer l’abus intolérable de celui qui serait admissible? À l’instar de John Rawls, j’estime que « la liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté ». Autrement, c’est la porte ouverte aux interventions les plus déréglées et, par là, les plus menaçantes. J’en prendrai deux exemples : l’un, européen, qui concerne le droit à l’oubli et l’autre, américain, qui touche à la pensée dans le monde universitaire.

L’Europe a décidé qu’il existe une telle chose que le droit à l’oubli, à tout le moins (et, doit-on craindre, jusqu’à nouvel ordre) sur Internet. Concrètement, en consultant un moteur de recherche tel que Google, on devrait ne plus aboutir à certains renseignements que tel ou tel individu souhaite voir disparaître du champ d’investigation d’un tel outil : il faut donc que soient oubliées certaines informations, et cela, au nom de la protection de la vie privée. Fini donc le référencement de données jugées sensibles par diverses personnes qui, au surplus, les ont souvent elles-mêmes mises sur Internet. Cela me paraît indéfendable. Pourquoi? (J’ignore ici, à dessein, la question très différente à mon avis du droit à l’oubli dans le cas de la publicité ciblée.)

En son sens fondamental, le droit est ce qui est dû : votre droit est ce qui vous est dû, et mon droit est ce qui m’est dû. Or, ce qui est du à quelqu’un lui est dû par quelqu’un d’autre. C’est ainsi par métaphore, et seulement par métaphore, qu’on peut dire que la Nature doit de la pluie à l’agriculteur qui a bien travaillé; d’ailleurs, s’il ne pleut pas, l’agriculteur lui-même sait pertinemment que la Nature ne lui devait pas réellement de la pluie. Qui, donc, peut me devoir de l’oubli? M’en devoir réellement et non métaphoriquement? Personne évidemment, et certainement pas Google ou Ask ou quelque autre moteur de recherche sur Internet. Voilà un premier piège : au motif, louable suivant plusieurs, de protéger la vie privée, on invente carrément une telle chose que le « droit à l’oubli », et l’on ne craint pas d’imposer en conséquence certaines obligations à qui se rend apparemment « coupable de souvenir ». À vrai dire, Google ne se rend pas coupable de retracer ce qui devrait, prétend-on, demeurer caché : Google ne recherche que ce qu’on lui demande de retrouver : si personne ne demande tel renseignement, Google ne le recherche pas. Point. À l’évidence, on s’en prend ici à l’instrument et non à la cause. Imaginez les effets susceptibles de découler de l’universalisation d’un tel principe : Kant en ferait une crise d’apoplexie !

Mais il y a plus : ce prétendu droit à l’oubli équivaut, de facto, au droit de réécrire l’histoire. Pour le moment, il n’y a guère de danger à cet égard. Si l’on y tient, ce que l’on ne pourrait avoir par Internet, on pourrait probablement y accéder en consultant les archives nationales ou les répertoires de décisions judiciaires ou les listes de personnes ayant déclaré faillite ou que sais-je encore. Ce qui en soi pose un problème confondant : comment peut-on justifier, par exemple, que j’aie le droit d’interdire qu’on apprenne par Internet que j’ai commis une fraude aux dépens des personnes âgées alors que quiconque a besoin de ce renseignement peut l’obtenir en compulsant les décisions judiciaires ou en épluchant des listes de fraudeurs ? À terme cependant, on ne peut exclure que le format papier disparaisse de certains secteurs d’activité au profit d’un format électronique dont la conservation sauve de l’espace et la consultation économise du temps. Ce pourrait bien être le cas dans le domaine judiciaire, sphère d’où émane, semble-t-il et sans surprise, un très grand nombre de requêtes soumises en vertu du « droit à l’oubli ». Réécrire l’histoire ne consiste pas uniquement à remplacer un texte par un autre, ça consiste aussi à supprimer un texte sans plus. Présentement en Chine, il n’est question dans aucun manuel scolaire des manifestations de 1989 sur la Place Tien An Men. L’érosion du souvenir par l’occultation du passé représente une technique éprouvée dont ne se privent ni les dirigeants chinois ni les bien-pensants occidentaux. Mais qui donc a intérêt à caviarder ainsi certaines données? Qui donc surtout a intérêt à ce qu’on parle de  «droit à l’oubli » là où il faudrait probablement parler de censure? On alléguera que censurer de petits renseignements sur un quidam ne revêt pas la même portée que censurer de lourdes informations sur un chef d’État. Voire… Et, de toute façon, pourquoi voler ou tuer ou duper un quidam serait-il tolérable alors que le même comportement à l’égard d’un notable serait condamnable?

