XXXVIII- NOTULES (234 à 242) : Croisières, ma petite compagne, une perversité protectrice, le danger des débats entre chefs, l’insanité protectrice, Legault et l’environnement, un choix empoisonné, se croire à l’abri, la multiplication des cinglés

234Les croisières représentent, pour moi, un véritable mystère. Partir en croisière, c’est partir en apportant avec soi son chez soi : un milieu riche – les bateaux de croisière de sont jamais remarquables par leur frugalité ! –, des loisirs comme à la maison – cinéma, piscine, salle de gym –, son alimentation habituelle – mais en plus relevé encore –, ses soirées haut de gamme – soirée du capitaine, soirée « casino » –, bref c’est apporter avec soi tout ce qui garantit qu’on ne croisera pas le pays où l’on se rend, les gens qui y vivent, la culture typique qu’on y trouve, les loisirs qu’on y pratique, les aliments qu’on y prépare et, plus globalement, tout ce qui caractérise l’endroit visité. Évidemment, on peut descendre ici et là pour quelques heures dans un pays nouveau dont on ne découvrira rien sinon la zone portuaire, on peut même y faire escale un jour ou deux, ce qui laisse davantage de temps pour visiter les boutiques pour touristes ou assister à un spectacle, voire visiter un musée. Mais rapidement on retourne à son hôtel flottant. La croisière, c’est un moyen sophistiqué de se rendre dans un pays qu’on évitera soigneusement de connaître sérieusement mais dont on pourra dire qu’on y est allé. C’est probablement là le moyen le moins écologique de rater avec élégance le but même des voyages.

235 Ma petite compagne à quatre pattes, une chihuahua miniature (c’est petit, ça!), s’appelait Charlotte. Elle faisait ses promenades avec moi, habituellement deux fois par jour, et tout le monde la connaissait dans les environs. Elle m’accompagnait quand je lisais, généralement installée sur moi, et quand j’écrivais, alors placée dans un petit panier tout à côté de mon ordinateur. Elle ne me quittait que rarement et pour de courts laps de temps. Les seules fois où nous étions un peu plus longuement séparés relevaient de mes obligations, par exemple lorsque je devais faire des courses. Ces derniers temps elle a eu de multiples crises d’épilepsie. Il y a quelques jours, six épisodes sont survenus dans la même journée. Elle n’était plus elle-même. Sa joie de vivre, normalement si facilement perceptible à sa manière d’attaquer le boyau de l’aspirateur ou de frétiller de la queue au moment se sortir pour une promenade ou de recevoir sa pâtée, eh bien ! cette joie de vivre était comme amortie, sinon complètement annulée. Je ne crois pas donner dans l’anthropomorphisme en précisant qu’elle vivait dans la terreur de la prochaine attaque et que, pour cette raison, elle ne voulait plus du tout s’éloigner. Il a semblé préférable de mettre un terme à ses jours. Nécessaire, je crois, ce choix n’en a pas moins été difficile. Et la tristesse qui a suivi était bien réelle ! J’imagine ce que ça peut être de vivre la mort d’un enfant…

236 Ce qui protège Donald Trump, c’est sa perversité. Ce disant, je ne rigole pas du tout : au contraire, je crains d’avoir tragiquement raison ! Et je pense qu’on en aura bientôt la preuve. On annonce en effet la parution prochaine d’un ouvrage où l’on établira qu’au moins vingt-six autres femmes ont été victimes des actes déplacés de Donald Trump à leur égard, certaines d’entre elles ayant même été victimes de viols en bonne et due forme. Or il y a fort à parier que ce livre ne va pas beaucoup émouvoir l’opinion. Pourquoi ? Parce que tout un chacun voit en Donald Trump une espèce de déséquilibré hyper-malsain qui pourrait fort bien effectivement avoir agi ainsi à l’égard des femmes. Autrement dit, aucun effet de surprise ne viendra déclencher une réaction de révolte ou de répugnance, comme la chose serait sûrement arrivée si on avait découvert de tels comportements chez un Barack Obama. Trump a une telle habitude de la perversité, sa dépravation admise – il s’est déjà vanté d’être un pussy-graber – constitue désormais un lieu si commun que personne ne pourra s’étonner devant ce nouvel ouvrage et ses nombreuses dénonciations, fussent-elles parfaitement documentées !

