V – Guerre et paix, terrorisme et morale

On ne fait pas la paix avec ses amis ; on fait la paix avec ses ennemis. Voilà une évidence que, curieusement, de nombreux théoriciens de la guerre se sentent obligés de rappeler chacun à sa manière, qu’ils soient de tradition allemande (Carl von Clausewitz, Carl Schmitt), française (Raymond Aron, Julien Freund, Christian Malys) ou anglo-américaine (Hans J. Morgenthau, Kenneth N. Waltz, John J. Mearsheimer), qu’ils se réclament de la realpolitik ou de n’importe quelle autre théorie (fonctionnalisme, institutionnalisme, etc.), qu’il soient eux-mêmes des chercheurs tels Joseph Nye, le fameux tenant du soft power, ou Samuel Huntington, le non moins fameux tenant du choc des civilisations, ou encore des praticiens comme Andreï Gromyko ou Henry Kissinger. Car cette évidence revêt la plus haute importance : pour signer la paix il faut effectivement des signataires qui, par définition, s’affrontaient et qui, précisément, veulent mettre un terme audit affrontement.

Il arrive très rarement qu’aucun des signataires n’ait perdu la guerre : en général, l’une des parties a été contrainte par l’autre à se soumettre. Que l’écrasement de l’un des deux camps découle d’une force militaire ennemie douloureusement dominante ou d’une puissance économique adverse tragiquement anémiante ou encore d’un hasard malheureusement incoercible, un fait s’impose alors indiscutablement : l’un des belligérants a perdu la guerre et a accepté de se rendre. Dans un tel cas, il y a capitulation accompagnée d’un traité de paix, formel ou non, aux conditions plus ou moins imposées au vaincu par le vainqueur.

À défaut d’un tel scénario, la seule possibilité de paix consiste en une poursuite de l’affrontement jusqu’à l’effondrement effectif de l’ennemi. Cet effondrement peut revêtir deux formes : 1) l’écroulement total qui laisse derrière soi une désorganisation complète et une absence d’autorité qualifiée pour signer la paix au nom de tous ou même pour convenir d’un armistice, d’un cessez-le-feu que divers groupuscules pourraient fort bien ne pas respecter ; ou 2) l’anéantissement complet, seule garantie absolue contre une possible résurgence de l’activité militaire ennemie (en tout cas, si l’on s’en remet aux idées de Sun Tzu et de Machiavel).

Dans l’un ou l’autre de ces deux derniers cas, la présence de l’ennemi jusqu’à l’apparition de la paix se fait sentir encore davantage que lors de la signature d’un traité de paix. Sa présence et, paradoxalement, sa nécessité. Car s’il n’y a aucun ennemi doté d’une certaine autorité pour signer une paix « valable » pour tous les belligérants ou aucun ennemi suffisamment défini et circonscrit pour qu’on puisse l’anéantir, on ne dispose d’aucun moyen d’accéder à la paix recherchée.

Or il se pourrait qu’on soit en présence d’une telle situation dans la guerre à l’État islamique (ÉI), autrement connu sous le nom de Daech.

Un ennemi protéiforme

Depuis les attentats survenus à Paris le 13 novembre 2015, la France se considère en guerre contre l’État islamique. C’est ce qu’a déclaré très officiellement le président de la République française. Mais qu’est donc au juste cet État islamique (ÉI) ?

Géographiquement, on a identifié un territoire situé en partie en Irak et en partie en Syrie où se situerait l’État islamique. Entendons par là que l’ÉI contrôle cette zone dont certaines villes telles Mossoul et Raqqa constituent les centres principaux. Considérée du point de vue des Occidentaux, cette région représente la cible géographique des opérations militaires. Mais c’est déjà une cible géographique partielle et même mouvante. Au moment où j’écris ces lignes, Daech semble effectivement avoir désormais un point d’ancrage de plus en plus solide en Lybie. Sans compter que ce n’est pas là le seul endroit à l’extérieur de la Syrie et de l’Irak où Daech s’est implanté.

Idéologiquement, Daech relève du salafisme, c’est-à-dire d’une sensibilité fondamentaliste sunnite décidée à revenir aux origines « pures » de l’Islam et prête pour cela à recourir à la violence, d’où son caractère djihadiste. En raison de ses visées religieuses fort englobantes, cet ÉI ne reconnaît évidemment pas les frontières nationales officielles, à commencer par celles des pays situées dans la partie du monde dont elle occupe une région stratégique. Cette relative précision dans la description pour ainsi dire philosophico-religieuse de Daech ne saurait toutefois cacher l’important flou qui l’entoure. On a beau insister sur les différences idéologiques entre Al-Quaïda et Daech, sur les divergences de vue entre Daech et de nombreux oulémas de diverses appartenances au sujet de la charia et de la proclamation du califat, on a beau donc préciser ainsi par contraste encore davantage les contours de la « pensée » de l’ÉI, il reste qu’elle fait partie d’une nébuleuse radicale rassemblant des adhérents formels bien sûr mais aussi des sympathisants aux convictions religieuses équivoques que nul ne peut vraiment dénoncer, car il n’y a pas d’autorité centrale de type papal dans le monde musulman.

S’agissant des personnes concrètes qui appartiennent à Daech, la confusion n’est pas moindre que dans le cas de ses caractéristiques géographiques ou idéologiques. Le plus important pays musulman du monde, l’Indonésie, fournit fort peu de membres à Daech. Inversement, des pays parmi les moins musulmans de la planète fournissent, sinon un grand nombre de membres à l’ÉI, du moins un nombre de membres assez significatif pour inspirer la crainte à leurs concitoyens (européens, américains, canadiens, etc.) puisqu’ils sont prêts à « faire des ravages » dans leur pays d’origine au prix de leur propre vie si nécessaire.

En fin de compte, quel profil peut-on réellement dresser de Daech ou de l’ÉI dont les frontières géographiques semblent mouvantes, les contours idéologiques plus confus que moins et le membership dépourvu – pour reprendre un terme de la méthodologie expérimentale – de caractères typiques opérationnalisables ? Poser la question, c’est y répondre.

Des alliés à la fiabilité calculée

Dans le cas qui nous occupe, l’ennemi n’a pas le monopole de l’ambiguïté. L’Europe s’est rangée du côté de la France tout comme les États-Unis, la Russie ou le Canada et bien d’autres. Mais que recèlent véritablement de telles alliances ?

Si ces alliés de la France ont eux aussi fait l’expérience d’actes terroristes attribuables à l’ÉI, si en conséquence ils sont véritablement solidaires de la France, ils n’en restent pas moins partie intégrante de réseaux de liens économiques, stratégiques ou autres dont l’innocuité se révèle frelatée, pour ne pas dire suspecte, voire interlope. Comment juger autrement les rapports entre les USA et certains régimes arabes officiellement amis alors que, officieusement, ils financent Daech directement ou indirectement ? Comment juger autrement les rapports stratégiques entre la Turquie et la Syrie, surtout si on les considère à la lumière du problème que posent les Kurdes que les uns veulent armer pour lutter contre Daech alors que les autres cherchent à les contenir, voire à les éliminer à la faveur d’un conflit aux composantes trop souvent insaisissables ? Comment juger autrement la Russie qui ne peut évidemment pas tolérer qu’on descende ses avions mais qui tient à Bachar El-Assad et à l’accès à la Méditerranée que lui procure le port syrien de Tartous ?

Si, encore, il n’y avait que cela ! Mais qui fabrique et vend les armes dont tous se servent dans cette guerre qu’on dénonce et nourrit tout à la fois ? Les plus importants vendeurs d’armes dans le monde sont les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Chine dont les principaux clients ont été ces dernières années, entre autres et pêle-mêle, l’Irak, Israël, l’Égypte, le Yémen dans le cas des USA ; la Syrie, l’Algérie, le Soudan, l’Égypte pour ce qui est de la Russie ; l’Arabie saoudite, le Bahrein, la Lybie, le Yémen en ce qui touche le Royaume-Uni ; les Émirats arabes unis, le Tchad, la Lybie, Israël, la Syrie pour ce qui est de la France ; l’Algérie, l’Irak, l’Iran, la Jordanie, la Lybie en ce qui concerne la Chine.

À ces ambiguïtés s’ajoutent encore celles qui résultent des objectifs de chaque pays, lesquels objectifs laissent rarement la préséance aux buts collectifs que poursuivent en principe les alliés dans cette guerre comme dans n’importe quelle autre. À tout prendre, ni la Russie ni les USA ne tiennent mordicus à un renforcement majeur de l’Europe dont une hégémonie même sectorielle les contrarierait beaucoup. La France a tendance à soutenir la Palestine à la différence des États-Unis qui préfèrent appuyer Israël, au-delà même des différends personnels entre Barack Obama et Benyamin Netanyahou. La Russie et la France demeurent jusqu’à ce jour en désaccord profond sur le sort à réserver à Bachar El-Assad. Et ainsi de suite…

Un contexte mondial propice à une radicalisation pandémique

Ne nous cachons pas la réalité : tant et aussi longtemps que le radicalisme était circonscrit, il n’inquiétait guère les Occidentaux. Même à l’état endémique, dès lors que la région concernée se trouvait à l’extérieur de l’écoumène occidental, le radicalisme ne suscitait pas vraiment les préoccupations de l’Ouest. Illustration tragique entre toutes : Boko Haram, ce mouvement de terrorisme islamiste extrémiste, a pu sévir au Nigéria, au Cameroun, au Niger, au Tchad et ailleurs, sans encourir autre chose que des dénonciations verbales de leurs exactions par les dirigeants des pays occidentaux. Rectifions : il y a bien eu quelques réactions un peu plus musclées à tel ou tel moment mais, pour le dire crûment, elles ne visaient guère qu’à sauver la face.

À partir du moment où le phénomène devient pandémique, les mentalités ont tendance à évoluer et les comportements à changer. Quand le radicalisme s’observe chez les Français, les Britanniques, les Américains, etc., alors on s’en préoccupe. Et, tout d’un coup, on veut non seulement le contrôler chez soi en refusant l’accès au territoire national à certains individus, en refusant même les immigrants en provenance de certaines régions du monde, mais on veut empêcher ses propres citoyens de se rendre en certains endroits si on les juge susceptibles de s’y radicaliser ou, pire encore, désireux d’y planifier un acte terroriste à perpétrer une fois rentré au pays. Convenons que cette attitude se comprend. Mais convenons aussi qu’elle s’en prend uniquement aux manifestations d’un problème qui persistera aussi longtemps qu’on évitera de s’attaquer à ses causes.

Il ne s’agit pas ici de nier la responsabilité qui revient aux terroristes eux-mêmes ainsi qu’à ceux qui les soutiennent. Il ne s’agit pas davantage d’imputer à l’Occident tous les torts possibles et de l’agonir d’injures forcément stériles. Il y a belle lurette que les Carlos Rangel et les Jean-François Revel de ce monde ont établi que ce sont là des positions injustifiées et plutôt indéfendables pour qui s’en tient à l’analyse rigoureuse des faits. N’empêche : il faut reconnaître avec réalisme que nous, Occidentaux, avons notre part de responsabilité dans l’évolution tragique à laquelle on assiste présentement. « Homo sum, nihil a me alienum puto » (Je suis un homme, et je considère que rien d’humain ne m’est étranger), affirmait Térence dès l’Antiquité lançant ainsi une idée grandiose : celle de l’unité morale de l’humanité.

L’unité morale de l’humanité : voilà où chercher tout à la fois la cause et la solution du problème ici étudié. Car, plus que jamais, l’humanité est une et, plus que jamais, ses problèmes sont moraux, même ses problèmes en apparence les plus strictement techniques ou les plus exclusivement militaires.

Considérons quelques caractéristiques du monde actuel. Sur le plan économique, la mondialisation transforme bel et bien l’ensemble de la planète en une seule colossale place financière, en un seul gigantesque marché du travail, bref en un tout dont aucun rouage ne peut être altéré sans affecter tous les autres à divers degrés. Seulement, les ajustements qui surviennent avantagent plus que de raison ceux qui sont déjà les mieux nantis. Il est vrai que la pauvreté recule dans le monde, que la Chine par exemple a trouvé le moyen de faire sortir environ 600 millions d’individus de la pauvreté. Il reste pourtant qu’une personne sur neuf souffre de la faim dans le monde et que ce pourcentage s’établit à une personne sur quatre dans certaines régions, notamment dans quelques coins d’Afrique subsaharienne. Alors qu’au même moment, selon la FAO, le gaspillage alimentaire mondial atteint 1,3 milliard de tonnes par année ! Il reste aussi que trop souvent la main d’œuvre est exploitée dans des pays tel le Bengladesh pour nous permettre à nous, Occidentaux, de jouir de prix « concurrentiels ». Et c’est bien dans ce genre de pays que se produisent des accidents du travail comme l’effondrement, en banlieue de Dacca, d’un immeuble industriel consacré pour l’essentiel à l’industrie textile. Comme par hasard aussi, c’est à Bhopal qu’arrivent en milieu de travail des catastrophes chimiques sans équivalent dans l’Histoire, à Bhopal la capitale du Madhya Pradesh dont le PIB par habitant est substantiellement inférieur au PIB moyen de l’Inde dans son ensemble, lequel ne représente même pas 20 % du PIB par habitant de pays comme les USA, la Norvège, la Suisse, etc.

Sur le plan environnemental, plusieurs pays occidentaux n’hésitent pas à traiter leurs voisins du Tiers-Monde comme un vaste dépotoir où l’on peut déverser, contre des pots-de-vin discrets ou des contrats forcés, des tas de matières dangereuses dont eux-mêmes ne voudraient à aucun prix. Évidemment, il arrive des accidents aussi dans les pays riches comme cela s’est produit lors des déversements de pétrole aux USA dans le Golfe du Mexique (l’affaire de la plate-forme pétrolière Deapwater Horizon de la British Petroleum) ou au large de l’Alaska (l’affaire du naufrage de l’Exon-Valdez). Mais justement ce sont des accidents et non des contaminations planifiées…

Au-delà de leur valeur tragiquement anecdotique, les événements signalés ci-dessus sont des illustrations documentées de disparités insoutenables et désormais connues partout dans le monde en raison des moyens modernes de communication. Les disparités de richesse, d’éducation, de santé, de perspectives d’avenir, toutes les disparités imaginables sont à l’avantage des pays riches. Ce qui est maintenant su, universellement su.

Rappelant cela, je ne m’éloigne pas vraiment du sujet ici à l’étude. Car aucune personne lucide ne peut croire qu’un tel état de choses n’a aucun effet. S’il est vrai qu’on ne peut excuser la barbarie, qu’on ne saurait tolérer le terrorisme, il l’est encore bien davantage qu’on doit les prévenir. La prévention ne peut pas tout mais elle peut beaucoup.

Une éthique de la prévention

Au moment où je m’apprête à publier cette réflexion sur Internet, les nouvelles nous apprennent que le territoire irako-syrien sous contrôle de Daech est dévasté comme il ne l’a jamais été. La France et ses alliés ont très durement frappé ce territoire et ses occupants, ils ont peut-être même porté un coup fatal à nombre des capacités opérationnelles de l’ÉI et probablement aussi à certaines de ses sources de revenus. L’ÉI pourrait déjà être gravement atteint.