Aux États-Unis, une autre affaire a des résonances analogues. En 2005, le président de l’Université Harvard, Lawrence Summers, traite devant un auditoire spécialisé et restreint de chercheurs la délicate question de la faible représentation des femmes parmi les professeurs titularisés dans le domaine des sciences dites dures (mathématiques, physique, ingénierie, etc.), et ce, dans la plupart des grandes universités américaines. Réfléchissant tout haut aux explications possibles de ce phénomène, il évoque un facteur de l’ordre de la génétique par opposition à un facteur de l’ordre de l’acquis. Le débat sur l’inné et l’acquis comporte des problèmes méthodologiques majeurs et entraîne des difficultés de tous ordres, y inclus sur le plan social en raison des dérives qui pourraient survenir en matière de discrimination notamment. Qu’à cela ne tienne : le président de l’une des plus remarquables institutions de haut savoir du monde n’entend pas reculer devant la polémique. Mal lui en prit : par un vote de 218 à 185, les « Faculty of Arts and Sciences Members » de Harvard ont adopté une résolution par laquelle ils lui retiraient leur confiance. Tôt en 2006, Summers démissionnait de son poste de président de l’université.

Sa démission était peut-être justifiée à cause de malversations financières auxquelles il se serait adonné. Peut-être même dans ce cas eût-on dû le démettre de ses fonctions. Chose certaine en revanche, un départ lié à la teneur des propos évoqués plus haut me paraît totalement inacceptable, tout comme d’ailleurs me semble complètement inappropriée la motion de censure adoptée par des universitaires en principe voués à la liberté de recherche et d’expression. Sans entrer dans des analyses techniques qui n’ont pas leur place ici, rappelons simplement que les travaux de penseurs éminents comme Steven Pinker – un scientifique Montréalais, soit dit en passant, qui fait carrière à Harvard – établissent l’impossibilité de nier, dans de nombreux cas, l’éventuelle prépondérance de l’inné sur l’acquis (ce qui ne veut pas dire l’affirmer). D’ailleurs, des femmes particulièrement réputées en recherche, comme Elisabeth Spelke, une collègue de Steven Pinker – et fréquemment en désaccord avec lui – au Département de psychologie de l’Université Harvard, a mené avec lui des discussions corsées aux affrontements substantiels et fondamentaux mais uniquement en demeurant sur le terrain de la science.

Car tous deux, pour en rester à leur cas qui heureusement n’est pas unique, admettent d’entrée de jeu que la question de la part respective de l’inné et de l’acquis chez l’humain est une question empirique et non morale. Ainsi, suivant des statistiques à la valeur reconnue même par des adversaires, la dispersion et non la moyenne des aptitudes mathématiques des hommes dans un échantillonnage donné est plus étendue que celle des femmes. Autrement dit, « parmi les plus grands scientifiques, comme parmi les plus sombres imbéciles », on trouverait naturellement une majorité d’hommes, ce qui n’empêche pas Marie Curie d’avoir obtenu deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques différentes !

Les énoncés de la morale sont normatifs et donc non testables, non réfutables à la différence des énoncés scientifiques qu’on reconnaît précisément à leur caractère testable, réfutable (Popper, Prigogine, etc.). En somme, on avait disqualifié les propos scientifiques de Summers au nom de conceptions éthiques. Voilà une des formes les plus vicieuses d’atteinte à la liberté d’expression : s’il faut taire ce que la morale de certains estime condamnable, autant renoncer immédiatement à la liberté d’expression… La question ultime ne consiste pas à savoir si, oui ou non, Lawrence Summers avait raison de poser le problème qu’il étudiait dans les termes qu’il avait choisis et, en fin de compte, si, oui ou non, il avait raison de répondre comme il l’a fait à l’épineuse question qu’il soulevait. Ultimement, ce qui se révèle extrêmement préoccupant ici, c’est que le débat scientifique ait perdu sa liberté essentielle au profit d’un tabou qui n’a aucune place en ce domaine et que cela soit survenu en l’absence de réaction de la part d’une écrasante majorité d’universitaires, qu’il s’agisse de scientifiques, de philosophes, de théologiens, de théoriciens des arts, etc. La liberté d’expression comprend évidemment aussi la liberté de se taire, mais ce serait une grave illusion de s’imaginer que le silence entraîne moins de conséquences en cette matière que la parole.