237 Patrice Roy a magnifiquement géré le dernier débat des chefs de la campagne électorale. Malgré sa performance, j’affirme pourtant qu’un tel débat demeure un exercice dangereux du fait qu’il procure à certaines personnes le sentiment d’en savoir plus sur les tenants et aboutissants de l’élection à venir. Les spécialistes qui analysent un tel débat ne représentent pas du tout l’électeur moyen : ces spécialistes suivent comme personne les activités électorales et, plus largement, la vie politique en général, et leur jugement s’en trouve faussé, dans la perspective de qui veut connaître l’influence des débats sur l’électorat. J’ai moi-même regardé le débat des chefs et j’ai pu constater ce qui suit. A) Chacun(e) des participant(e)s se souciait d’abord d’éviter de dire quoi que ce soit qui pût devenir un clip susceptible d’être utilisé contre lui (elle) par des adversaires qui prendraient un malin plaisir à le faire circuler. B) Tout le monde sur ce plateau de télé voulait trouver la formule qui resterait dans l’esprit d’un maximum de téléspectateurs, la formule qui ferait mouche donc et qui pourrait profiter à son auteur. C) Aucun des chefs de parti présents lors de cet exercice n’avait de toute manière suffisamment de temps pour présenter de façon un peu substantielle ne serait-ce qu’un élément de son programme ou de sa pensée politique. D) En un mot comme en cent, un tel débat ne permet aucunement d’apprécier ces individus à leur juste valeur : qu’il s’agisse d’Yves-François Blanchet ou d’Elizabeth May, de Justin Trudeau ou d’Andrew Sheer, de Jagmeet Singh ou même de Maxime Bernier. E) De toute façon, à l’occasion d’un tel débat, personne ne s’occupe vraiment des questions qu’on pose ou des sujets qu’on aborde : pour tout le monde en effet, la seule et unique chose qui compte, c’est de passer certains éléments de message, quitte – pour ce faire – à détourner le sens de n’importe quelle question en vue de « caser » ce qu’on veut dire en y répondant. Voir dans un tel exercice un élément majeur de la vie démocratique me paraît donc non seulement insignifiant, mais risqué, périlleux…

238 L’insanité de Donald Trump fait de plus en plus consensus. L’idée voulant qu’il se donne délibérément un air imbécile ne tient plus la route, car il est devenu évident qu’il se nuit désormais à lui-mème bien davantage qu’à ses adversaires en agissant comme il le fait. En ce sens l’insanité de Donald Trump nous protège du pire. Imaginez de quoi il serait capable s’il était pleinement maître de ses actes au lieu d’être victime de son impulsivité maladive et de sa perception pathologique de lui-même et du monde ?

239 Le premier ministre Legault se déclare favorable au projet de gazoduc GNL avec le transport maritime qu’il entraînera, il soutient la cimenterie de Port-Daniel sachant que le ciment constitue une source majeure de pollution, il ne veut surtout pas que l’île d’Anticosti soit inscrite au Patrimoine naturel mondial alors qu’on y trouve des caractéristiques uniques, il tient au troisième lien entre Québec et Lévis à l’encontre des avis unanimes de gens compétents, bref on voit bien que cet individu n’a aucun souci réel de l’environnement. Et il prétend le contraire allant jusqu’à invoquer ses propres enfants auxquels il ne voudrait pas léguer un monde contaminé. Il ne lui a pas suffi de rompre ses engagements à l’égard des signataires du Pacte pour la transition de Dominic Champagne et Cie que plus de 280 000 personnes ont signé, il s’est aussi fait un devoir d’ignorer la marche pour l’environnement de plus de 500 000 personnes soulevées par Greta Thunberg. Que dire devant tant de mauvaise foi ou, pire encore, devant tant de bonne foi si complètement dépourvue de lucidité scientifique, de capacité de choisir selon les données probantes et de courage d’agir en conséquence ? Je ne suis pas un défenseur des décisions prises sur la seule base du grand nombre de gens qui souhaitent ceci ou cela. Mais il arrive présentement qu’il y a un consensus scientifique sur de nombreuses questions environnementales, et ce, de la part de savants appartenant à de multiples disciplines et champs de recherche. Il se trouve de surcroît que de nombreux citoyens partagent le point de vue de la science, point de vue qui ne leur facilite pourtant pas la vie et qui annonce des jours difficiles. Dans ces conditions, je vois mal comment je pourrais conserver quelque estime pour le gouvernement Legault… à tout le moins à ce propos et tant qu’il ne réajustera pas le tir…