Dans une telle éventualité, la force militaire aurait détruit une certaine part physique de l’ennemi (encore que Bachar El-Assad en profite pour exterminer certains des siens). Mais prenons garde à deux choses : 1) il n’est pas dit que Daech ne dispose pas ailleurs de ressources matérielles toujours intactes à l’heure actuelle ; et 2) toutes ses ressources matérielles seraient-elles intégralement détruites, l’ÉI demeurerait néanmoins une menace réelle, car l’ÉI est d’abord un état d’esprit, une mentalité, une idéologie, le dérivé d’une conviction religieuse, une représentation, une conception du monde et de l’être humain, en un mot une weltanschauung… Peu importe le nom dont on l’affuble, Daech est essentiellement d’ordre spirituel (au sens laïc du terme, donc immatériel) et non pas d’ordre physique ou matériel. En mai 1968, De Gaulle avait répondu à ses chefs militaires qui voulaient emprisonner Sartre : « On n’emprisonne pas la culture. » On ne peut se mesurer au spirituel avec du matériel. Au mieux, on peut par de tels moyens amener les gens à cacher leurs idées, on ne peut les convaincre d’en changer.

En ce sens, même une victoire militaire décisive restera une pseudo-victoire si l’on ne parvient pas à tarir la source des idées malveillantes, des intentions violentes. Et cette source n’a rien de chimérique, au contraire ! L’injustice criante du fossé toujours croissant entre les riches et les pauvres, sous toutes les formes que revêt cette injustice, constitue à elle seule une bombe à retardement qui arrive en fin de durée. L’échelle des valeurs trop souvent bancale, aberrante, absurde sur laquelle repose en large partie notre société dite développée risque de s’effondrer et d’entraîner avec elle toute la superstructure que nous nous sommes édifiée. Les abus se présentent sous des formes si nombreuses et si connues qu’on n’ose même plus les évoquer de crainte de lasser son auditoire devenu habitué et insensible à leurs formes même les plus extrêmes. Les réactions des bien nantis à l’égard de la vie des miséreux sont désormais elles-mêmes commandées par des modes souvent régies par les médias.

Je ne veux pas ici montrer du doigt tel ou tel prétendu coupable de la situation dans laquelle nous marinons. J’y ai ma part de responsabilité comme beaucoup d’autres. Mais je ne puis m’empêcher de constater que le déversement de pétrole au large du Texas a suscité un gigantesque tollé et que BP, en tant que responsable, a payé – et assez rapidement – des milliards de dollars en dédommagement. De nombreux autres cas plus ou moins analogues restent en suspens, traînent en longueur, qui ne se trouvent évidemment pas en Amérique du Nord ! Je ne puis m’empêcher de constater qu’on est pris d’un mouvement de sympathie et de générosité pour les Haïtiens victimes de plusieurs catastrophes naturelles coup sur coup mais qu’on fait proportionnellement moins, beaucoup moins pour des populations encore plus cruellement touchées, comme les Somaliens du camp de réfugiés de Dadaab au Kénya où vivent – mais est-ce bien vivre ? – entre un tiers et un demi million de personnes, certaines s’y trouvant depuis près de vingt-cinq ans.

Inutile de multiplier les exemples de ce genre que l’on connaît trop bien de toute manière. Mais n’avons-nous pas en ce domaine la même attitude que celle de trop nombreux américains à l’égard des armes à feu ? Eux disent : « Les armes à feu ne tuent pas, ce sont les hommes qui tuent. » Et ils laissent les armes à feu en circulation libre avec les conséquences que l’on sait. Nous, nous disons : « Ce n’est pas nous qui détournons l’argent que l’Occident verse aux pays pauvres, ce sont les dirigeants véreux de ces pays. Ce n’est pas nous qui vidons nos chargeurs de mitraillettes sur des femmes, des enfants, des vieillards et des malades, mais ce sont les soldats maniaques de ces peuples en ébullition. Et nous continuons à verser des sommes considérables à des chefs corrompus, et nous continuons à fabriquer et à vendre des armes à des conditions prétendument responsables et respectables sachant pourtant très bien qu’elles aboutiront dans les mains de véritables bandits.

Plus : nous atteignons des sommets dans l’ignorance volontaire d’injustices abominables. Il suffit de penser ici aux paradis fiscaux et aux centaines de milliards de dollars qu’on y place à l’abri de l’impôt, ce qui serait complètement impraticable si nous n’avions pas soigneusement conçu nos législations pour que cela soit possible. Nous n’aurons évidemment jamais des lois et règlements parfaitement étanches à toute tricherie, admettons-le. Mais quand on en est au point où 80 individus – j’insiste : 80 individus – possèdent autant que la moitié de la population mondiale, il y a manifestement un problème moral. Et ceux à qui il faut expliquer qu’il s’agit là d’un problème, et d’un problème moral, ont atteint un tel niveau de rationalisation de n’importe quel état de choses, ont élaboré de si efficaces mécanismes de défense contre ce qu’il y a de plus intolérable qu’on ne peut s’empêcher de voir en leur attitude une anomalie de la perception ou du jugement ou de la sensibilité ou de deux ou trois de ces facteurs d’humanité.

En une formule géniale, Paul Valéry a exprimé l’absurdité et l’immoralité de la guerre : « La guerre, a-t-il écrit, est le fait d’hommes qui ne se connaissent pas et qui se tuent pour des hommes qui se connaissent et ne se tuent pas. » Voilà qui vaut, me semble-t-il, pour toutes les formes de guerre, y inclus le terrorisme, y inclus les guerres économiques ouvertes ou larvées, y inclus les guerres psychologiques de propagande et de rationalisation, y inclus les guerres religieuses…

De ce point de vue, la véritable guerre actuelle n’a rien de militaire ou bien peu. Elle relève plutôt de la morale.

[06.XI.2015]

IV – Deux questions sur le référendum de 1995

Le souvenir, heureux ou malheureux c’est selon, du référendum de 1995 et de ses résultats s’est imposé avec beaucoup de vivacité ces dernières semaines. À vrai dire, ce sont les médias qui ont fait, à tort ou a raison, un événement de cet anniversaire. Je dis que ce sont les médias car, autant que j’aie pu constater, les gens en général n’en ont guère fait état. Jeunes ou moins jeunes, citadins ou ruraux, femmes ou hommes, Québécois dits de souche ou Québécois d’immigration plus ou moins récente, dans aucun de ces groupes il n’y a eu, à ma connaissance, de mouvements importants visant à souligner cet événement.

Dans les groupes plus politisés, il en est allé autrement. Mais ces groupes sont peu nombreux, et chacun compte un nombre de membres assez limité. Quoi qu’il en soit, on y a marqué le coup de diverses manières dont la portée s’est finalement révélée plutôt restreinte. Sauf peut-être dans le monde de l’édition où divers livres sont parus sous la plume de juristes comme Frédéric Bérard et Stéphane Beaulac (Droit à l’indépendance. Québec, Monténégro, Kosovo, Écosse, Catalogne) aussi bien que de militants souverainistes ou fédéralistes, de John Parisella (La Politique dans la peau. Mes années avec Robert Bourassa, Claude Ryan, Daniel Johnson et Jean Charest) à Christian Saint-Germain (L’Avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire) en passant par Jean-François Lisée (Tous les espoirs, tous les chagrins). Mais le lectorat québécois étant ce qu’il est, surtout en matière d’essais, l’importance de ces publications – non pas leur valeur, mais leur rayonnement – demeure toute relative.

Cette dichotomie dans les dispositions à souligner ou non un moment caractérisé de notre histoire m’inspire quelques questions et considérations.

Peut-on « perdre » un référendum ?

Défini simplement, le référendum est un procédé permettant au corps électoral de s’exprimer sur un sujet donné. Il s’agit donc d’une espèce d’enquête visant à identifier l’opinion populaire sur telle ou telle chose. Qu’il soit question de ratifier ou non un texte législatif, de trancher un désaccord entre pouvoirs publics ou de demander à la population de se prononcer sur la mise en œuvre d’une idée ou d’un projet, dans tous les cas de figure le but est de découvrir la volonté populaire.

Or, dès ce point de départ, une divergence majeure sépare les souverainistes et les fédéralistes. On peut effectivement avoir deux attitudes en pareille matière : on peut tenir un référendum pour connaître la volonté populaire ou on peut tenir un référendum pour orienter la volonté populaire. Ces deux attitudes se sont révélées clairement dans les propos des leaders des camps du OUI et du NON. Par exemple, quand les dirigeants indépendantistes demandaient à leurs partisans pendant la campagne référendaire de convaincre chacun une personne, ne serait-ce qu’une seule personne, de voter pour le OUI, à l’évidence ils cherchaient à influencer la volonté populaire, attendu que si chaque partisan parvenait à convaincre un de ses concitoyens de voter pour son camp, le gain en suffrages allait être majeur. Autre illustration mais dans le camp du NON cette fois : quand les dirigeants fédéralistes s’inquiétaient de « faire sortir le vote » et s’évertuaient à mettre en place les moyens pour ce faire, à l’évidence le « vote » qu’ils voulaient « faire sortir » était fédéraliste; ils voulaient que les fédéralistes fassent connaître leur volonté de demeurer au Canada.

En somme, dans le camp du NON, on concevait l’exercice comme un référendum de consultation par opposition au camp du OUI qui concevait l’exercice comme un référendum d’arbitrage. Dans le premier cas, on veut connaître la volonté du peuple. Dans le second, on veut influencer cette même volonté pour qu’elle choisisse telle option plutôt que telle autre.

Pour ceux qui conçoivent le référendum comme une consultation, dès lors que la volonté populaire est effectivement connue et quelle qu’elle soit, l’objectif poursuivi par le référendum est atteint. Tout le monde y gagne, car tout le monde est – enfin – fixé. Inversement, pour ceux qui conçoivent le référendum comme un acte d’arbitrage populaire entre options différentes, voire opposées, dès lors que la volonté populaire s’est exprimée et quel que soit son choix, l’un des camps a gagné et l’autre a perdu.

Tout le monde gagne dans le premier cas, un des deux camps gagne dans l’autre. Ce n’est pas du tout la même chose. Quand tout le monde s’estime gagnant, tous considèrent que la question est réglée, et définitivement. Par contre, quand un camp s’estime gagnant, l’autre camp du moins on peut s’y attendre voudra de nouveau tenter sa chance quand les circonstances s’y prêteront.

Cette dernière perspective caractérise le point de vue souverainiste et constitue le fondement de l’affirmation voulant que les Québécois se soient dit NON à deux reprises, en 1980 et en 1995. Si les souverainistes avaient eu l’autre point de vue, ils n’auraient pas tenu un second référendum après l’expression claire de la volonté populaire en 1980 (59,56 % de OUI vs 40,44 % de NON). D’ailleurs, c’est effectivement ce que les tenants du fédéralisme ont fait valoir quand il était question de tenir un second référendum : pourquoi, demandaient-ils, soumettre de nouveau à la population une question qu’elle a déjà tranchée nettement?

À ce stade de l’analyse, il paraît donc justifié de conclure ceci : les prémisses sur lesquelles reposait la démarche référendaire n’étaient pas les mêmes dans les deux camps. Or il y a eu un autre malentendu majeur.

A-t-on tenu un référendum ou un plébiscite ?

Alors que le référendum exprime le point de vue de l’ensemble des citoyens sur un texte, un projet ou toute autre donnée, le plébiscite porte sur la confiance qu’on accorde à une personne. Ainsi, le peuple peut renouveler et confirmer sa confiance à un chef politique en place ou l’accorder à un individu qui n’est pas encore le chef politique mais qui le devient de ce fait. Référendum et plébiscite constituent deux opérations fort différentes.

Or que s’est-il passé en 1995 ? Manifestement, au départ, on est en présence d’un référendum. Car la question soumise à la population requiert que cette dernière se prononce sur une démarche inscrite dans un cadre légal et susceptible d’aboutir, au moins en théorie, soit à un nouveau partenariat entre le Québec et le Canada, soit à la souveraineté pure et simple du Québec. D’aucuns ont dénoncé cet exercice au motif que la question était non seulement alambiquée mais absconse, abstruse, inintelligible. D’autres lui ont reproché de faire dépendre le partenariat envisagé d’une entité, le Canada, qu’on n’avait même pas consulté sur la possibilité de tenir pareille négociation avec lui. D’autres s’interrogeaient sur la valeur de cette démarche étant donné son caractère – à la limite – unilatéral alors que – à la limite – le Canada se verrait aussi profondément transformé que le Québec, conséquence nettement bilatérale ! En tout état de cause, qu’on aime ou non la question soumise à la population, que cette question soit admirable ou exécrable, le fait demeure qu’elle donne lieu à un référendum.

Or voilà que le nombre de partisans du OUI semble plafonner (peut-être même décliner selon certains), voilà que le camp du OUI paraît en conséquence incapable de franchir le seuil requis pour l’emporter, bref voilà qu’il semble s’acheminer vers un nouvel échec. Manœuvre ingénieuse, notable même par l’abnégation qu’elle exige du chef souverainiste Jacques Parizeau, l’attribution à Lucien Bouchard du rôle de négociateur en chef d’un éventuel partenariat avec le Canada propulse ce tribun naturel au premier plan de la campagne référendaire et l’érige, de facto, en chef du camp du OUI (ce que Jacques Parizeau facilite en s’éclipsant autant que faire se peut).

Dès lors, les partisans du OUI se multiplient. À partir d’un certain point, on a même des raisons sérieuses de les croire plus nombreux que les partisans du NON. Le vent a tourné. Que s’est-il donc passé ?

Notons d’abord que la question référendaire n’a évidemment pas changé. Notons aussi que l’argumentaire souverainiste reste le même. Notons enfin que le changement constaté s’est produit en quelques jours à peine et en l’absence de toute transformation substantielle de la position souverainiste. Il serait étonnant par ailleurs que cette évolution considérable découle d’une nouvelle pratique pédagogique dans l’art de présenter les choses aux citoyens : ce genre de changement par l’éducation populaire prend en effet beaucoup de temps et ne peut survenir en quelques jours.

Reste un seul facteur : on a changé de chef, non pas de jure mais de facto, comme je l’ai déjà signalé. Pour le meilleur ou pour le pire, le nouveau chef inspire confiance. Sous le rapport du contenu, il soutient la même chose que son prédécesseur, exactement la même chose (à quelques changements cosmétiques près). Peu importe, on a confiance en lui. Le soutien refusé au premier est octroyé au second et à la vitesse grand V. Certains pensent que ce résultat découle d’un charisme irrésistible. Certains autres estiment qu’il découle d’un tsunami de sympathie pour un homme qui a éprouvé et vaincu des problèmes de santé dont il affiche toujours malgré lui les séquelles qu’il domine courageusement. Vraies ou fausses, ces explications n’ont aucune importance du point de vue qui nous occupe ici. Seul compte le fait suivant : les citoyens sont prêts à donner leur confiance à Lucien Bouchard et à nul autre, il sont disposés à le plébisciter.

Voilà le phénomène-clé : on ne prend plus part à un référendum mais à un plébiscite. On a moins à se prononcer sur une question de fond qu’à manifester ses sentiments à l’égard d’un individu. Le changement est de taille et par son ampleur et par sa rapidité et surtout par son caractère essentiel : la nature même de la consultation est altérée. Seulement, comme disaient les Anciens, « violenta non durant » (L’effervescence, l’emballement ne durent pas). Et, effectivement, le retour à la normale (pour ainsi dire) s’amorce. Non pas le retour du naturel qui revient au galop, mais celui, plus lent et plus constant, du normal qu’on retrouve insensiblement après un épisode d’excès plus ou moins poussé.

Une semaine plus tôt, le OUI l’aurait emporté, croit John Parisella. Et il a probablement raison. Si Lucien Bouchard était entré en scène en sa qualité de « nouveau chef » un peu plus tard – ne serait-ce que cinq ou dix jours plus tard –, le sommet de l’engouement qu’on lui a manifesté aurait été décalé de quelques jours. Au moment où les citoyens se rendaient aux urnes, cet engouement aurait atteint son apogée.