Le philodoxe irrité

Toutes les personnes, scientifiques, philosophes ou autres, qui croient avoir mis en relief quelque chose de vrai ou, à tout le moins, de valable aux fins de la discussion et de la recherche sont profondément irritées par les attitudes qui menacent ou compromettent carrément la liberté d’expression ou ses conditions de possibilité (ou les deux). Phénomène plus étrange encore, le philodoxe, c’est-à-dire le tenant d’opinions pures (et non de vérités considérées réelles ou simplement supposées telles ou encore méthodologiquement postulées), ressent une extrême irritation pour les mêmes motifs. Pourquoi donc, lorsqu’on ne défend qu’une opinion parmi d’autres, éprouve-t-on pareille irritation? Si l’on est un philodoxe un peu radical, par exemple un sceptique, où peut-on bien trouver motif à s’irriter des menaces à la liberté d’expression, attendu que ce sur quoi l’on s’exprime est justement « affaire d’opinion », c’est-à-dire affaire où chacun peut penser ce qu’il lui plaît ou s’abstenir de penser quoi que ce soit?

Il n’y a pas lieu, dans le présent contexte, de traiter en profondeur cette question d’épistémologie. Il faut néanmoins en signaler un aspect particulièrement révélateur eu égard à la question de la liberté d’expression qui retient ici notre attention. Quand on s’exprime, qu’on parle, qu’on écrit, qu’on produit une œuvre d’art, il y a deux pôles à son activité : l’origine de la parole et le destinataire de la parole. Or, en général, lorsqu’on aborde le thème de la liberté d’expression, on le fait en se plaçant du côté de l’origine de la parole. Si l’on empêche celui qui parle de dire ce qu’il veut ou si on l’empêche de dire ce qu’il veut comme il le veut ou si plus radicalement on l’empêche purement et simplement de parler, alors on se trouve indiscutablement en présence d’attaques à la liberté d’expression, lesquelles visent presque toujours des opinants jugés irritants.

Cette situation est claire. Par contre, à regarder les choses par l’autre extrémité, la perspective est moins lumineuse. Pourtant, si l’on n’empêche pas l’expression des opinions, si on ne soumet l’expression des opinions à aucune contrainte, il reste possible d’altérer la liberté d’expression, voire de l’annuler en intervenant du côté du destinataire. Comment?

Avec une sagacité incomparable, Ernst Jünger fait une remarque particulièrement pénétrante dans son Second Journal parisien : « (…) ma capacité de m’exprimer dépend du niveau spirituel de mes interlocuteurs », écrit-il. Autrement dit, la qualité de ma liberté d’expression, sa valeur opérationnelle en quelque sorte, dépend aussi de ceux qui m’écoutent, me lisent, méditent en présence de mon œuvre d’art ou s’y refusent. En fin de compte, qui voudrait neutraliser ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à s’assurer qu’on ne me porte aucune attention. Et qui voudrait altérer ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à diluer l’attention qu’on pourrait me porter. Ce serait là s’en prendre avec virulence à la liberté d’expression mais sans qu’il y paraisse. Pour ainsi dire, ce serait un cas de crime sans victime, de crime parfait.

Or ce phénomène existe et se répand de plus en plus, selon moi. Avec cette particularité que personne n’en est spécifiquement responsable, ce qui le rend tout à la fois difficile à débusquer et presque impossible à neutraliser. Car c’est une forme d’influence sociale diffuse qui explique ce phénomène, comme l’illustrent les quelques cas qui suivent retenus en raison de leur caractère exemplaire.

La fraude scientifique est devenue relativement courante. En tout cas, c’est au point où des publications aussi importantes que Nature ou le New England Journal of Medicine doivent trop fréquemment, de leur propre aveu, s’excuser auprès de leur lectorat d’avoir publié des travaux dont il s’avère finalement que les conclusions avaient été trafiquées, quand ce n’est pas outrageusement inventées. Des universitaires, ailleurs dans le monde mais également chez nous, ont été pris en flagrant délit de plagiat mais n’en continuent pas moins d’occuper leurs fonctions comme si de rien n’était. Dans Impostures intellectuelles, Alan Sokal et Jean Bricmont ont documenté les mystifications et tromperies de plusieurs des penseurs considérés parmi les plus éminents. Comment s’étonner dans ces conditions de la méfiance croissante des gens désormais forcés de constater que ceux dont le travail est d’expliquer le réel non seulement mentent mais mentent de plus en plus impunément?