240 L’électorat canadien devra bientôt choisir entre deux chefs dont, apparemment, aucune majorité ne veut. Ce n’est pas la première fois que c’est ainsi, ce qui est regrettable, mais c’est pire que les fois antérieures. Voici pourquoi. La dernière élection fédérale a donné les résultats suivants (chiffres arrondis au plus près) : le Libéraux ont obtenu 40 % des voix, les Conservateurs 32 %, les Néo-démocrates 20 %, le Bloc québécois et le Parti vert moins de 5 % chacun. Si aucune majorité ne s’est imposée, il reste que ceux qui ont voté pour les Libéraux voulaient soutenir Justin Trudeau parce qu’ils croyaient en lui. À tort, diront certains, mais enfin c’est ce qu’ils croyaient à l’époque. Présentement, autant que je puisse voir, on ne veut pas choisir un chef, quel qu’il soit, parce qu’on croit en lui, mais parce qu’on juge l’autre chef pire encore. Autrement dit, nous serions en présence d’un véritable choix empoisonné entre deux maux, et l’on choisira le moindre sachant néanmoins que ça demeure un mal ! Je me permets ici une prédiction, ce que je m’interdis pourtant depuis toujours : si notre société ne trouve pas le moyen d’attirer en politique des gens inspirants par leur vision, par leur envergure, par leurs valeurs, le scepticisme va s’accroître, le phénomène d’abstentionnisme va s’intensifier, la vie démocratique va continuer sa dérive et, tôt ou tard, nous paierons le prix de notre incurie sous la forme d’un leader mal intentionné ou gravement incompétent ou d’un chef à la poigne de fer mal dominée ou mal orientée. La nature a horreur du vide. Et la politique également, aussi invraisemblable que ça puisse paraître dans le vide dont on semble s’accommoder depuis trop longtemps.

241 Pour compléter la précédente notule, je dois ajouter ceci. Les Québécois et les Canadiens sont un peuple calme, doux, paisible dont on dit souvent qu’il ne peut s’abandonner à des excès comme ceux qu’on observe présentement aux États-Unis, en Hongrie, en Pologne ou ailleurs dans le monde occidental (sans parler du reste du monde). Je crois qu’une telle conception témoigne d’une naïveté indéfendable à la lumière des connaissances historiques dont on dispose maintenant. On ne doit pas exclure, on ne peut pas exclure que des dérives puissent survenir chez nous comme elles surviennent ailleurs et même dans des pays qui devraient avoir été guéris à jamais de telles dérives par les événements tragiques qu’on y a vécu lors, par exemple, de le Seconde Guerre mondiale. Se croire à l’abri des déviations les pires, précisément parce qu’elles sont les pires et qu’elles nous répugnent actuellement, c’est un premier pas sur la pente savonneuse qui aboutit à l’acceptation de petites déviations au motif qu’il faut parfois faire des compromis risqués pour éviter le pire, tout en oubliant qu’on s’habitue vite aux petites déviations…