Ce qui ne s’est pas produit, car l’exaltation n’a pu se maintenir suffisamment longtemps chez un nombre de citoyens assez grand pour que leur changement de cap redonne l’avance au NON. On aura beau dénoncer la fameuse « déclaration d’amour des Canadiens pour leurs compatriotes québécois » ou, à l’opposé, le fait que le camp du OUI n’a pas comptabilisé les dépenses considérables que représente l’appui des syndicats et de leurs membres, on aura beau dénoncer les promesses réellement ou prétendument fallacieuses des leaders fédéralistes ou le côté intentionnellement ou accidentellement équivoque ou amphibologique de la question élaborée par le camp du OUI, rien de tout cela ne change quoi que ce soit à l’affaire.

Et deux choses paraissent très plausibles. 1) Indépendamment des résultats, tôt ou tard, l’emballement d’un certain nombre de gens serait « tombé ». Plusieurs souverainistes au reste convenaient que, pour cette raison entre autres, une victoire serrée du OUI aurait été difficilement gérable (à moins de recourir à la cage à homard évoquée par Jacques Parizeau de façon cauteleuse mais sagement, démocratiquement ignorée par Lucien Bouchard). 2) La confusion initiale entre référendum de consultation et référendum d’arbitrage se serait doublée d’une seconde confusion entre référendum et plébiscite. Si, comme certains le croient, la Loi sur la clarté est inacceptable, je doute que quiconque puisse juger souhaitable la double confusion illustrée plus haut.

Et cela dit, sans parler de la question référendaire que beaucoup de gens tant chez les souverainistes que chez les fédéralistes estimaient impropre à doter l’ensemble des citoyens d’une assise nette pour gérer la suite des choses.

Une impasse prévisible

Rétrospectivement, il est toujours facile de porter un jugement sévère. Dans le cas présent toutefois, il faut convenir de ceci : les facteurs bien connus et susceptibles de mener à l’impasse n’étant pas négligeables, il n’y avait aucune prouesse intellectuelle à prévoir l’apparition d’un imbroglio. Il se trouve même des personnes pour soutenir que cet imbroglio était délibérément recherché par quelques stratèges qui voyaient là une position de repli, un tremplin pour rebondir en cas de résultats plus ou moins exploitables à leurs fins…

En un tel domaine, la limpidité, la simplicité, l’univocité sont ou devraient toujours être de rigueur. Il s’agit là d’une condition peut-être insuffisante mais sûrement nécessaire pour que le sens d’un exercice référendaire soit évident et pour que la gestion des lendemains référendaires soit optimale. Les Écossais et les Britanniques l’ont compris qui se sont entendus sur le libellé de la question référendaire à soumettre à la population. Aucun faux-fuyant n’est possible en l’absence d’ambiguïté.

À question univoque, réponse nette. À démarche simple, résultat gérable.

[07.XI. 2015]

III – Raison et déraison en politique : le cas des nationalistes et des historiens

Au Québec, il est toujours délicat de traiter de nationalisme, de fédéralisme, d’indépendantisme, etc. Entendons-nous : en traiter avec professionnalisme ne pose aucun problème ou, du moins, ne devrait pas en poser. Politologues, sociologues, économistes, juristes, chez nous comme ailleurs, peuvent fort bien aborder ces questions avec toute l’objectivité humainement accessible en l’espèce. Un Guy Laforest ou un Gérard Bouchard, deux universitaires, constituent à leur manière une illustration significative de ce phénomène. D’autant plus significative, à vrai dire, que l’un et l’autre affichent des positions claires, le premier étant fédéraliste alors que le second est souverainiste.

Le cas des historiens se présente un peu différemment. En raison de la nature même de leur travail, la couleur de leur pensée teinte souvent leur œuvre. Car l’histoire relève en un sens autant de l’art que de la science. Dans Comment on écrit l’histoire, Paul Veyne a rédigé d’admirables pages à ce propos : l’histoire, explique-t-il, est un roman… mais vrai. Et, bien avant lui, les Anciens avaient sagement fait observer que « Historia infima scientia [est] » (L’histoire est la plus humble des sciences). S’agissant des journalistes, ces historiens du temps présent, si les uns recherchent la plus grande neutralité, les autres se révèlent d’ardents militants. Ce qui correspond à deux traditions différentes qui ne font aucunement difficulté dès lors qu’on identifie clairement à quelle enseigne on loge : après tout, le journalisme engagé a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse.

Mon propos ici ne consiste pas à reprendre en les résumant ou en les critiquant les conclusions de chercheurs renommés, comme les Girardet, Gellner, Hobsbawn et tutti quanti dont les travaux sur le nationalisme et ses avatars ne font peut-être pas autorité aux yeux de tous mais font école aux yeux de plusieurs. Plus simplement, je souhaite démêler – ne serait-ce qu’un tout petit peu – l’écheveau des idées, préjugés, sentiments et autres opinions ou réactions qui constituent la trame plus ou moins heureuse, l’enchevêtrement devrais-je dire, du nationalisme et, par voie de conséquence, de son contraire ou à tout le moins de ce qui en diffère. Évidemment, par-delà les concepts, je ne pourrai éviter d’aborder certaines pratiques dont l’analyse n’a jamais été, n’est toujours pas et ne sera sans doute jamais facile, analyse qui, pour cette raison, prête forcément flanc à la critique.

Quelques questions de vocabulaire

Le terme même de « nationalisme » porte une charge réellement explosive. Romain Gary, énonçant l’opinion de plusieurs, a écrit : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres. » S’exprimant ainsi, il faisait tout simplement une variation sur un thème déjà exploité par De Gaulle qui a soutenu ceci : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. » De son côté, Albert Einstein a affirmé sans ambages : « Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité. » Les citations de ce type sont si nombreuses que certains enseignants en ont fait une véritable chrestomathie. Mais là n’est pas ma préoccupation. Elle réside plutôt dans le fait même que tant de penseurs, de personnages politiques, d’artistes, etc. aient en commun cette idée qu’il y a comment dire ? quelque chose de regrettable, pour ne pas dire de méprisable, dans le nationalisme.

Soyons clair : je ne suis pas nationaliste, car j’y vois un danger évitable, mais le nationalisme auquel je m’objecte n’est pas n’importe lequel. Évitons les typologies savantes de ce phénomène et tenons-nous en à quelques indications sommaires. Il existe un nationalisme territorial, par exemple celui qu’ont révélé les revendications françaises ou allemandes selon les époques à l’égard de l’Alsace. Il y a aussi un nationalisme économique qu’un très grand nombre d’États pratiquent en dépit de tant de déclarations officielles condamnant le protectionnisme. Il y a en outre un nationalisme religieux ou – même clérical, comme en a témoigné en son temps le gallicanisme et comme en attestent présentement le chiisme et le sunnisme dont les différences essentielles tiennent à une interprétation de l’Islam et de la succession de Mahomet, ce qui n’empêche pourtant pas que l’Iran, entre autres pays, soit majoritairement sinon exclusivement chiite (ce qui est le cas de 90 % à 95 % de sa population), d’où une propension à une religion « nationale ». On observe aussi l’existence d’un nationalisme artistique tel que celui dont le musicien norvégien Edvard Grieg fait preuve dans son Concerto pour piano en la mineur, op. 16, où il introduit à dessein une structure musicale caractéristique de la musique populaire de son pays et des motifs musicaux imitant une danse norvégienne typique. Le nationalisme linguistique, quant à lui, n’a guère besoin de présentation tant il est répandu, notamment chez ceux qui estiment leur langue menacée.

De façon usuelle et plus synthétique, on parle souvent de nationalisme ethnique et de nationalisme civique. Le premier repose, dit-on, sur des structures sociales, une langue et des traits culturels partagés par les membres du groupe concerné. Le nationalisme civique, pour sa part, relèverait davantage de choix voulus par ceux qui y adhèrent, il résulterait donc d’une volonté politique : en ce sens, Renan disait qu’« une nation est un plébiscite de tous les jours ».

La variété des approches de ce phénomène permet à certains analystes de parler également de nationalisme culturel, de nationalisme racial, de nationalisme biologique ou sociobiologique (tel que le nazisme). D’autres penseurs, conjoignant la notion d’abscisse et la tradition française, préfèrent distinguer les nationalismes en termes de gauche et de droite (par exemple, le nationalisme maurassien) à la différence de certains autres qui, empiriquement, réservent le terme de nationalisme à l’attitude revendicatrice des groupes humains qui, privés d’indépendance ou se croyant tels, la recherchent avec une ardeur plus ou moins pacifique, démocratique, etc. (ce qu’illustre le cas irlandais).

S’il n’est pas question ici de définir de façon pointue les divers types de nationalisme qu’on peut concevoir, encore moins d’en tenter une classification exhaustive, il reste qu’une clarification s’impose : le nationalisme qui crée chez moi de l’inconfort, qui parfois va jusqu’à me répugner viscéralement, c’est celui qui tourne autour de la notion d’ethnie. Là-dessus, il y aurait apparemment un consensus au Québec, et ma répugnance serait partagée par une majorité de ceux-là mêmes qui se déclarent nationalistes. En somme, si l’on me permet de recourir à une expression populaire, je m’en ferais pour rien. Mais est-ce bien exact ?

De la franchise de Jacques Parizeau à la fourberie de quelques intellectuels

On a reproché à Jacques Parizeau sa fameuse déclaration sur le vote ethnique au soir du dernier référendum québécois. Comme beaucoup, je ne souscris évidemment pas aux relents d’anti-égalitarisme électoral que dégage un tel propos. Mais je tiens à saluer la franchise crue de cette opinion. Car, en vérité, nombreux sont ceux qui pensent à peu près la même chose et ne s’en cachent pas en privé sans avoir le courage de l’avouer en public. Il en résulte une situation malsaine. Plus malsaine, en tout cas, que celle engendrée par les mots qui ont échappé à Jacques Parizeau dont la vie témoigne par ailleurs de son ouverture aux différences et de sa capacité d’échanger sur des questions aussi sensibles.

Car cette dernière attitude d’ouverture et d’échange devient trop rare chez ceux qui se définissent eux-mêmes comme nationalistes. Je comprends que certains d’entre eux dénoncent l’emploi du terme « séparatiste » par des fédéralistes : ce vocable, à connotation négative, met en évidence le caractère sécateur du nationalisme québécois qui, positivement, vise à la création d’un État distinct du Canada. Inversement, je comprends que certains fédéralistes dénoncent l’emploi à leur sujet du terme « traître » par des souverainistes : ce vocable, à connotation négative lui aussi, met en évidence le caractère obstructif du fédéralisme québécois qui, positivement, vise à la conservation et au développement d’un Canada incluant le Québec. En fin de compte, les uns comme les autres refusent qu’on identifie l’une des conséquences de leurs visées mais tiennent à débusquer une des conséquences des visées de leurs adversaires. Au-delà des divergences de vues, le respect et la bonne foi commandent pourtant qu’on s’abstienne de définir les intentions de son adversaire par un aspect négatif inévitable qui existe bel et bien mais n’en constitue nullement l’aspect primordial.

Cela dit, quelques intellectuels cultivent une attitude ambiguë. À force de dire et de redire que, pour « accéder au pays », il faut expliquer mieux encore l’option souverainiste, ils laissent entendre que leurs adversaires sont à ce point obtus ou ineptes que des générations d’explications n’ont pas suffi et ne suffisent toujours pas à leur rendre accessible ou intelligible la « vérité nationale », ce qu’ils présentent comme l’évolution « normale », « naturelle » d’un peuple, l’accès à la souveraineté. Si on a voté contre cette option, semblent-ils penser, c’est qu’on n’a rien compris. Un point, c’est tout. Corollaire : le problème est pédagogique, il faut donc reprendre l’explication.

Et si, au contraire, « on » avait fort bien compris ? Et si, au contraire, « on » avait en toute lucidité fait un choix en conséquence ?

C’est à ce point précis que se pose la question du rôle des historiens. En principe, l’histoire est plus que jamais éprise de rigueur quant aux sources où elle s’abreuve et aux méthodes qu’elle met en œuvre. On ne peut nier qu’il y ait eu ces dernières années une évolution en ce sens de l’historiographie. Il reste néanmoins vrai qu’une distorsion sérieuse est perceptible dans un groupe important d’historiens québécois. Et ce, depuis un long moment. Dans La pensée nationaliste de Lionel Groulx, Frédéric Boily a mis en lumière le caractère militant de la discipline historique telle que l’a conçue le chanoine :

La discipline de l’histoire nationale, écrit Boily, semble encore aujourd’hui être pratiquée par certains historiens dans le même but que Groulx, c’est-à-dire en vue de créer ce qu’on peut appeler des « mythopolitiques », visant la mobilisation identitaire (p. 210, souligné par moi).

On pourrait ergoter longtemps sur le caractère organiciste ou culturaliste de la conception de l’histoire dont se réclament Groulx et plusieurs de ses disciples et sur les conséquences qui en découlent. Un fait demeure : non seulement Groulx voit l’histoire, entre autres choses, comme un instrument de militantisme mais il voit les historiens et, plus largement, les intellectuels à la manière de Barrès, c’est-à-dire comme des penseurs engagés dans une direction précise, autrement dit comme des militants. On est loin ici de l’intention scientifique… D’autant plus loin que Groulx va jusqu’à concevoir l’éducation comme investie d’une mission comparable à celle de l’histoire : elle est, ainsi que le rappelle Boily, « au cœur de son programme politique de construction nationale ». Si cela ne consiste pas à instrumentaliser l’histoire et l’éducation à des fins politiques, on se demande bien ce que c’est…

On objectera probablement que l’époque est révolue où prévalait une telle façon de voir et que de toute manière je fais preuve d’un biais propre à soutenir mon point de vue. Pourtant, des spécialistes qui ne sont ni québécois ni canadiens-français ni canadiens-anglais partagent ma perspective. Ainsi, parlant de la bataille des Plaines d’Abraham et de la défaite de Montcalm, Betrand Fonck et Laurent Veyssière constatent, dans La Chute de la Nouvelle-France, le phénomène suivant :

La dimension affective de la défaite puis du changement de régime colonial, entretenue par la plupart des historiens canadiens-français puis québécois depuis le XIXe siècle, n’a pu que fausser la perception de cet événement fondateur dans la mémoire collective (p. 20, souligné par moi).

Éminent historien de La Guerre de Sept Ans, 1756-1763, Edmond Dziembowski reconnaît humblement qu’« en histoire, comme chacun sait, tout est question de point de vue » (p. 546, souligné par moi). Soit ! Mais le reconnaître, comme Dziembowski y consent, et pondérer en conséquence ses énoncés historiques relèvent d’une probité intellectuelle qu’on ne retrouve pas chez ceux qui occultent la chose.

Récemment, deux politologues québécois, Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, dans une étude intitulée Les Nouveaux Visages du nationalisme conservateur au Québec, ont soutenu qu’il existe chez nous un réseau intellectuel hégémonique qui vise rien moins qu’à contrôler l’expression des opinions en certaines matières. Ce réseau comprendrait des personnes comme Jacques Beauchemin, Mathieu Bock-Côté, Éric Bédard, Marc Chevrier, Charles-Philippe Courtois, Stéphane Kelly, Gilles Labelle, Joseph Yvon Thériault, des organismes comme le journal Le Devoir, les revues Argument et L’Action nationale, la Fondation Lionel-Groulx, l’Institut de recherche sur le Québec et la Coalition pour l’histoire.