Mutatis mutandis, la même observation vaut pour les milieux financiers. On ne compte plus le nombre de conseillers en placements qui ont dupé leurs clients, de fraudeurs qui ont été condamnés, de « traders » qui ont touché des boni mirobolants avant la crise de 2008 et qui en touchent de nouveau malgré les engagements à y renoncer ou à les réduire pris il y a peu de temps. Volontairement ou non, les ministres des Finances donnent trop souvent des portraits faussés des finances publiques et se dénoncent mutuellement au grand dam des contribuables. Cela sans compter les vols de grand chemin commis par de nombreux entrepreneurs au détriment des taxes payées par des gens de la classe moyenne ou, pire encore, par les gagne-petit. Un pareil contexte ne rend-il pas compréhensible la désaffection des témoins impuissants – ou si peu puissants – de ces abus réitérés de génération en génération et dénoncés par des commissions d’enquête qui se succèdent inutilement?

Politiquement, les choses font encore plus mal. Les bien-pensants dénoncent le cynisme dans lequel verserait dorénavant une majorité de citoyens incapables de comprendre les tenants et aboutissants de la vie publique et portés à généraliser indûment les comportements douteux de certains politiciens. Mais, quoi qu’on en dise, les citoyens ne versent pas dans le cynisme : ils voient tout simplement ce qui se passe et en sont indignés. D’autant plus que ce qu’ils voient, ils le voient désormais partout : des chefs d’État qui mentent en pleine télévision, qui touchent des pots-de-vin avec un sans-gêne inquiétant, qui reconnaissent avoir fraudé le fisc en ne déclarant pas des revenus illicites touchés en espèce pour éviter de laisser des traces, qui ne dénoncent pas d’autres dirigeants dont chacun sait pourtant que ce sont des criminels notoires… Et l’on pourrait continuer longtemps cette litanie assommante au propre et au figuré. Vu ces conditions peut-on se surprendre de l’attitude « cynique (!) » de plusieurs? Surtout, peut-on la leur reprocher?

Même le monde religieux n’échappe pas à cette tendance. Pédophilie plus ou moins structurée, refus pendant longtemps de dénoncer et de sanctionner les responsables de tels abus, blanchiment d’argent, collaboration avec des régimes politiques autoritaires (pour dire le moins), ces comportements observés dans l’Église catholique – qui n’en a pas le monopole – côtoient bizarrement d’autres façons d’agir qu’on trouve dans la même institution et qui sont marquées au coin d’une générosité ahurissante. Que le commun des mortels ne s’y retrouve plus, est-ce vraiment surprenant? Surtout si l’on prend en considération, pour en rester au seul christianisme, que le catholicisme, le protestantisme « officiel » et une pléthore d’églises dites évangéliques s’arrachent les parts de marché à la manière des entreprises de bières, de sodas ou de gommes à mâcher…

En fin de compte, ce qu’illustrent les cas évoqués plus haut, c’est la présence d’un contexte propre à dissuader l’auditeur d’écouter attentivement ce qu’on lui dit ou, pire encore, de nature à le convaincre de l’inutilité absolue d’écouter ce qu’on lui dit. Un tel contexte, fera-t-on valoir, n’est pas nouveau. Exact! Mais il y a quelque chose de nouveau : c’est la redoutable efficacité des instruments qui entretiennent ce contexte, le répandent sur toute la planète, l’homogénéisent par-delà les variantes culturelles, l’étoffent et surtout l’appliquent désormais à une gamme toujours plus large de situations de toutes sortes. En ces matières, au-delà d’un certain seuil, la quantité altère la qualité, et la forme supplante le contenu : le médium, comme disait McLuhan, devient le message.