242 Il y a beaucoup de cinglé(e)s dans la société moderne. Y en a-t-il plus qu’avant ? Je ne saurais le dire avec certitude mais je parierais que oui. Il y en a plus en chiffres absolus vraisemblablement, car la population est bien plus grande maintenant qu’au XVIIIe siècle, par exemple. La question n’est donc pas là. Ce qu’il faudrait connaître, c’est la proportion de déséquilibrés dans nos populations pour pouvoir la comparer à la proportion correspondante dans les populations antérieures. Je doute qu’on puisse jamais parvenir à établir des données sur lesquelles tout le monde s’entendrait : nos instruments de mesure demeurent inadéquates en ces matières, surtout quand on les applique à des périodes éloignées dans le passé, et nos définitions de la démence, de la folie plus ou moins poussée, de l’aliénation mentale plus ou moins complète ou durable donnent lieu à des discussions serrées parmi les spécialistes en psychiatrie, en psychologie et en neurosciences. Il reste que des étudiants en plus grand nombre qu’auparavant attaquent physiquement leurs professeurs et pour des motifs plus variés que jamais (qui vont de l’échec à un examen à la punition imposée même à bon droit) ; que des élèves du secondaire mais aussi du primaire s’adonnent à des pratiques de harcèlement (bullying) parfois si cruelles qu’elles mènent les victimes au suicide ; que des employés tuent leur patron parce qu’on les a rétrogradés ou congédiés ou parce qu’on leur a refusé une promotion ou une augmentation de salaire ; que des individus, radicalisés ou non, tuent le plus grand nombre possible de gens dans des endroits publics ; que des personnes sans histoire jusque-là en arrivent à commettre l’irréparable parce qu’elles estiment devoir s’en prendre aux femmes ou aux homosexuels ou aux infidèles… Évidemment, de nos jours, les moyens techniques de mal faire sont plus répandus et plus efficaces, qu’il s’agisse des armes à feu ou des moyens de communication par Internet ou autrement. Considéré sous cet angle, le phénomène de la croissance des comportements dérangés relève peut-être simplement de la variété accrue des possibilités offertes aux cinglé(e)s de libérer leurs tendances désaxées. Mais il ne faudrait pas trop vite en arriver à cette conclusion. Si l’on tient à réduire toutes ces pratiques démentes, il faut accepter de formuler des hypothèses qui ne nous plaisent pas mais qui mettront peut-être le doigt sur une ou des explications à prendre en compte. À côté du contrôle des armes à feu, y a-t-il d’autres contrôles qui s’imposeraient ? Doit-on en envisager à l’égard d’Internet (en ce qui touche la pornographie infantile, entre autres) ? À l’égard des jeux vidéo (surtout peut-être en ce qui concerne les jeux hyper-violents destinés aux jeunes) ? Convient-il d’imposer certaines pratiques dans le champs de l’éducation ou, au contraire, d’exclure certaines pratiques qui y sont présentement admises ? Je suis personnellement favorable à la légalisation du cannabis et de toutes les drogues d’ailleurs, mais est-ce une bonne chose, fût-ce dans le seul cas du cannabis ? J’ai le sentiment justifié ou non, je l’ignore que notre société réalise que les déséquilibres mentaux deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus profonds peut-être, de plus en plus ravageurs probablement et qu’il faut intervenir pour qu’on ne soit pas submergé par cet inquiétant phénomène. Simultanément, j’ai l’impression que cette même société refuse d’envisager certains ajustements éventuellement indispensables. Non pas qu’elle refuse de les mettre en œuvre : on n’en est pas encore là… Mais elle refuse de les envisager… Si tel est bien le cas, nous pourrions avoir de redoutables surprises…

14. X. 2019

XXXVII – NOTULES (224 à 233) : Amin Maalouf et le nationalisme, se rendre méprisable, manquer de jugement, vivre ou durer, idée de base du nationalisme, un cinéma québécois de haut calibre, les végétaux, les animaux et l’éducation, petite erreur et gros dégâts, la justice disparue, des chefs hors contrôle

224Dans Le Naufrage des civilisations (Paris, Grasset, 2019), Amin Maalouf a le courage de dire tout haut ce que de plus en plus de gens pensent tout bas. Voici deux brefs extraits sur le XXIe siècle, qui illustrent son propos : «  L’une des caractéristiques de ce siècle, c’est justement qu’il y a de moins en moins de facteurs qui rassemblent. J’ai failli ajouter : surtout quand il s’agit des nations plurielles. Mais la précision est superflue. Plurielles, elles le sont toutes, même si certaines l’admettent plus volontiers que d’autres. Et toutes, donc, ont du mal à tisser des liens solides entre des personnes, des familles et des communautés ayant eu des itinéraires différents. Les recettes traditionnelles qui ont formé les nations depuis des siècles ne servent plus beaucoup de nos jours. Si l’on n’a pas des ancêtres communs, on ne peut pas les inventer de toutes pièces. Et s’il n’existe pas un « roman national » accepté spontanément par tous, on ne peut pas l’imposer non plus (p. 258, les italiques sont de moi). « Je me demande si l’égarement des hommes, tel que nous le constatons aujourd’hui, n’est pas dû en partie à cette détestable habitude que l’on a prise, à partir du XIXe siècle, de morceler les ensembles où se côtoyaient plusieurs nations, afin que chacune d’elles vive séparément » (p. 68, les italiques sont de moi).