Piotte et Couture ont-ils raison ? Possible. Je n’ai pas contrôlé moi-même toutes et chacune de leurs assertions. Ce que je sais, en revanche, c’est que le CIRCEM (Centre intedisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités) et l’ONOUPS (Observatoire sur les nouvelles pratiques symboliques) ont rompu des lances l’un contre l’autre à ce sujet et que certaines des personnes concernées, dont l’historien Éric Bédard (qui n’a aucun lien de parenté avec moi), ont fait savoir que l’ouvrage de Piotte et Couture méritait une réponse en bonne et due forme. À ma connaissance, aucune telle réponse n’est parue à ce jour, ce qui est embêtant à la lumière du principe antique voulant que « silentes te probant » (puisqu’ils se taisent, ils t’approuvent)…

Mais il y a quelque chose d’un peu plus embêtant ! Pour lutter contre « le déclin constant du nombre de chaires et de postes consacrés à l’histoire nationale dans les universités québécoises », la Coalition pour l’histoire recommande « la création d’une 5ième section de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) consacrée à l’histoire politique du phénomène national au Québec ». Remarquons les libellés : pour combler un manque en histoire nationale, on veut accroître la recherche en histoire politique du phénomène national. N’y a-t-il pas ici, mine de rien, une réorientation des choses ? Et une réorientation qui n’a rien de neutre ?

Le Mouvement national des Québécois (MNQ), la Fondation Lionel-Groulx et d’autres mouvements nationalistes regroupent en leur sein diverses personnes, dont des historiens, qui sont par ailleurs membres de la Coalition pour l’histoire. Le MNQ affirme haut et fort que « sa mission est de défendre et promouvoir l’identité québécoise (…) et de faire du Québec un pays français et démocratique » (souligné par moi). Fort bien. Je n’ai rien là-contre. Et les historiens, comme tous les autres citoyens, ont pleinement le droit de faire valoir leurs choix politiques et de militer pour leur réalisation.

Ce contre quoi je m’élève, c’est le fait que ces mêmes historiens prétendent à la neutralité en matière d’enseignement de leur discipline et veuillent infléchir cet enseignement dans un sens qu’ils estiment, eux, être le bon ou, à tout le moins, être préférable à celui qui, à leur avis, prévaut maintenant. Qu’on me comprenne bien : je ne m’objecte nullement à l’engagement – même le plus partisan – des historiens ou de qui que ce soit d’autre. Mais que dirait-on d’économistes qui voudraient repenser l’enseignement de leur discipline pour ériger leur orientation personnelle en norme pédagogique ? On prétendra que je prête ici à certaines gens des intentions qu’ils n’ont jamais formulées. Ce n’est pas le cas.

Les mêmes personnes appartiennent à des organismes dont les objectifs sont forcément les leurs. Souvent ces mêmes personnes ont rempli des fonctions politiques officielles au sein de partis politiques. Je n’ai rien là-contre encore une fois. Au contraire ! J’estime et respecte l’engagement politique au plus haut point. Mais je le distingue du lobbyisme. Et, par-dessus tout, je tiens à garder une distance prudente entre, d’un côté, l’engagement politique ou le lobbyisme ou tout autre activité militante et, de l’autre, la fonction éducative.

Cette situation ne se retrouve pas seulement chez quelques historiens québécois. Le justement célèbre E. J. Hobsbawn, historien fameux, estime que plusieurs ont développé une dépendance au nationalisme et que les historiens – trop souvent – les entretiennent dans cette dépendance. « Historians, écrit-il, have been drug dealers to the addicts of national self-affirmation. » (Les historiens sont les narco-pourvoyeurs de ceux qui ont développé une dépendance au nationalisme.) Il écrit encore : « Historians are to nationalism what poppy-growers in Pakistan are to heroin-addicts: we supply the essential raw material for the market » (Les historiens sont au nationalisme ce que les cultivateurs pakistanais de pavot à opium sont aux héroïnomanes : les fournisseurs du marché en matière première essentielle.)

Nous, Québécois, n’avons donc pas l’exclusivité de telles tendances. Nous avons cependant une propension incontestable à ressasser l’idée de nationalisme et les idées qui gravitent autour d’elle, comme le fédéralisme, le multiculturalisme, l’interculturalisme, etc. Et nous savons nous y compliquer les choses. Soient le multiculturalisme et l’interculturalisme. S’ils sont conceptuellement différents, du moins à s’en remettre aux définitions employées par la Commission Bouchard-Taylor, je partage l’avis exprimé sur les ondes de RDI par Daniel Weinstock, expert-conseil auprès de ladite Commission et « […] je ne pense pas que l’interculturalisme et le multiculturalisme sont si différents que ça. […] La différence tient plus à des nuances qu’à des principes fondamentaux ». Mais il se révèle facile de présenter le multiculturalisme comme un « complot visant à écraser les besoins particuliers de la francophonie sous le poids politique de la multiculture » (Hobsbawn). Surtout si l’on y ajoute la sauce graveleuse où se mêlent les termes peuple, nation, État, société, souveraineté, indépendance, culture, minorité, langue, survie et de nombreux autres… Le plat est alors prêt, et la table est mise !

L’émotif et le rationnel

Le nationalisme économique a quelque chose de froid : les données économiques se mesurent et, théoriquement du moins, les décisions qui s’y rapportent peuvent être rationnelles. On peut sciemment choisir de renoncer à des prix attrayants sur certains articles importés pour sauvegarder une industrie ou quelques entreprises dont les produits plus coûteux sont fabriqués localement, ce qui protège des emplois locaux. Et on peut faire l’inverse. Je ne dis nullement qu’il soit approprié de faire l’une ou l’autre chose, je dis simplement qu’on peut les faire au nom de considérations dûment mesurées, quantifiées.

Il en va de même du nationalisme géographique. Personne n’aime renoncer à un territoire, mais ce dernier peut être circonscrit et comparé à un autre dont l’équivalence paraît, selon le cas, acceptable ou non. Ou encore on peut établir des principes d’arpentage ou de géographie physique en vertu desquels, au moins théoriquement ici encore, on peut attribuer telle ou telle partie de tel ou tel plateau continental sous-marin à tel ou tel État.

Par contre, dès qu’on passe au nationalisme ethnique, peu importe le critère dont on se sert pour le définir l’histoire, la langue, etc. , l’émotion prend le dessus. Or, lorsque prévalent l’émotion, le sentiment ou la passion, ce qui prévaut échappe à tout contrôle. On ne décide pas d’aimer ou de détester, de se sentir menacé ou non, de craindre l’avenir ou d’être envoûté par le risque, d’éprouver de la jalousie plutôt que de l’indifférence : sentiments, émotions, passions surgissent en nous et, en un sens, nous en devenons pour ainsi dire les instruments. Intuitivement, chacun sait bien que ce serait un progrès incomparable de pouvoir gérer ses émotions comme on gère son budget : la chose pourrait à l’occasion se révéler douloureuse mais nous la contrôlerions tout de même. Dans le cas des sentiments et émotions, nous ne pouvons gérer que leurs expressions : nous pouvons ne pas exprimer la pitié que nous inspire tel individu mais nous l’éprouvons tout de même, nous pouvons arriver à contenir la violence de nos réactions colériques mais nous demeurons habités par une colère qui pourrait éclater si nous ne restions pas vigilants, nous pouvons nous empêcher de céder à l’amour qui nous dévore mais cet amour nous habite volens nolens.

Il existe un registre du nationalisme où domine l’irrationnel. Outre le nationalisme ethnique, ce registre comprend aussi le nationalisme religieux et certaines formes de nationalisme culturel apparentées à un genre de tribalisme élargi. Il s’agit là d’un fait. Ce n’est ni bon ni mauvais comme la curiosité n’est en soi ni saine ni malsaine. Mais comme la curiosité, le nationalisme à dominante irrationnelle (ou émotive ou sentimentale, comme on voudra) peut prendre un bon ou un mauvais pli selon qu’on s’y laisse aller dans telle ou telle circonstance. Il n’y a pas lieu de nier son existence, ce qui de toute façon se révélerait stérile. Il y a lieu d’en canaliser l’exercice comme on le fait avec la curiosité qu’il vaut mieux consacrer, par exemple, à l’observation du monde, à son explication scientifique qu’à l’espionnage maladif d’un voisin ou d’un collègue dont la vie privée semble avoir quelque chose d’occulte, d’impénétrable, voire d’intrigant.

Toute comparaison est bancale. Celle-ci vaut pourtant qu’on la médite car elle fait pressentir la possibilité et l’avantage de se soustraire à l’irrationalité du nationalisme. Dans sa Querela pacis (Plaidoyer pour la paix), Érasme de Rotterdam, dès la première moitié du XVIe siècle, déclare : « Le monde entier est notre patrie à tous. » Au XVIIe siècle, Fénelon écrira dans Les Aventures de Télémaque : « Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre. » À leur manière, ces penseurs reprenaient ainsi les vues de certains philosophes de l’Antiquité et inauguraient une forme d’humanisme cosmopolite qui continue de se développer et de se bonifier par-delà toutes les difficultés qu’implique un tel idéal.

Il me semble que la chose publique mondiale réserve un plus bel avenir à l’humanité dans une telle perspective que dans la perspective des nationalismes. De tout temps, l’humanité a vécu des migrations majeures. Ce mouvement s’amplifie à l’heure actuelle et risque fort d’atteindre une échelle sans précédent. Qu’il soit attribuable aux guerres, aux changements climatiques ou à toute autre cause, ce mouvement nous imposera à tous tant que nous sommes de composer avec lui.

Ici, je ne parle pas d’idéal. Je signale une réalité dure qui se fait déjà sentir aux quatre coins du monde. Une réalité dure que nous ne pourrons pas contenir à terme, à moins de recourir à des moyens extrêmes d’une violence démesurée, à des « solutions » démentielles. Une réalité dure donc qui obligera les cultures, les langues, les religions, les races, les traditions, les mythes, etc. à cohabiter d’une façon ou d’une autre. Multiculturalisme, interculturalisme, cosmopolitisme, peu importe la formule qu’on voudra expérimenter, qu’on devra expérimenter, le changement prévisible engendrera des difficultés colossales mais moins importantes à mon avis que l’affrontement des nationalismes et les risques redoutables qu’il nous fait courir comme l’histoire n’a cessé de nous l’apprendre.

Nos sociétés contemporaines connaissent probablement un brassage polyculturel plus intense que les sociétés antérieures. En raison des facilités de transport, de commerce et de voyage évidemment mais aussi à cause des capacités inédites de pénétration des moyens de communication, l’entremêlement des groupes humains s’immisce dans toutes les sphères de la vie : les coutumes et l’habillement, les langues et les religions, l’alimentation et les rites de passage, la perception des vieillards, des femmes, des malades, des enfants, des riches, des pauvres, tout donne lieu à des différences plus ou moins accusées entre les individus et les groupes au sein d’une même société. Ces différences ont toujours existé. C’est la première fois cependant qu’elles coexistent toutes ou presque à l’intérieur d’un même corps social. L’expérience d’étrangeté que quelques individus pouvaient faire autrefois comment peut-on être persan ? se demandait Montesquieu devient désormais l’expérience de tout un chacun, d’une société dans son ensemble. En outre, cette expérience des différences vécue naguère encore selon quelques paramètres seulement met en jeu de nos jours tous les paramètres de la vie humaine, des mutilations sexuelles aux expériences mystiques, des rapports entre les sexes aux rapports à l’argent, des manières de concevoir l’organisation sociale aux façons de penser la place de l’individu dans son groupe.

Il y a sans doute quelque chose de désorientant à vivre dans un pareil univers de mixage. Certains perçoivent confusément le risque d’osmose qui découle d’une telle situation. Or qui dit osmose dit non seulement que l’autre peut changer à mon contact mais tout autant que je pourrais changer au contact de l’autre. D’où peut-être la crainte de perdre quelque chose de soi, de son identité personnelle ou collective, la crainte que – par la faute de l’autre qui ne s’adapte pas suffisamment à moi – je sois amené à me transformer ou à voir mon milieu se transformer au-delà de ce que je suis en mesure de « supporter ».

Dans ce contexte, l’historien qui définit le passé « national », le sociologue qui décrit les caractères « nationaux » contribuent, s’ils ne sont pas scientifiquement circonspects, à mettre en relief les traits exclusifs des uns et des autres, en insistant précisément sur leur caractère exclusif, donc producteur de divisions. Et ils le font bien davantage s’ils visent explicitement, suivant l’expression de Lionel Groulx, à la construction nationale. Cela par opposition à ce qui survient lorsque la description ou l’analyse des traits particuliers de chaque groupe a lieu dans une perspective de cohabitation, de contribution mutuelle, réciproque et partagée à une société en cours de création grâce à tous les apports compatibles entre eux, cette compatibilité étant définie le plus largement possible afin d’exclure le moins possible. Interdire la clitoridectomie ou l’infibulation constitue une décision parfaitement défendable dans une telle perspective. Interdire le hijab, au contraire, constitue une ingérence choquante dans les choix personnels.

Sans doute est-ce en ce point précis que se situe la ligne de partage entre les tenants du nationalisme et leurs vis-à-vis.

Le paradoxe de la polyculture homogène

Les tensions actuelles, ici comme ailleurs, témoignent de la difficulté d’en arriver à une vie polyculturelle harmonieuse. Divers partis de droite incorporant une composante plus ou moins ouvertement xénophobe s’imposent de plus en plus, même en Europe, laquelle devrait pourtant avoir pris sa leçon deux fois plutôt qu’une. Plus insidieusement, dans d’autres milieux, des mouvements qui se disent ouverts aux autres ne cachent pas qu’ils sont d’abord soucieux de protéger les leurs au motif que si l’on n’est pas pleinement soi-même au premier chef on ne pourra pas entrer en relation épanouissante et féconde avec autrui. Je dis que cette manière de penser est plus insidieuse du fait qu’il se révèle difficile de s’y opposer en raison de son bon sens apparemment inattaquable. Pourtant, ce principe évident en cache un autre latent qu’on pourrait énoncer comme suit : on ne doit pas se lancer dans une entreprise à laquelle on n’est pas adéquatement préparé.

Ce dernier principe, tout empreint de prudence, ne doit pas être pris au pied de la lettre. À ce compte effectivement, aucune entreprise requérant de l’audace, du courage, voire une touche d’intrépidité ne mériterait qu’on s’y lance. Or la vie elle-même et surtout la vie dans ce qu’elle a de plus créateur, de plus inventif implique l’incertitude et le risque, partant les essais et erreurs, et donc la hardiesse un rien téméraire sans laquelle les grandes œuvres ne voient jamais le jour. C’est ce cran qui présentement est requis mais fait trop souvent défaut.

En ce qui me concerne, je ne vois aucune autre solution au problème devenu mondial de la cohabitation des cultures que ce qu’on appelle le multiculturalisme, ou l’interculturalisme, ou le cosmopolitisme. Il est vrai que toute société a besoin d’un minimum d’homogénéité pour survivre et s’épanouir. Il est vrai également qu’il y a un paradoxe à soutenir qu’on peut vivre dans un monde à la fois polyculturel et homogène. L’humanité n’en est pas à un paradoxe près. Combien de choses, jugées impraticables à leurs débuts, sont désormais habituelles ?