Un vieux truc pour décourager les curieux qui désirent connaître des choses que certains veulent garder secrètes consiste à donner à ces curieux tellement de renseignements, de documents, etc., qu’ils n’en peuvent mais. Eh bien! voilà encore une autre façon d’attaquer sérieusement la liberté d’expression, et ce, mine de rien. Effectivement, outre le contenu décourageant des circonstances évoquées plus haut, il arrive en outre fréquemment, pour ne pas dire régulièrement, que la quantité d’informations désormais adressées à chacun devient telle qu’à peu près personne ne peut s’y retrouver véritablement, ne peut même s’y soustraire (sauf au prix de manœuvres mobilisant des trésors d’ingéniosité). Tout n’est pas mauvais sous ce rapport : grâce aux technologies actuelles, tous ont plus ou moins été informés du printemps arabe; ce dernier doit sans doute à ces mêmes technologies une large part de son succès, si relatif qu’il soit; bref deviennent possibles des opérations dont on aurait à peine pu rêver il y a encore quelques années. Corollaire tragique de cette efficacité incontrôlée : les questions graves d’hier ne figurent plus parmi les questions du jour, elles ont été supplantées comme le seront dans les prochaines heures celles qui les ont remplacées, alors que pourtant leur gravité demeure, empire parfois ou même tourne à la catastrophe. Qui parle encore de la guerre en Irak, des deux millions de déplacés à l’intérieur de ses frontières et des deux autres millions de déplacés hors de ses frontières, qui donc en parle au moment où les réfugiés syriens sont « tragiquement à la mode »? Qui parle de la dissolution des liens sociaux déjà faibles qui pourtant maintenaient vaille que vaille un minimum de cohésion dans ce pays? Des luttes fratricides et interreligieuses qui s’y pratiquent à présent? De la fausseté des arguments invoqués pour y intervenir? Qui parle encore des famines qui ont sévi dans certains coins d’Afrique? Des dommages cérébraux permanents infligés à des générations entières d’enfants privés, à des moments cruciaux de leur développement, des nutriments indispensables? Des conséquences imparables qu’entraîneront sur ces régions du monde l’absence, voire l’impossibilité d’éducation pour ces blessés du cerveau?

Pouvoir s’exprimer librement, c’est enviable, mais si personne n’écoute, c’est futile. Or, le déluge des communications entraîne justement un tel effet. On m’accusera d’exagérer. Après tout, on publie plus que jamais, on fait connaître ses vues sur des tribunes nombreuses et puissantes qui vont de la radio à Internet, on réagit en tout temps, on manifeste en tout lieu, on attaque et on se défend à une échelle inconcevable hier encore, on s’organise, on se passe le mot, on se coordonne, bref toutes les formes que peut prendre l’expression libre de ses convictions se trouvent maintenant à la portée de quiconque veut bien s’en servir. Je n’en disconviens pas. Mais j’ajoute : le danger le plus funeste pour la liberté d’expression réside en cela précisément qu’elle se croit, dans le monde présent, en meilleure posture que jamais. Qu’y a-t-il de plus insidieux que de s’imaginer victorieux quand on ne l’est pas, ou pas vraiment, ou pas encore, ou pas tout à fait? Je flaire ici des relents de victoire à la Pyrrhus.

Ne l’oublions pas : la liberté d’expression est assiégée sur deux fronts, le premier où l’on parle, le second où l’on écoute. Nous nous en tirons assez bien sur le premier front : on ne laisse plus inconsidérément bâillonner qui veut s’exprimer. Sur le second front, nous nous en tirons moins bien : il faut dire que l’attaquant est partout et nulle part, que c’est tout le monde et personne, que c’est un nouvel air du temps. Venu le moment de se protéger, il ne faudrait surtout pas se tromper de front.

En 1944, Ernst Jünger déplorait déjà que « les démocraties s’uniformisent à l’échelle mondiale ». Parce que l’uniformité, c’est ce qui empêche de sentir. En l’absence de contrastes, il n’existe pas de perception. Or, au moment où j’écris ces lignes, l’uniformisation englobe bien davantage que les démocraties : de façon galopante, elle s’insinue partout, c’est-à-dire dans tous les coins du monde, dans toutes les sphères d’activité, j’oserais presque dire dans toutes les consciences. Si, sans doute à bon droit, d’aucuns s’y objectent au nom notamment de la diversité culturelle, tous cependant la réclament au nom de la justice : si les lois fiscales deviennent comparables partout, les paradis fiscaux cesseront d’exister; si les lois ouvrières se conforment partout aux exigences de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’exploitation des enfants dans des emplois insalubres et trop souvent létaux prendra fin. On ne peut s’opposer à de si nobles objectifs.