225 L’attitude de Maxime Bernier à l’égard de Greta Thunberg révèle un trait gravement préoccupant de la personnalité de cet individu et, plus encore, de notre société. Attaquer personnellement cette très jeune fille – elle n’a que 16 ans – pour disqualifier ses positions à propos des changements climatiques au lieu de discuter ses positions quant au fond, voilà une procédure connue depuis l’Antiquité et méprisée depuis toujours sous le nom significatif d’attaque ad hominem. Mais Maxime Bernier ne se contente pas de cela : il donne aussi dans ce qu’on appelle l’attaque ad personam qui consiste à s’en prendre à son interlocuteur – son interlocutrice, dans le cas présent – non pour disqualifier ses positions mais pour rabaisser sa personne même, la déprécier, l’avilir, bref pour l’humilier. Ce faisant, Maxime Bernier se rend méprisable aux yeux de tous ceux et de toutes celles qui ont du cœur. On peut s’étonner qu’un être humain cherche ainsi à se montrer abject, mais enfin à chacun sa pathologie… En revanche, que notre société soit devenue telle que ce comportement soit rendu possible, voilà qui en dit tragiquement long ! Heureusement, nous n’en sommes pas au point où l’ignominie fait recette. Mais il ne faut pas attendre d’y être arrivé pour réagir.

226 Le manque de jugement constitue une véritable marque de commerce chez certains personnages. Pierre Karl Péladeau appartiendrait-il à cette catégorie d’esprits bancals ? Plusieurs croient que oui. Non seulement en raison de son fameux poing levé lors de la dernière campagne électorale, mais aussi en raison de son attaque contre les entreprises quêteuses qu’il a dénoncées en commission parlementaire sur les médias alors que sa propre entreprise, Québécor, est l’une des plus quêteuses, voire la plus quêteuse de toutes.

227 Tomber malade et se soigner soi-même ou recourir au médecin pour bénéficier d’un traitement approprié, le tout pour finalement retrouver la santé ou, à tout le moins, un état de santé raisonnable, voilà qui fait partie de la vie de la quasi-totalité des êtres humains. Devenir malade au point que l’activité principale de la personne concernée consiste uniquement à faire ce qu’il faut pour ne pas mourir, je n’appelle pas cela vivre mais durer. Quand le seul but de son activité est de durer, il me semble qu’on ne mène plus une vie proprement humaine. Or je constate que certaines personnes, de leur propre avis, ne font plus que cela : durer. Du lever au coucher, elles se soucient de leur médication, elles contrôlent leur diète, elles visitent les médecins et les hôpitaux, elles se reposent en faisant une ou deux siestes, elles s’obligent à quelques exercices jugés indispensables, elles se refusent nombre de petits plaisirs au motif qu’ils ne leur conviennent plus vu leur état, elles sont irritées en raison de leur mauvaise capacité auditive ou visuelle, elles s’interdisent diverses activités qu’elles s’estiment incapables de pratiquer sans danger, elles cherchent souvent leur souffle, elles fréquentent peu de gens, bref elles ne font plus rien d’autre que de prendre soin d’elles-mêmes. Et elles durent. Mais pourquoi ? Si, un jour, je me trouve dans une telle situation, j’ose espérer que je pourrai prendre la décision de tourner la page.

228 À bon droit, Jürgen Osterhammel dénonce avec vigueur et précision l’inexactitude ou la fausseté d’« une idée de base de la rhétorique nationaliste selon laquelle la nation serait naturelle et originelle » (La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017, p. 579). Si les conséquences de ce constat sont immenses, celles de son rejet le sont davantage encore. On ne peut impunément soutenir que la nation est chose naturelle alors que, à l’évidence, elle constitue un produit culturel… avec tout ce que cela implique.

229 Les cinéastes québécois n’ont rien à envier aux cinéastes français, anglais, américains ou autres. Ils ne manquent pas de créativité et maîtrisent bien les techniques de leur art. Je viens de revoir Victoria : les jeunes années d’une reine de Jean-Marc Vallée, et je m’en trouve plus que jamais convaincu de la grande valeur de nos artistes du septième art. Pour ce film, Vallée a travaillé avec des gens de première force, Martin Scorsese, producteur et réalisateur célèbre (Taxi Driver, Le Loup de Wall Street, etc.), le scénariste et auteur renommé Julian Fellowes (Downton Abbey, Past Imperfect, etc.), des comédiens sensibles comme Emily Blunt dans le rôle de Victoria, bref toute une équipe de personnes remarquablement douées en leur domaine lui ont fait confiance et avec raison. Le traitement du sujet aurait aisément pu verser dans la facilité, ce qui n’est pas le cas. Le traitement du sujet aurait également pu pousser à prendre des libertés avec l’histoire, ce qui n’est pas le cas non plus. Jean-Marc Vallée a fait bien plus qu’éviter les nombreux pièges que comporte la réalisation d’un tel film : il en a fait un modèle dans son ordre, le docudrame.