À l’impossible nul n’est tenu, fera-t-on valoir. Je l’admets. Mais je réponds : « À l’indispensable tous sont astreints. »

[ 23.X.2015 ]

II – Langue, éducation et culture au Québec : quelques remarques et questions déconcertantes

Par les temps qui courent, les thèmes de la langue, de l’éducation et de la culture refont surface de manière intense, pour ne pas dire frénétique, voire forcenée dans certains cas. Qu’il s’agisse de la prédominance du français dans l’affichage ou en milieu de travail – inacceptable selon les uns ou indispensable suivant les autres – , de l’introduction tôt dans le curriculum de l’enseignement de l’anglais langue seconde – jugé précoce par tel groupe ou au contraire désirable par tel autre –­ ou de la remise en question totale ou partielle du financement d’organismes culturels emblématiques ou non telle que la compagnie de danse La La La Human Steps, on assiste à une exacerbation des sensibilités en ces matières.

Le contexte politique actuel y est pour quelque chose : le seul fait du face à face d’un chef libéral et premier ministre clairement et fortement fédéraliste et d’un leader péquiste et chef de l’Opposition clairement et fortement indépendantiste suffit peut-être à expliquer cette remise à vif des passions. Car il s’agit bien ici de passions, c’est-à-dire d’états intérieurs caractérisés notamment par un désir d’agir (quand ce ne serait que verbalement) et par un emportement irraisonné (quand il ne serait qu’éphémère).

Mon but, dans ces circonstances, consiste à tenter de m’extraire du remous étourdissant qui se développe depuis un certain temps. En particulier, je crois, depuis le moment où un certain chef politique a crié en plein spectacle : « En français, s’il vous plaît ! » après qu’un autre leader politique eût soutenu, lors d’un débat, que chaque employé d’usine devrait connaître l’anglais. Bref, au-delà des aléas liés aux déclarations de telle ou telle personne ou aux positions démographiques, constitutionnelles ou autres de tel ou tel parti, j’entends chercher des repères plus enracinés, plus stables grâce auxquels affiner ma perception des problèmes soulevés dans notre milieu par la langue, l’éducation et la culture.

Valorise-t-on l’éducation au Québec ?

D’aucuns m’accuseront d’outrance du seul fait que je pose une telle question. Pourtant, elle me semble irrécusablement pertinente. Ainsi, jamais, je n’ai eu connaissance que des parents parmi ceux-là même qui constituent le milieu des « notables » n’aient invité leur enfant à faire carrière, disons, en puériculture ou comme instituteur. Absolument jamais ! En revanche, à plusieurs reprises j’ai entendu ces mêmes parents évoquer la possibilité pour et avec leur enfant de devenir médecin ou avocat, ingénieur ou comptable, commerçant ou entrepreneur, etc.

Depuis toujours, je me méfie de mes perceptions, d’autant plus que ce dont j’ai connaissance n’a évidemment rien d’un échantillonnage représentatif. C’est pourquoi j’ai vérifié auprès de parents, d’amis et de collègues, si leur expérience en l’espèce rejoint la mienne. Il faut noter ici que les personnes ainsi consultées appartiennent à divers groupes d’âge, sont des deux sexes, résident en ville, en banlieue ou en campagne, sont détenteurs de Ph.D. ou ouvriers non qualifiés, bref qu’elles représentent mieux l’éventail de nos concitoyens que mes seules opinions ne sauraient le faire. Or aucune de ces personnes n’a eu connaissance que des parents du milieu des « notables » n’aient poussé même ultra délicatement un de leurs enfants vers une carrière de pédagogue ou d’enseignant au primaire ou au secondaire. (Je m’arrêterai plus loin aux cas du collégial et de l’universitaire.)

A priori, il ne semble donc pas que, dans les milieux dits « bien », on attache aux tâches éducatives une valeur suffisante pour motiver qu’on y consacre sa vie. Tout seul un tel constat a cependant peu de portée. Ajoutons y donc un second constat. Quand le Parti Québécois a pris le pouvoir, on a tôt fait en certains milieux de qualifier le gouvernement du PQ de gouvernement de professeurs. Il ne s’agissait évidemment pas là d’une louange mais bien plutôt d’un commentaire dépréciatif sous-entendant qu’il n’y avait pas lieu d’espérer beaucoup d’un tel groupe de dirigeants. La chose s’est répétée ultérieurement à l’égard de Justin Trudeau : comme tout le monde, j’ai lu et entendu toutes sortes de gens, y inclus des commentateurs professionnels, faire allusion avec une condescendance à peine voilée et manifestement méprisante à son expérience d’enseignant… Cette attitude, on le voit, se retrouve dans tous les camps et est indicatrice sinon d’une conviction profonde à tout le moins d’une espèce de mouvement spontané qui « nous » échappe pour ainsi dire naturellement et qu’on corrige dès que quelqu’un le dénonce. Pardon : on ne le corrige pas, on n’en parle plus. Nuance…

Il reste que le Québec a fait d’énormes efforts sur le plan de l’éducation. Nul ne saurait le nier. La Révolution tranquille a donné lieu à des transformations substantielles qui nous ont fait passer des cours technique, scientifique et classique d’autrefois au cours collégial actuel et d’un petit monde universitaire à un réseau d’institutions d’enseignement supérieur impressionnant compte tenu de la population desservie. Est-ce un signe que l’on valorise l’éducation ? Ce n’est pas évident, et voici pourquoi.

Il existe chez nous une espèce de tradition anti-éducative. L’expression est un peu forte mais on comprendra bientôt ce que je veux dire. Adélard Godbout a pris en son temps trois décisions cardinales qui allaient – et il le savait – lui coûter le pouvoir mais qu’il estimait importantes au point de devoir les prendre malgré tout : il a donné le droit de vote aux femmes, il a créé la société Hydro-Québec et il a instauré l’école obligatoire.

Ce qui commande deux observations. Tout d’abord, ces trois décisions ont une portée éducative majeure. C’est obvie dans le cas de l’instauration de l’école obligatoire. Dans le cas d’Hydro-Québec, si la chose paraît moins évidente, elle n’en demeure pas moins réelle : il fallait former des Canadiens-français, comme on disait à l’époque, à la gestion d’entreprises sophistiquées jusqu’alors aux mains des seuls anglophones ; en connaissance de cause ou pas, Godbout a ainsi appliqué un des préceptes éducatifs les plus chers au vieil Aristote : « Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, c’est en les faisant que nous les apprenons. » Et de fait, avec le temps, une expertise s’est progressivement développée chez les Canadiens-français qui a rendu les services que l’on sait à la suite de la nationalisation de l’électricité sous Jean Lesage et René Lévesque. S’agissant enfin du droit de vote accordé aux femmes, il inaugurait un mouvement qu’on ne disait pas encore féministe à l’époque et qui allait entraîner toute une gamme de changements plus ou moins rapides dans la vie des femmes et donc de leurs familles et donc de leurs enfants dont l’éducation allait fatalement se trouver transformée.

Seconde observation ensuite. En adoptant de telles politiques Godbout s’est aliéné à peu près tout le monde : les agriculteurs – groupe drôlement important dans une société rurale ! – qui s’opposaient à envoyer leurs enfants à l’école car ils perdaient ainsi leur main-d’œuvre ; les hommes et le clergé (et même certains cercles féminins) qui n’étaient pas d’accord avec la promotion de la femme au rang d’acteur politique décisif ; les anglophones qui ne voulaient pas perdre leurs privilèges dans le monde des affaires et, surtout, le clergé qui poussait ses ouailles à dédaigner les fonctions administratives, économiques, financières et industrielles au profit d’une prétendue vocation agricole et qui voyait bien que le meilleur moyen d’empêcher l’accès à de telles fonctions était d’empêcher qu’on s’y prépare. En un mot, pour une variété de motifs plus ou moins compréhensibles, en élisant Duplessis, on a puni Godbout parce qu’il avait adopté des mesures qu’on n’aimait pas et qui se trouvaient être des mesures indiscutablement progressistes sous le rapport de l’éducation.

On pourra alléguer que ces mesures ont été détestées en raison de leur côté déplaisant pour les électeurs et non en raison de leur portée éducative. Possible. Mais ce paradigme persiste aujourd’hui encore qui consiste à nuire en fin de compte à l’éducation non parce que c’est l’éducation mais pour une autre raison.

À l’heure actuelle effectivement, l’éducation est considérée comme un fourre-tout, c’est-à-dire qu’elle ne semble pas valorisée comme un bien précieux à consacrer exclusivement à la mission spécifique et primordiale qui lui est dévolue. On demande à l’école d’apprendre aux enfants à se brosser les dents, à ne pas faire confiance à n’importe qui, à manger sainement et non à se gaver de malbouffe, à dépister l’éventuel agresseur sexuel, etc. On lui confie toute une panoplie de tâches qui n’ont certes rien d’insensé – au contraire ! ­– mais qui ont pour effet de détourner un temps et des énergies rares de fonctions essentielles que les parents ne peuvent assumer la plupart du temps. Autrement dit, trop souvent les parents ont tendance à reporter sur l’école des responsabilités dont ils devraient en principe s’acquitter eux-mêmes. S’ils agissent ainsi, ce n’est certes pas en vue de priver l’école d’une partie du temps nécessaire aux apprentissages fondamentaux. Il reste toutefois que tel est bien l’un des résultats de l’opération !

Le temps est rare. Il s’agit même là du bien le plus rare de tous. Or, s’il est vrai qu’on juge l’arbre à ses fruits, il y a fort à parier qu’on fait du temps scolaire un usage très loin de l’optimum. À preuve premièrement, le taux de décrochage scolaire avant 20 ans au Québec, en particulier chez les garçons. Il n’y a pas lieu ici d’entrer dans les querelles méthodologiques et les critères de calcul du décrochage : chacun sait que les statistiques du Ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports et les statistiques de certains syndicats peuvent diverger, chacun sait aussi qu’on peut améliorer la diplomation en relâchant les exigences à respecter pour obtenir un diplôme, etc. Le fait demeure et est jusqu’à présent admis par tout le monde (ou à peu près) qu’au moins 20 % des garçons quittent le système scolaire sans diplôme ! Un sur cinq ! Quant aux filles, elles réussissent mieux, un peu mieux mais leur taux d’abandon demeure inacceptable lui aussi.

À preuve deuxièmement, les problèmes de littératie et de numératie dont l’importance et, davantage encore, la persistance ont de quoi préoccuper. Plus d’un million de Québécois maîtrisent si peu les capacités de lecture qu’ils ne peuvent mener une vie « normale » et un autre deux millions (et un peu plus) ont davantage développé ces capacités mais sans atteindre toutefois le seuil qui leur permettrait un plein développement. En somme, plus de trois millions de Québécois sont des illettrés fonctionnels. La Fondation québécoise pour l’alphabétisation estime même que 49 % des Québécois éprouvent des difficultés sérieuses de lecture, dont 800 000 sont carrément analphabètes cependant que 20 % des adultes ne sont pas en mesure de lire et de comprendre un mode d’emploi simple. Je comprends qu’on se bagarre en certains milieux sur les méthodologies employées, les pourcentages établis, etc. L’essentiel demeure pourtant on ne peut plus clair : il y a ici une faiblesse majeure qui se retrouve, mutatis mutandis, en numératie également. Pire : plus de 18 % des diplômés universitaires ne disposent pas des compétences de base en littératie et en numératie d’après l’Institut de la statistique du Québec, proportion qui atteint près de 45 % chez les diplômés du collégial et se situe dans les 56 % chez ceux qui ont un diplôme d’études secondaires. Quant aux autres… (Données provenant du Programme d’évaluation internationale des compétences des adultes [PEICA] de l’OCDE.) On dira, et c’est exact, que le Québec n’est pas la moins performante de provinces canadiennes ­- il y en a deux qui font moins bien ! ­- et que certains pays ont un dossier plus triste encore… Sauf que le Japon, la Finlande, les Pays-Bas, l’Australie, la Suède, la Norvège, la Belgique, le Royaume-Uni, le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche, l’Irlande font tous mieux…

S’il ne faut pas déprécier les efforts de notre société, s’il faut reconnaître ses succès ­– notamment ceux que le PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) a nettement identifiés –, il faut convenir d’une chose : les jeunes qui restent dans le système parviennent dans une proportion intéressante à des résultats souvent remarquables mais ils ne sauraient compenser pour ceux qui quittent ledit système ou ceux qu’on y laisse poursuivre cahin-caha des études trop peu fécondes parce qu’elles ne leur conviennent pas vraiment.

Du côté des collèges et des universités, le diagnostic est différent. Il est mieux vu et jugé plus désirable d’enseigner aux niveaux supérieurs, surtout si l’on œuvre en un domaine qui permet la consultation extérieure, considérée prestigieuse chez les juristes, les économistes, les spécialistes en marketing, en ingénierie, etc., par opposition aux secteurs qui ne s’y prêtent guère comme les études anciennes, les beaux-arts, la littérature comparée et que sais-je encore. Cela convenu, il demeure que les maisons de haut savoir ne semblent pas toujours utilisées chez nous aux fins qui sont les leurs. J’incline à penser que plusieurs d’entre elles ont plutôt une vocation de développement régional que d’enseignement supérieur ou de recherche fondamentale ou appliquée. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose puisque la formation supérieure et le développement régional n’ont rien de mutuellement exclusif. Toutefois, en période de restrictions budgétaires –­ comme maintenant –, il importe de s’en tenir à l’essentiel, à défaut de quoi le but primordial ne peut être atteint. Concrètement, que signifie cela ?

La population du Québec n’est pas celle d’une ville importante. Tokyo, Mexico, Jakarta, Le Caire, New York, Moscou, Istanbul, Londres, Mumbai, Paris, Séoul, Bogota, Shanghai, toutes ces agglomérations et une quarantaine d’autres sont plus populeuses que le Québec. S’ensuit un ensemble de contraintes qu’on ne saurait ignorer impunément, surtout – rappelons-le – si la moitié de nos concitoyens éprouvent des difficultés sérieuses en lecture, comme le soutient la Fondation québécoise pour l’alphabétisation. Dans ces conditions et compte tenu du contexte démographique, comment peut-on continuer à justifier qu’il y ait un enseignement, par exemple, de la philosophie aux université de Montréal et de Sherbrooke, à l’UQÀM et à l’université Laval, à McGill, à Concordia et à Bishop’s, à l’UQTR, à l’UQÀC, à l’UQÀR et dans 66 établissements d’enseignement collégial au Québec ? Et j’ignore ici l’enseignement de la philosophie à l’université d’Ottawa ou au Collège universitaire dominicain de la même ville, l’une et l’autre institution étant largement fréquentée par des Québécois…

Je n’ai rien contre l’enseignement de la philosophie dont je reconnais la valeur formatrice. Je soulève simplement la question des priorités : les ressources allouées à cette discipline réduisent nécessairement celles qu’on attribue à d’autres enseignements. Est-il sain qu’il en soit ainsi ? D’autant plus que la même question pourrait s’appliquer à d’autres disciplines. Car enfin, en période de restrictions budgétaires, il faut bien réviser ses activités, en retrancher ici, en ajouter là… Évidemment quiconque dispense déjà un enseignement l’estime valable et digne d’être maintenu. Soit ! Mais le problème ne réside pas là du tout. Il s’agit simplement de se demander ce qui doit d’abord être assuré, le reste étant certes souhaitable mais pas au même degré. Quand la moitié d’une population ne jouit pas réellement d’un seuil minimum de littératie et de numératie, il m’apparaît clairement que c’est là que doit aller la priorité. Il y aura toujours une fraction de la population qui malheureusement n’accédera pas au minimum requis en la matière, j’en conviens. Mais la moitié, c’est une très, très, très grosse fraction !