Leur noblesse n’en supprime pas pour autant leur caractère à maints égards liberticide. Une des formes les plus cruciales de la liberté d’expression, c’est le vote. Et l’une des formes les plus décisives du vote, c’est le vote avec ses pieds, c’est-à-dire l’acte de quitter un endroit qui ne nous convient plus pour aller à un autre endroit qui répond mieux à nos souhaits. L’uniformisation élimine cette possibilité. Par analogie, la même chose vaut en ce qui touche les produits de consommation : je n’aime pas tel produit, je vote avec mes pieds et m’en procure un autre. L’uniformisation des produits (ou leur différenciation par des caractéristiques ridiculement secondaires) tue tout choix réel. Et l’on pourrait continuer cette énumération en présentant l’uniformisation de l’éducation, de l’alimentation, des contenus télévisuels (qu’on prend soin de maquiller diversement), etc.

Même le plus coriace des philodoxes est irrité par un tel état de choses : aucune opinion, si extravagante soit elle, ne parvient plus à se démarquer, rien ne dérange plus vraiment, le  « contrarian » le plus retors, le plus chafouin n’arrive plus à bousculer les idées reçues ou discutées, tout se confond dans un bruit étrange, insane, qui rend insensible l’auditeur, qui rend improductif le philodoxe, aussi provocateur soit-il.

Un périlleux paradoxe

J’ai forcé le trait. Je le reconnais. Pourtant, je ne suis pas libertarien. En tout cas, je ne me battrai jamais pour la privatisation des bornes-fontaines. En revanche, je tiens à la liberté, en particulier à la liberté d’expression qui n’est, à tout prendre, que la forme extériorisée de la liberté de pensée. En ce sens, je suis indiscutablement libéral au sens philosophique du terme. Et je sais que la liberté est menacée.

L’être humain qui désire la liberté fait trop souvent lui-même peser sur cette dernière les menaces les plus sinistres. Bien que conscient de la valeur et de la portée de la liberté, il en craint le corollaire forcé qu’est la responsabilité, il en craint aussi le bassin d’erreurs qu’elle rend possibles, il en craint enfin et par-dessus tout les risques d’échec auquel elle l’expose.

Jouant sur ces inclinations contradictoires, notre société pipe adroitement les dés : elle nous procure d’un côté une liberté qu’elle neutralise de l’autre. Nous le sentons vaguement. Nous nous accommodons malgré tout de cet attrape-nigaud. D’un certain point de vue, l’histoire de l’espèce humaine consiste en l’entreprise colossale qui cherche à remplacer l’instinct par l’intelligence. Nous jouissons des progrès que l’intelligence permet mais nous devons endurer les ratés qu’elle induit et que probablement l’instinct aurait su éviter. La cité humaine a ses charmes mais elle n’offre pas l’organisation indéfectible et sécurisante des cités de termites, de fourmis ou d’abeilles. Si, comme le soutient Bakounine, on doit faire en sorte que les êtres humains en viennent à vivre librement et en respectant la liberté des autres, c’est-à-dire la liberté de ceux qui pensent et agissent autrement, il faudra accepter un seuil de risques de plus en plus élevé.

En tant qu’individu, j’y suis prêt. L’espèce, au contraire, semble s’y opposer. L’espèce voit à sa survie. L’individu voit à ses valeurs, bonnes ou mauvaises, à tort ou à raison. L’espèce, par exemple, doit protéger l’environnement. Si le recul de la liberté – ou sa suppression – représente le prix à payer pour protéger l’environnement, l’espèce n’hésitera pas à le payer. L’espèce a toujours raison. Jusqu’à présent du moins, ce scénario a prévalu.

Tenter d’entrevoir ce que l’avenir nous réserve à cet égard, essayer de prévoir si l’espèce l’emportera encore une fois, identifier les modalités de survie d’une liberté individuelle compatible avec les exigences de l’espèce – si tant est qu’il en existe ­ –, voilà aux yeux du libéral impénitent que j’espère demeurer la question capitale à étudier et, si possible, à résoudre. Vaste programme, comme a déclaré un célèbre personnage à propos de tout autre chose!

[03.IX.2015]