Pour poursuivre avec le même exemple, cela n’implique nullement qu’on supprime la philosophie de nos cursus de formation générale et de spécialisation universitaire. Mais cela suppose peut-être qu’un tel enseignement ne soit pas donné à tous les collégiens et ne soit pas dispensé dans tant d’universités (d’autant plus que le développement de la Télé-Université et l’exploitation de diverses ressources de la Toile pourraient compenser). En cédant au protectionnisme et au corporatisme des professeurs en place, ne nuit-on pas à la formation la plus fondamentale, ne nuit-on pas en dernière analyse et une fois de plus au moins bien nantis de l’éducation (qui sont bien souvent aussi les moins bien nantis tout court) ?

Qu’on me comprenne bien : le cas de la philosophie est retenu ici à titre exemplaire, car d’autres cas pourraient être mis en lumière. Sans compter que les difficultés liées à la littératie et à la numératie ne sont pas les seules à mettre en péril les conditions de possibilité mêmes de toute éducation plus étoffée. Pour s’en convaincre, il suffit de songer aux problèmes résultant de l’inactivité physique chez des enfants de plus en plus jeunes. En tout état de cause, je crains qu’une fois encore ne prévale le paradigme qui consiste à nuire en fin de compte à l’éducation non parce que c’est l’éducation mais pour une autre raison.

Valorise-t-on la langue et la culture au Québec ?

En principe, il faudrait répondre oui, sans hésitation, à cette étonnante question. Pour ma part, j’hésite néanmoins à faire mienne cette réponse. Voici, brièvement, pourquoi.

Depuis Les Insolences du Frère Untel de Jean-Paul Desbiens jusqu’au Anna braillé ène shot de Georges Dor, plusieurs ont dénoncé la qualité du français au Québec. Si certains l’ont fait avec humour (parfois douloureux), quelques-uns se sont montrés plus acerbes, telle Diane Lamonde et son Anatomie d’un joual de parade : le français d’ici par l’exemple alors que d’autres ont adopté une attitude plutôt scientifique comme Chantal Bouchard de l’université McGill avec La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec et Méchante langue : la légitimité linguistique du français parlé au Québec, entre autres. Il y a eu aussi des efforts éducatifs spécifiques, notamment à l’égard du français parlé, et ce, dès l’apparition dans quelques collèges classiques, au tout début de la Révolution tranquille et avant même la création des cégeps, des « laboratoires de langues  », c’est-à-dire de ces classes réunissant une vingtaine de cubicules équipés de matériel d’audition et d’enregistrement : dans ces laboratoires, les étudiants écoutaient d’abord des speakers s’exprimant correctement sauf un qui commettait une seule faute choisie ; ils devaient ensuite reprendre en l’améliorant l’énoncé fautif et l’enregistrer pour ensuite l’écouter et le comparer au document audio corrigé par les professionnels. Et l’on n’avait pas confié ce travail à n’importe qui : parmi les auteurs, il y avait Jean-Denis Gendron, le futur président de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec, Lucien Gagné, auteur d’une thèse de Ph. D. fameuse en son temps sur Salaberry, 1778–1829 , et Gilles Boulet, futur recteur-fondateur de l’UQTR ; et parmi les speakers, il y avait Gaétan Barrette et Gisèle Schmidt, des vedettes de l’époque. (Cf. BOULET, G., L. GAGNÉ et J.-D. GENDRON, Le Français parlé au cours secondaire. 1. Lecture, vocabulaire, correction et grammaire. Leçons 1 à 15. Éléments latins – 8e année, Québec, Presses de l’Université Laval, 1962 ; et autres tomes pour la syntaxe – 9e année, etc.)

Parallèlement à ces efforts académiques, plusieurs personnes en vue faisaient progresser la langue française en de multiples milieux : Michel Normandin et René Lecavalier dans les sports, Jacques Duval dans le domaine de l’automobile, Jules Massé et ses successeurs à la Société du Bon Parler Français dont le Gala annuel réunissait annuellement plus de 10 000 personnes, le linguiste Jacques Laurin qu’on pouvait entendre à de nombreuses tribunes, etc., tradition qui se poursuit au demeurant avec les Capsules linguistiques de Guy Bertrand.

Sur le plan plus englobant de la culture au sens large, les efforts n’ont pas été moindres. Tôt après l’arrivée de la télévision, diverses émissions se sont imposées : le Téléthéâtre, l’Heure du concert, les grandes entrevues du Sel de la semaine, bref un bel éventail de programmes qui prenaient le relais de la radio et accroissaient la portée des œuvres et des créateurs, leur influence et leur rayonnement. La mise sur pied d’organismes comme le Théâtre du Nouveau Monde en 1951, l’Orchestre symphonique de Montréal et la Bibliothèque nationale du Canada en 1953, le Conseil des Arts du Canada en 1957, la Butte à Mathieu en 1959, la création du ministère des Affaires culturelles à la suite de l’élection du gouvernement Lesage, la construction de la Place des Arts lancée en février 1961, l’apparition des éditions du Boréal et de la Cinémathèque canadienne (rebaptisée ultérieurement Cinémathèque québécoise) en 1963, celle de la Bibliothèque nationale du Québec en 1967, toute une série d’initiatives sont ainsi venues étoffer ce qui se faisait jusque-là ou compléter l’offre culturelle d’alors.

Avant les années 1950-1960, on se souciait évidemment de la langue française et de la culture au Québec. Mais, incontestablement, à partir de ces années on assiste à un renouveau, une efflorescence sans précédent chez nous. Si la Révolution tranquille a permis aux Québécois d’améliorer leur niveau de vie, donc de s’enrichir, elle leur a également permis d’améliorer leur vie culturelle, de la qualité de leur langue à la qualité de leurs arts. Cependant, une fois reconnu ce fait, il faut en reconnaître un autre fort différent.

Ces derniers temps, ici comme ailleurs, l’écart entre les riches et les pauvres s’accroît. Or, ce phénomène me paraît s’étendre chez nous aux questions de langue et de culture. Autrement dit, au Québec, il y a à mon sens un écart croissant entre ceux qui maîtrisent la langue et mènent une vie culturelle riche, d’une part, et ceux, d’autre part, dont la langue et la vie culturelle semblent s’appauvrir relativement et insensiblement. J’aimerais me tromper à cet égard. Mais les indicateurs dont on dispose m’inclinent à croire que j’ai, hélas ! raison…

L’état du français est jugé calamiteux par d’aucuns. Je ne suis pas puriste pour ma part. Mais je dois convenir qu’il existe un problème majeur. Le vocabulaire s’est francisé : on ne parle plus de « tires » mais de pneus, de « pucks » mais de rondelles. Tant mieux ! S’agissant du langage parlé, la prononciation est plus soignée : on entend moins de « toé » et de « moé » et davantage de toi et de moi. Tant mieux encore. Les articulations du langage toutefois, c’est-à-dire les liens entre diverses composantes ou étapes de la pensée, semblent beaucoup moins bien maîtrisées comme en témoigne l’usage régulièrement fautif de termes et expressions comme « car », « parce que », « puisque », « en effet », « or » et tant d’autres conjonctions (ou locutions conjonctives) de coordination ou de subordination, tant d’autres prépositions, bref tant de ces petits termes dont l’utilisation compétente permet seule d’exprimer une idée avec précision, une opinion avec nuance, une position avec une netteté distinctive. Et je ne parle pas ici de rechercher la plus exacte acribie, laquelle – j’imagine – ne sera jamais accessible qu’au professionnel de la parole ou de l’écrit et de la pensée.

J’en donnerai un seul exemple. On n’en finit plus d’entendre des phrases du type : « Il est absent parce que je ne l’entends pas. » Première observation : telle quelle, cette phrase est absurde, car on peut ne pas entendre une personne présente si elle se tait et ne fait aucun bruit. Deuxième observation : malgré tout, quand un locuteur s’exprime de cette façon, chacun comprend ce qu’il veut dire, ce qui signifie qu’on s’accommode d’une formule aussi bancale. Troisième observation : c’est le contraire de la phrase susmentionnée qui serait exact, car ce n’est pas en raison de son silence qu’on peut déduire l’absence d’une personne mais bien, à l’inverse, en raison de son absence qu’on ne peut l’entendre et qu’elle ne peut se faire entendre. Quatrième observation : terrible corollaire de la précédente remarque, il y a dans cet énoncé une confusion entre la cause et l’effet, rien de moins ! Et je n’évoque même pas ici les expressions du genre « ça la fait que… », « t’sé », « c’est de ça dont je parle », « la personne que je sors avec », « je sais pas c’est qui »… Il y a une évolution de la norme linguistique que les sociolinguistes suivent de près, mais on n’a plus affaire à une évolution quand on perd littéralement ou qu’on commence à perdre la capacité de dire et d’écrire clairement.

Rappelons-le car il faut y insister : plus de 18 % des diplômés universitaires ne disposent pas des compétences de base en littératie et en numératie d’après l’Institut de la statistique du Québec. Ce dont je peux tragiquement témoigner pour avoir lu tant de travaux prétendument universitaires ! Je ne puis mieux faire ici que citer Francis Vailles qui résume fidèlement l’étude de Statistique Canada sur les compétences des Canadiens en littératie et en numératie parue en novembre 2014 , donc il y a moins d’un an : » (…) un diplômé universitaire québécois sur cinq n’a pas les capacités minimales de littératie pour occuper une fonction de niveau universitaire. Cette proportion passe à un sur quatre en mathématiques. Parmi les provinces, les diplômés universitaires du Québec obtiennent le dernier rang en littératie et le 8e en numératie. »

Quand je suggère que l’écart s’accroît entre ceux qui ont plus de compétences linguistiques et culturelles et ceux qui en ont moins, je ne veux pas nier les progrès qu’on a accomplis en ce domaine et dont tout le monde profite. Pas plus que je ne saurais nier que nos pauvres d’aujourd’hui se trouvent malgré tout dans une situation financière meilleure que les pauvres d’autrefois, ce qui n’empêche nullement l’écart de s’accroître entre gens riches et gens pauvres. Ce que je veux faire valoir en mentionnant ce phénomène, c’est que désormais le progrès n’est plus aussi partagé qu’il l’a déjà été et qu’il ne s’agit pas là d’un phénomène neutre. Car l’évolution du partage du capital économique dont Piketty a fait l’histoire s’accompagne, à mon avis, d’une évolution plus ou moins parallèle du partage du capital culturel.

Et pour cause ! Quand on érige le nouveau bâtiment de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qu’on développe le réseau de BAnQ et que le tout est doté d’équipements à la fine pointe de la technologie, c’est admirable mais cela bénéficie à une élite et non aux 49 % de nos concitoyens qui éprouvent de sérieuses difficultés de lecture. De la même manière, quand on construit la Maison symphonique de Montréal et qu’on la dote des grandes orgues que l’on sait, c’est magnifique mais cela bénéficie d’abord à une élite (surtout si l’on considère les prix que l’OSM doit généralement pratiquer). Et l’on pourrait multiplier ces exemples.

Il existe des façons plus perfides, diraient certains, de creuser l’écart culturel ici considéré. Tout se passe comme si nos élites – qui tiennent à sauvegarder le français – font reposer le poids de cette sauvegarde sur la population la moins bien nantie. En imposant à l’enseignement de l’anglais à l’école primaire (et même au secondaire) des contraintes de toutes sortes, on en limite l’efficacité. On a peut-être de bonnes raisons pour ce faire mais le résultat demeure : les plus nantis peuvent, par exemple, envoyer leurs enfants dans des camps de vacances anglophones ou bilingues avant de les envoyer plus tard dans des universités britanniques ou américaines court-circuitant ainsi les limites de notre système cependant que les moins biens nantis doivent en rester à un apprentissage de l’anglais qui ne saurait être plus efficace que l’apprentissage de leur langue maternelle… Le français se trouve ainsi préservé du fait qu’une majorité ne maîtrise aucune autre langue alors que les élites deviennent bilingues, peu importe la législation pertinente.

Il est vrai que la situation archiprédominante de l’anglais en Amérique du Nord commande une attention spéciale au français pour peu qu’on veuille assurer sa survie et sa promotion. J’ai bien peur cependant qu’on compromette l’avenir du français si l’on ne favorise pas l’apprentissage de l’anglais. Paradoxe ? Pas vraiment, car l’individu qui possède les deux langues s’en tire mieux que celui qui ne connaît que le français. À la limite, on ne saurait exclure que l’individu inapte à maîtriser deux langues ou plus en vienne à choisir celle qui lui paraît la plus utile dans sa vie de tous les jours. Tant que c’est le français, nous n’avons aucun problème. Dès que ce sera l’anglais (ou toute autre langue), le français sera menacé sauf si le bilinguisme est devenu la norme. Et pourquoi ne serait-ce pas possible ? Les immigrants qui, outre leur langue maternelle, en maîtrisent une seconde, souvent l’anglais d’ailleurs, se comptent par millions à travers le monde. Pourquoi faudrait-il que les Québécois, eux, soient incapables de la même chose ? De toute manière, si une langue ne survit qu’à la condition de se barricader et non pas en raison de son dynamisme propre, il y a lieu de se questionner sur son avenir : une langue vivant derrière des retranchements est-elle encore une langue vraiment vivante ?

Pour revenir à la question de départ, valoriser sa langue, ce n’est certes pas la claquemurer, ce n’est pas non plus la confiner dans un rôle de résistance à des menaces perçues comme perpétuelles parce qu’inaltérables. Et valoriser la culture au sens généreux et englobant du terme, c’est-à-dire au sens le plus inclusif possible, ça ne peut consister à miser d’abord et avant tout sur le peloton de tête. Même et surtout en période de restrictions budgétaires. Car le peloton de tête, ceux que les sociologues appellent les élites, s’en tire toujours mieux que les autres, ces derniers ayant bien davantage besoin qu’on les épaule.

Je ne demande pas que tous écoutent les nouvelles de la BBC plutôt que de telle ou telle de nos chaînes privées trop peu en mesure de couvrir substantiellement les grands enjeux mondiaux (politiques, économiques, scientifiques ou autres). Je demande en revanche que le plus grand nombre possible puisse avoir le choix entre la BBC et telle ou telle de nos chaînes privées. Nul ne peut prédire si cette possibilité serait ignorée ou comment elle serait exploitée, le cas échéant. Mais avoir le choix ne vaut-il pas mieux qu’en être privé ?

Le réel et l’idéal

Nous avons de l’idéal, voilà qui ne fait aucun doute. S’agissant de l’éducation, de la langue et de la culture, notre idéal ne manque pas de souffle. Au contraire ! Le mettre réellement en œuvre exige cependant des efforts intenses et des exigences poussées. Depuis un certain temps nous avons peut-être renoncé à fournir les uns et à satisfaire aux autres. Il faudrait en venir à résipiscence, donc reconnaître quelques erreurs et tenter de les corriger.

L’éducation ne peut aller sans effort. Il importe de restaurer le sens et le respect de l’effort et non seulement d’assurer à l’enfant un milieu agréable et plaisant. Savoir se tirer d’affaires quand tout va bien est à la portée du premier venu. Savoir se tirer d’affaires quand c’est difficile, voilà le savoir qui importe et sans lequel on n’a pas appris grand-chose.

La langue exige de la constance. On pourra difficilement la sauvegarder et l’améliorer en encourageant l’expression obtuse, lourde, épaisse que pratiquent par exemple trop de nos humoristes alors qu’on peut fort bien, comme Sol – ce comique si subtil – l’a prouvé, avoir un rire délicat mais qui porte en s’exprimant dans une langue respectée ou malmenée mais toujours maîtrisée.

La culture, quant à elle, ne va pas sans l’éducation ni la langue. Comme l’éducation, elle exige des efforts et comme la langue elle exige de la constance. Avec le temps, elle devient une seconde nature. Mais il faut y mettre le temps et le travail requis. À titre d’illustration, il ne faut pas en rester à certaines émissions de télévision qui misent sur la facilité et la passivité. Il faut avoir aussi des émissions exigeantes et comblantes.

Facile à dire, pensera-t-on sans doute, à la lecture de ce qui précède. Exact ! Mais pas du tout impraticable, comme le révèle notre histoire d’ailleurs assez récente pour qu’on ne puisse la disqualifier au motif qu’elle serait surannée.

[25.IX.2015]

I – L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression

Il existe une doctrine juridique élaborée concernant la liberté d’expression et ses divers liens avec les droits de l’être humain, les libertés publiques ou fondamentales, les régimes politiques et nombre d’autres variables. Il existe également une réflexion philosophique considérable sur cette question, et ce, non seulement en philosophie politique ou en philosophie du droit mais aussi en éthique, en philosophie du langage, voire en épistémologie ou, moins curieusement qu’il n’y paraît, en métaphysique. Nombre d’autres disciplines interviennent aussi en cette matière décidément polymorphe et complexe : tel est le cas notamment de l’histoire, de la psychologie, de la sociologie et même de l’économique, entre autres champs intellectuels.

Aux yeux de certains, tout a été dit sur la liberté d’expression, et les seuls ajouts possibles au savoir existant ne concerneraient que les modalités de son application aux circonstances nouvelles qui, forcément, surgissent çà et là au fur et à mesure du développement de l’histoire humaine. À tort ou à raison, je ne partage pas ce point de vue. En fait, moi qui suis un amant de la liberté, « ce bien qui fait jouir des autres biens » (Montesquieu), j’estime au contraire qu’il y a encore beaucoup à dire sur la liberté en général et notamment sur la liberté d’expression. À commencer par ceci qu’elles risquent toutes deux de disparaître insensiblement et, dans le cas particulier de la liberté d’expression, de disparaître avec l’accord vaguement consenti d’une majorité de bien-pensants.

La liberté est un tout. Porter atteinte à l’un de ses aspects, c’est l’attaquer dans son intégralité, et réciproquement. En ce sens, et il s’agit là d’un phénomène inévitable, la liberté est menacée dès que l’on vit en société organisée. Car, comme le soutient Bentham, toute législation restreint forcément la liberté. Or, autant qu’on sache, notre société est la plus organisée de tous les temps, ce qui implique – pour le dire avec circonspection – que notre liberté (ou ce qui en reste) se trouve « encadrée », « assiégée » comme jamais auparavant.

L’opinant irritant

Par définition, un opinant dont les vues n’irritent personne ne verra jamais sa liberté d’expression menacée. Affirmer haut et fort qu’il y a de la noblesse dans la générosité et donc qu’on doit cultiver une telle attitude ne suscite guère d’opposition. Inversement, soutenir que le bien commun naît de l’égoïsme de tous et de chacun et qu’il faut dès lors favoriser une culture de l’égoïsme engendre inévitablement des réactions d’opposition. Du Christ et de son Église jusqu’à Adam Smith et sa descendance intellectuelle, ces thèses contraires ont été défendues, parfois férocement, et il n’est pas évident que la Banque du Vatican – l’Institut pour les œuvres de la religion ­– soit plus vertueuse que la Réserve fédérale américaine. Au contraire ! Et pourtant, Alan Greenspan jusqu’à récemment encore grand patron de la « Fed » était un disciple inconditionnel de nulle autre que la fameuse Ayn Rand, auteure d’ouvrages remarqués et vertement dénoncés par d’aucuns, dont The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism, où elle promeut tout à la fois le développement de l’égoïsme et l’abandon de l’altruisme. Rien de moins.

Il s’agit là, dira-t-on, de divagations intellectuelles d’un extrémisme au demeurant fort rare. Or, il existe bel et bien des points de vue plus terre à terre et bien davantage répandus qui n’en suscitent pas moins des oppositions impitoyables. Formuler quelques critiques costaudes sur des entreprises minières de chez nous et sur leur comportement dans certaines régions du monde présente des risques de poursuite-bâillon qui se sont effectivement concrétisés à l’encontre d’une modeste maison d’édition de Montréal. Celle-ci a trouvé le moyen de traverser l’épreuve, mais trop souvent, hélas! les victimes de tels harcèlements procéduriers ne peuvent y survivre. Dans cette dernière éventualité, la liberté d’expression perd la bataille dans un contexte où, bien souvent, le gagnant invoque son droit à ceci ou cela et l’invoque en toute apparence à juste titre puisque les tribunaux lui ont donné raison.

L’assassinat de journalistes ou le meurtre d’opposants politiques constituent des attaques extrêmement graves à la liberté d’expression. En un sens cependant, ce ne sont pas les pires, car il s’agit là d’interventions dont le sens et la portée sont manifestes. Pour cette raison d’ailleurs, ces interventions font l’objet de dénonciations régulières souvent attribuables à des organismes internationaux spécialisés (Human Rights Watch, regroupements de journalistes, etc.). Les menaces les plus dangereuses résident bien plutôt dans des activités qui, apparemment, n’ont rien ou peu à voir avec la liberté d’expression. Ainsi, limiter l’accès à certains renseignements ne porte per se aucune atteinte à la liberté d’expression en tant que telle. Toutefois, qui ne voit l’importance, la nécessité même, de disposer d’informations adéquates pour éclairer son jugement, préciser ses vues et, partant, exprimer avec un optimum de précision et de nuance des opinions dont la valeur se trouve par là même rehaussée?

Les attaques contre les opinants irritants prennent désormais une tournure tellement pernicieuse qu’il devient difficile d’y réagir de façon éclairée. Tous conviennent, par exemple, qu’il s’impose de limiter la liberté d’expression en cas d’abus. Soit! Mais comment distinguer l’abus intolérable de celui qui serait admissible? À l’instar de John Rawls, j’estime que « la liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté ». Autrement, c’est la porte ouverte aux interventions les plus déréglées et, par là, les plus menaçantes. J’en prendrai deux exemples : l’un, européen, qui concerne le droit à l’oubli et l’autre, américain, qui touche à la pensée dans le monde universitaire.

L’Europe a décidé qu’il existe une telle chose que le droit à l’oubli, à tout le moins (et, doit-on craindre, jusqu’à nouvel ordre) sur Internet. Concrètement, en consultant un moteur de recherche tel que Google, on devrait ne plus aboutir à certains renseignements que tel ou tel individu souhaite voir disparaître du champ d’investigation d’un tel outil : il faut donc que soient oubliées certaines informations, et cela, au nom de la protection de la vie privée. Fini donc le référencement de données jugées sensibles par diverses personnes qui, au surplus, les ont souvent elles-mêmes mises sur Internet. Cela me paraît indéfendable. Pourquoi? (J’ignore ici, à dessein, la question très différente à mon avis du droit à l’oubli dans le cas de la publicité ciblée.)

En son sens fondamental, le droit est ce qui est dû : votre droit est ce qui vous est dû, et mon droit est ce qui m’est dû. Or, ce qui est du à quelqu’un lui est dû par quelqu’un d’autre. C’est ainsi par métaphore, et seulement par métaphore, qu’on peut dire que la Nature doit de la pluie à l’agriculteur qui a bien travaillé; d’ailleurs, s’il ne pleut pas, l’agriculteur lui-même sait pertinemment que la Nature ne lui devait pas réellement de la pluie. Qui, donc, peut me devoir de l’oubli? M’en devoir réellement et non métaphoriquement? Personne évidemment, et certainement pas Google ou Ask ou quelque autre moteur de recherche sur Internet. Voilà un premier piège : au motif, louable suivant plusieurs, de protéger la vie privée, on invente carrément une telle chose que le « droit à l’oubli », et l’on ne craint pas d’imposer en conséquence certaines obligations à qui se rend apparemment « coupable de souvenir ». À vrai dire, Google ne se rend pas coupable de retracer ce qui devrait, prétend-on, demeurer caché : Google ne recherche que ce qu’on lui demande de retrouver : si personne ne demande tel renseignement, Google ne le recherche pas. Point. À l’évidence, on s’en prend ici à l’instrument et non à la cause. Imaginez les effets susceptibles de découler de l’universalisation d’un tel principe : Kant en ferait une crise d’apoplexie !

Mais il y a plus : ce prétendu droit à l’oubli équivaut, de facto, au droit de réécrire l’histoire. Pour le moment, il n’y a guère de danger à cet égard. Si l’on y tient, ce que l’on ne pourrait avoir par Internet, on pourrait probablement y accéder en consultant les archives nationales ou les répertoires de décisions judiciaires ou les listes de personnes ayant déclaré faillite ou que sais-je encore. Ce qui en soi pose un problème confondant : comment peut-on justifier, par exemple, que j’aie le droit d’interdire qu’on apprenne par Internet que j’ai commis une fraude aux dépens des personnes âgées alors que quiconque a besoin de ce renseignement peut l’obtenir en compulsant les décisions judiciaires ou en épluchant des listes de fraudeurs ? À terme cependant, on ne peut exclure que le format papier disparaisse de certains secteurs d’activité au profit d’un format électronique dont la conservation sauve de l’espace et la consultation économise du temps. Ce pourrait bien être le cas dans le domaine judiciaire, sphère d’où émane, semble-t-il et sans surprise, un très grand nombre de requêtes soumises en vertu du « droit à l’oubli ». Réécrire l’histoire ne consiste pas uniquement à remplacer un texte par un autre, ça consiste aussi à supprimer un texte sans plus. Présentement en Chine, il n’est question dans aucun manuel scolaire des manifestations de 1989 sur la Place Tien An Men. L’érosion du souvenir par l’occultation du passé représente une technique éprouvée dont ne se privent ni les dirigeants chinois ni les bien-pensants occidentaux. Mais qui donc a intérêt à caviarder ainsi certaines données? Qui donc surtout a intérêt à ce qu’on parle de  «droit à l’oubli » là où il faudrait probablement parler de censure? On alléguera que censurer de petits renseignements sur un quidam ne revêt pas la même portée que censurer de lourdes informations sur un chef d’État. Voire… Et, de toute façon, pourquoi voler ou tuer ou duper un quidam serait-il tolérable alors que le même comportement à l’égard d’un notable serait condamnable?

Aux États-Unis, une autre affaire a des résonances analogues. En 2005, le président de l’Université Harvard, Lawrence Summers, traite devant un auditoire spécialisé et restreint de chercheurs la délicate question de la faible représentation des femmes parmi les professeurs titularisés dans le domaine des sciences dites dures (mathématiques, physique, ingénierie, etc.), et ce, dans la plupart des grandes universités américaines. Réfléchissant tout haut aux explications possibles de ce phénomène, il évoque un facteur de l’ordre de la génétique par opposition à un facteur de l’ordre de l’acquis. Le débat sur l’inné et l’acquis comporte des problèmes méthodologiques majeurs et entraîne des difficultés de tous ordres, y inclus sur le plan social en raison des dérives qui pourraient survenir en matière de discrimination notamment. Qu’à cela ne tienne : le président de l’une des plus remarquables institutions de haut savoir du monde n’entend pas reculer devant la polémique. Mal lui en prit : par un vote de 218 à 185, les « Faculty of Arts and Sciences Members » de Harvard ont adopté une résolution par laquelle ils lui retiraient leur confiance. Tôt en 2006, Summers démissionnait de son poste de président de l’université.

Sa démission était peut-être justifiée à cause de malversations financières auxquelles il se serait adonné. Peut-être même dans ce cas eût-on dû le démettre de ses fonctions. Chose certaine en revanche, un départ lié à la teneur des propos évoqués plus haut me paraît totalement inacceptable, tout comme d’ailleurs me semble complètement inappropriée la motion de censure adoptée par des universitaires en principe voués à la liberté de recherche et d’expression. Sans entrer dans des analyses techniques qui n’ont pas leur place ici, rappelons simplement que les travaux de penseurs éminents comme Steven Pinker – un scientifique Montréalais, soit dit en passant, qui fait carrière à Harvard – établissent l’impossibilité de nier, dans de nombreux cas, l’éventuelle prépondérance de l’inné sur l’acquis (ce qui ne veut pas dire l’affirmer). D’ailleurs, des femmes particulièrement réputées en recherche, comme Elisabeth Spelke, une collègue de Steven Pinker – et fréquemment en désaccord avec lui – au Département de psychologie de l’Université Harvard, a mené avec lui des discussions corsées aux affrontements substantiels et fondamentaux mais uniquement en demeurant sur le terrain de la science.

Car tous deux, pour en rester à leur cas qui heureusement n’est pas unique, admettent d’entrée de jeu que la question de la part respective de l’inné et de l’acquis chez l’humain est une question empirique et non morale. Ainsi, suivant des statistiques à la valeur reconnue même par des adversaires, la dispersion et non la moyenne des aptitudes mathématiques des hommes dans un échantillonnage donné est plus étendue que celle des femmes. Autrement dit, « parmi les plus grands scientifiques, comme parmi les plus sombres imbéciles », on trouverait naturellement une majorité d’hommes, ce qui n’empêche pas Marie Curie d’avoir obtenu deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques différentes !

Les énoncés de la morale sont normatifs et donc non testables, non réfutables à la différence des énoncés scientifiques qu’on reconnaît précisément à leur caractère testable, réfutable (Popper, Prigogine, etc.). En somme, on avait disqualifié les propos scientifiques de Summers au nom de conceptions éthiques. Voilà une des formes les plus vicieuses d’atteinte à la liberté d’expression : s’il faut taire ce que la morale de certains estime condamnable, autant renoncer immédiatement à la liberté d’expression… La question ultime ne consiste pas à savoir si, oui ou non, Lawrence Summers avait raison de poser le problème qu’il étudiait dans les termes qu’il avait choisis et, en fin de compte, si, oui ou non, il avait raison de répondre comme il l’a fait à l’épineuse question qu’il soulevait. Ultimement, ce qui se révèle extrêmement préoccupant ici, c’est que le débat scientifique ait perdu sa liberté essentielle au profit d’un tabou qui n’a aucune place en ce domaine et que cela soit survenu en l’absence de réaction de la part d’une écrasante majorité d’universitaires, qu’il s’agisse de scientifiques, de philosophes, de théologiens, de théoriciens des arts, etc. La liberté d’expression comprend évidemment aussi la liberté de se taire, mais ce serait une grave illusion de s’imaginer que le silence entraîne moins de conséquences en cette matière que la parole.

Le philodoxe irrité

Toutes les personnes, scientifiques, philosophes ou autres, qui croient avoir mis en relief quelque chose de vrai ou, à tout le moins, de valable aux fins de la discussion et de la recherche sont profondément irritées par les attitudes qui menacent ou compromettent carrément la liberté d’expression ou ses conditions de possibilité (ou les deux). Phénomène plus étrange encore, le philodoxe, c’est-à-dire le tenant d’opinions pures (et non de vérités considérées réelles ou simplement supposées telles ou encore méthodologiquement postulées), ressent une extrême irritation pour les mêmes motifs. Pourquoi donc, lorsqu’on ne défend qu’une opinion parmi d’autres, éprouve-t-on pareille irritation? Si l’on est un philodoxe un peu radical, par exemple un sceptique, où peut-on bien trouver motif à s’irriter des menaces à la liberté d’expression, attendu que ce sur quoi l’on s’exprime est justement « affaire d’opinion », c’est-à-dire affaire où chacun peut penser ce qu’il lui plaît ou s’abstenir de penser quoi que ce soit?

Il n’y a pas lieu, dans le présent contexte, de traiter en profondeur cette question d’épistémologie. Il faut néanmoins en signaler un aspect particulièrement révélateur eu égard à la question de la liberté d’expression qui retient ici notre attention. Quand on s’exprime, qu’on parle, qu’on écrit, qu’on produit une œuvre d’art, il y a deux pôles à son activité : l’origine de la parole et le destinataire de la parole. Or, en général, lorsqu’on aborde le thème de la liberté d’expression, on le fait en se plaçant du côté de l’origine de la parole. Si l’on empêche celui qui parle de dire ce qu’il veut ou si on l’empêche de dire ce qu’il veut comme il le veut ou si plus radicalement on l’empêche purement et simplement de parler, alors on se trouve indiscutablement en présence d’attaques à la liberté d’expression, lesquelles visent presque toujours des opinants jugés irritants.

Cette situation est claire. Par contre, à regarder les choses par l’autre extrémité, la perspective est moins lumineuse. Pourtant, si l’on n’empêche pas l’expression des opinions, si on ne soumet l’expression des opinions à aucune contrainte, il reste possible d’altérer la liberté d’expression, voire de l’annuler en intervenant du côté du destinataire. Comment?

Avec une sagacité incomparable, Ernst Jünger fait une remarque particulièrement pénétrante dans son Second Journal parisien : « (…) ma capacité de m’exprimer dépend du niveau spirituel de mes interlocuteurs », écrit-il. Autrement dit, la qualité de ma liberté d’expression, sa valeur opérationnelle en quelque sorte, dépend aussi de ceux qui m’écoutent, me lisent, méditent en présence de mon œuvre d’art ou s’y refusent. En fin de compte, qui voudrait neutraliser ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à s’assurer qu’on ne me porte aucune attention. Et qui voudrait altérer ma liberté d’expression tout en évitant de s’en prendre à moi n’aurait qu’à diluer l’attention qu’on pourrait me porter. Ce serait là s’en prendre avec virulence à la liberté d’expression mais sans qu’il y paraisse. Pour ainsi dire, ce serait un cas de crime sans victime, de crime parfait.

Or ce phénomène existe et se répand de plus en plus, selon moi. Avec cette particularité que personne n’en est spécifiquement responsable, ce qui le rend tout à la fois difficile à débusquer et presque impossible à neutraliser. Car c’est une forme d’influence sociale diffuse qui explique ce phénomène, comme l’illustrent les quelques cas qui suivent retenus en raison de leur caractère exemplaire.

La fraude scientifique est devenue relativement courante. En tout cas, c’est au point où des publications aussi importantes que Nature ou le New England Journal of Medicine doivent trop fréquemment, de leur propre aveu, s’excuser auprès de leur lectorat d’avoir publié des travaux dont il s’avère finalement que les conclusions avaient été trafiquées, quand ce n’est pas outrageusement inventées. Des universitaires, ailleurs dans le monde mais également chez nous, ont été pris en flagrant délit de plagiat mais n’en continuent pas moins d’occuper leurs fonctions comme si de rien n’était. Dans Impostures intellectuelles, Alan Sokal et Jean Bricmont ont documenté les mystifications et tromperies de plusieurs des penseurs considérés parmi les plus éminents. Comment s’étonner dans ces conditions de la méfiance croissante des gens désormais forcés de constater que ceux dont le travail est d’expliquer le réel non seulement mentent mais mentent de plus en plus impunément?

Mutatis mutandis, la même observation vaut pour les milieux financiers. On ne compte plus le nombre de conseillers en placements qui ont dupé leurs clients, de fraudeurs qui ont été condamnés, de « traders » qui ont touché des boni mirobolants avant la crise de 2008 et qui en touchent de nouveau malgré les engagements à y renoncer ou à les réduire pris il y a peu de temps. Volontairement ou non, les ministres des Finances donnent trop souvent des portraits faussés des finances publiques et se dénoncent mutuellement au grand dam des contribuables. Cela sans compter les vols de grand chemin commis par de nombreux entrepreneurs au détriment des taxes payées par des gens de la classe moyenne ou, pire encore, par les gagne-petit. Un pareil contexte ne rend-il pas compréhensible la désaffection des témoins impuissants – ou si peu puissants – de ces abus réitérés de génération en génération et dénoncés par des commissions d’enquête qui se succèdent inutilement?

Politiquement, les choses font encore plus mal. Les bien-pensants dénoncent le cynisme dans lequel verserait dorénavant une majorité de citoyens incapables de comprendre les tenants et aboutissants de la vie publique et portés à généraliser indûment les comportements douteux de certains politiciens. Mais, quoi qu’on en dise, les citoyens ne versent pas dans le cynisme : ils voient tout simplement ce qui se passe et en sont indignés. D’autant plus que ce qu’ils voient, ils le voient désormais partout : des chefs d’État qui mentent en pleine télévision, qui touchent des pots-de-vin avec un sans-gêne inquiétant, qui reconnaissent avoir fraudé le fisc en ne déclarant pas des revenus illicites touchés en espèce pour éviter de laisser des traces, qui ne dénoncent pas d’autres dirigeants dont chacun sait pourtant que ce sont des criminels notoires… Et l’on pourrait continuer longtemps cette litanie assommante au propre et au figuré. Vu ces conditions peut-on se surprendre de l’attitude « cynique (!) » de plusieurs? Surtout, peut-on la leur reprocher?

Même le monde religieux n’échappe pas à cette tendance. Pédophilie plus ou moins structurée, refus pendant longtemps de dénoncer et de sanctionner les responsables de tels abus, blanchiment d’argent, collaboration avec des régimes politiques autoritaires (pour dire le moins), ces comportements observés dans l’Église catholique – qui n’en a pas le monopole – côtoient bizarrement d’autres façons d’agir qu’on trouve dans la même institution et qui sont marquées au coin d’une générosité ahurissante. Que le commun des mortels ne s’y retrouve plus, est-ce vraiment surprenant? Surtout si l’on prend en considération, pour en rester au seul christianisme, que le catholicisme, le protestantisme « officiel » et une pléthore d’églises dites évangéliques s’arrachent les parts de marché à la manière des entreprises de bières, de sodas ou de gommes à mâcher…

En fin de compte, ce qu’illustrent les cas évoqués plus haut, c’est la présence d’un contexte propre à dissuader l’auditeur d’écouter attentivement ce qu’on lui dit ou, pire encore, de nature à le convaincre de l’inutilité absolue d’écouter ce qu’on lui dit. Un tel contexte, fera-t-on valoir, n’est pas nouveau. Exact! Mais il y a quelque chose de nouveau : c’est la redoutable efficacité des instruments qui entretiennent ce contexte, le répandent sur toute la planète, l’homogénéisent par-delà les variantes culturelles, l’étoffent et surtout l’appliquent désormais à une gamme toujours plus large de situations de toutes sortes. En ces matières, au-delà d’un certain seuil, la quantité altère la qualité, et la forme supplante le contenu : le médium, comme disait McLuhan, devient le message.

Un vieux truc pour décourager les curieux qui désirent connaître des choses que certains veulent garder secrètes consiste à donner à ces curieux tellement de renseignements, de documents, etc., qu’ils n’en peuvent mais. Eh bien! voilà encore une autre façon d’attaquer sérieusement la liberté d’expression, et ce, mine de rien. Effectivement, outre le contenu décourageant des circonstances évoquées plus haut, il arrive en outre fréquemment, pour ne pas dire régulièrement, que la quantité d’informations désormais adressées à chacun devient telle qu’à peu près personne ne peut s’y retrouver véritablement, ne peut même s’y soustraire (sauf au prix de manœuvres mobilisant des trésors d’ingéniosité). Tout n’est pas mauvais sous ce rapport : grâce aux technologies actuelles, tous ont plus ou moins été informés du printemps arabe; ce dernier doit sans doute à ces mêmes technologies une large part de son succès, si relatif qu’il soit; bref deviennent possibles des opérations dont on aurait à peine pu rêver il y a encore quelques années. Corollaire tragique de cette efficacité incontrôlée : les questions graves d’hier ne figurent plus parmi les questions du jour, elles ont été supplantées comme le seront dans les prochaines heures celles qui les ont remplacées, alors que pourtant leur gravité demeure, empire parfois ou même tourne à la catastrophe. Qui parle encore de la guerre en Irak, des deux millions de déplacés à l’intérieur de ses frontières et des deux autres millions de déplacés hors de ses frontières, qui donc en parle au moment où les réfugiés syriens sont « tragiquement à la mode »? Qui parle de la dissolution des liens sociaux déjà faibles qui pourtant maintenaient vaille que vaille un minimum de cohésion dans ce pays? Des luttes fratricides et interreligieuses qui s’y pratiquent à présent? De la fausseté des arguments invoqués pour y intervenir? Qui parle encore des famines qui ont sévi dans certains coins d’Afrique? Des dommages cérébraux permanents infligés à des générations entières d’enfants privés, à des moments cruciaux de leur développement, des nutriments indispensables? Des conséquences imparables qu’entraîneront sur ces régions du monde l’absence, voire l’impossibilité d’éducation pour ces blessés du cerveau?

Pouvoir s’exprimer librement, c’est enviable, mais si personne n’écoute, c’est futile. Or, le déluge des communications entraîne justement un tel effet. On m’accusera d’exagérer. Après tout, on publie plus que jamais, on fait connaître ses vues sur des tribunes nombreuses et puissantes qui vont de la radio à Internet, on réagit en tout temps, on manifeste en tout lieu, on attaque et on se défend à une échelle inconcevable hier encore, on s’organise, on se passe le mot, on se coordonne, bref toutes les formes que peut prendre l’expression libre de ses convictions se trouvent maintenant à la portée de quiconque veut bien s’en servir. Je n’en disconviens pas. Mais j’ajoute : le danger le plus funeste pour la liberté d’expression réside en cela précisément qu’elle se croit, dans le monde présent, en meilleure posture que jamais. Qu’y a-t-il de plus insidieux que de s’imaginer victorieux quand on ne l’est pas, ou pas vraiment, ou pas encore, ou pas tout à fait? Je flaire ici des relents de victoire à la Pyrrhus.

Ne l’oublions pas : la liberté d’expression est assiégée sur deux fronts, le premier où l’on parle, le second où l’on écoute. Nous nous en tirons assez bien sur le premier front : on ne laisse plus inconsidérément bâillonner qui veut s’exprimer. Sur le second front, nous nous en tirons moins bien : il faut dire que l’attaquant est partout et nulle part, que c’est tout le monde et personne, que c’est un nouvel air du temps. Venu le moment de se protéger, il ne faudrait surtout pas se tromper de front.

En 1944, Ernst Jünger déplorait déjà que « les démocraties s’uniformisent à l’échelle mondiale ». Parce que l’uniformité, c’est ce qui empêche de sentir. En l’absence de contrastes, il n’existe pas de perception. Or, au moment où j’écris ces lignes, l’uniformisation englobe bien davantage que les démocraties : de façon galopante, elle s’insinue partout, c’est-à-dire dans tous les coins du monde, dans toutes les sphères d’activité, j’oserais presque dire dans toutes les consciences. Si, sans doute à bon droit, d’aucuns s’y objectent au nom notamment de la diversité culturelle, tous cependant la réclament au nom de la justice : si les lois fiscales deviennent comparables partout, les paradis fiscaux cesseront d’exister; si les lois ouvrières se conforment partout aux exigences de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’exploitation des enfants dans des emplois insalubres et trop souvent létaux prendra fin. On ne peut s’opposer à de si nobles objectifs.

Leur noblesse n’en supprime pas pour autant leur caractère à maints égards liberticide. Une des formes les plus cruciales de la liberté d’expression, c’est le vote. Et l’une des formes les plus décisives du vote, c’est le vote avec ses pieds, c’est-à-dire l’acte de quitter un endroit qui ne nous convient plus pour aller à un autre endroit qui répond mieux à nos souhaits. L’uniformisation élimine cette possibilité. Par analogie, la même chose vaut en ce qui touche les produits de consommation : je n’aime pas tel produit, je vote avec mes pieds et m’en procure un autre. L’uniformisation des produits (ou leur différenciation par des caractéristiques ridiculement secondaires) tue tout choix réel. Et l’on pourrait continuer cette énumération en présentant l’uniformisation de l’éducation, de l’alimentation, des contenus télévisuels (qu’on prend soin de maquiller diversement), etc.

Même le plus coriace des philodoxes est irrité par un tel état de choses : aucune opinion, si extravagante soit elle, ne parvient plus à se démarquer, rien ne dérange plus vraiment, le  « contrarian » le plus retors, le plus chafouin n’arrive plus à bousculer les idées reçues ou discutées, tout se confond dans un bruit étrange, insane, qui rend insensible l’auditeur, qui rend improductif le philodoxe, aussi provocateur soit-il.

Un périlleux paradoxe

J’ai forcé le trait. Je le reconnais. Pourtant, je ne suis pas libertarien. En tout cas, je ne me battrai jamais pour la privatisation des bornes-fontaines. En revanche, je tiens à la liberté, en particulier à la liberté d’expression qui n’est, à tout prendre, que la forme extériorisée de la liberté de pensée. En ce sens, je suis indiscutablement libéral au sens philosophique du terme. Et je sais que la liberté est menacée.

L’être humain qui désire la liberté fait trop souvent lui-même peser sur cette dernière les menaces les plus sinistres. Bien que conscient de la valeur et de la portée de la liberté, il en craint le corollaire forcé qu’est la responsabilité, il en craint aussi le bassin d’erreurs qu’elle rend possibles, il en craint enfin et par-dessus tout les risques d’échec auquel elle l’expose.

Jouant sur ces inclinations contradictoires, notre société pipe adroitement les dés : elle nous procure d’un côté une liberté qu’elle neutralise de l’autre. Nous le sentons vaguement. Nous nous accommodons malgré tout de cet attrape-nigaud. D’un certain point de vue, l’histoire de l’espèce humaine consiste en l’entreprise colossale qui cherche à remplacer l’instinct par l’intelligence. Nous jouissons des progrès que l’intelligence permet mais nous devons endurer les ratés qu’elle induit et que probablement l’instinct aurait su éviter. La cité humaine a ses charmes mais elle n’offre pas l’organisation indéfectible et sécurisante des cités de termites, de fourmis ou d’abeilles. Si, comme le soutient Bakounine, on doit faire en sorte que les êtres humains en viennent à vivre librement et en respectant la liberté des autres, c’est-à-dire la liberté de ceux qui pensent et agissent autrement, il faudra accepter un seuil de risques de plus en plus élevé.

En tant qu’individu, j’y suis prêt. L’espèce, au contraire, semble s’y opposer. L’espèce voit à sa survie. L’individu voit à ses valeurs, bonnes ou mauvaises, à tort ou à raison. L’espèce, par exemple, doit protéger l’environnement. Si le recul de la liberté – ou sa suppression – représente le prix à payer pour protéger l’environnement, l’espèce n’hésitera pas à le payer. L’espèce a toujours raison. Jusqu’à présent du moins, ce scénario a prévalu.

Tenter d’entrevoir ce que l’avenir nous réserve à cet égard, essayer de prévoir si l’espèce l’emportera encore une fois, identifier les modalités de survie d’une liberté individuelle compatible avec les exigences de l’espèce – si tant est qu’il en existe ­ –, voilà aux yeux du libéral impénitent que j’espère demeurer la question capitale à étudier et, si possible, à résoudre. Vaste programme, comme a déclaré un célèbre personnage à propos de tout autre chose!

[03.IX.2015]