230 Les végétaux et les animaux abondent sur notre planète. Et pourtant, de plus en plus d’enfants, dans nos sociétés dites avancées, n’ont aucun contact direct avec eux ou vraiment très peu. Quand des enfants croient que les fruits et légumes « poussent au magasin », ce que j’ai entendu dans un documentaire récent tourné chez nous, quand de jeunes enfants ne connaissent des chiens, chats et autres compagnons à quatre pattes que les attaques des bull-terriers et qu’ils apprennent en conséquence à se méfier des bêtes en général, quand en somme les rapports des enfants au monde végétal et animal sont ainsi distordus, je me demande s’il ne faudrait pas trouver une façon de compenser le biais avec lequel ils commencent leur vie. Je comprends que certaines familles ne puissent avoir d’animaux à la maison, Je comprends même qu’on puisse n’avoir aucune plante chez soi : après tout, tout le monde n’a pas le pouce vert. Il reste que les jeunes d’âge préscolaire dont la vie familiale – le gros morceau de leur vie – n’offre aucun contact avec les fleurs ou les plants de tomates, avec les ronrons d’une chatte, les coassements d’une grenouille ou les croassements d’un corbeau me paraissent rater quelque chose que bon nombre d’entre eux auront de la difficulté à rattraper ultérieurement. Les animaux et les végétaux des dessins animés peuvent être sympathiques. Ceux des documentaires sont assurément instructifs. Ceux que nous montrent plusieurs sites Web sur Internet se révèlent souvent fascinants. Mais qui pense sérieusement que ces rencontres artificielles peuvent réellement remplacer l’expérience du véritable contact avec des vraies fraises et des vrais moutons dans un vrai champ ?

231 Une chose, même petite, toute petite, peut faire dérailler une compagne électorale. Le poing levé de Pierre Karl Péladeau, la remarque de Lise Payette sur les Yvette représentent deux cas célèbres de ce phénomène. Le blackface de Justin Trudeau en sera peut-être un nouvel exemple. Je suis sidéré qu’on puisse en arriver à changer complètement les données d’une élection par un tel mécanisme. Je veux bien qu’on accuse les médias sociaux d’amplifier la résonance de ces actes spécifiques mais ultimement ce sont les électeurs qui votent et non les médias sociaux. Que certains gestes gravissimes entraînent à eux seuls une telle conséquence, je le conçois fort bien : à titre d’illustration, si un politicien est trouvé coupable de viol ou s’il a fraudé l’État dans l’exercice de ses fonctions ou s’il s’est parjuré, je comprendrais qu’on ne veuille pas l’élire. Toutefois, si l’on exclut de tels actes extrêmes, je ne vois pas comment on peut justifier de renoncer à une option politique jusque là perçue comme valable en raison d’un ou de quelques actes ou d’un ou de quelques mots peu brillants certes mais qui ne font pas le poids, à mon avis, en regard de la gravité de l’acte électoral. Ce qui est en jeu ici, c’est la base même sur laquelle les citoyens font reposer l’acte le plus décisif de leur vie politique : voter !

232 « La justice, à présent, on ne la trouve plus chez personne ; partout, traîtrise et ruse. » (Général Yánnis MAKRIYÁNNIS [1797-1864], Mémoires, II, 258 – cité par Georges SÉFÉRIS, Journal de bord, II, Genève, Éditions Héros-Limite, 2011, en note au poème intitulé Dernier arrêt.)

233 Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro, Matteo Salvini, Viktor Orban, Recep Tayyip Erdogan, Rodrigo Duterte, Vladimir Poutine, Mohammed ben Salman, Nicolas Maduro, Bashar al-Assad et tant d’autres dirigeants publics paraissent – à des degrés divers et selon des modalités différentes – dépourvus de respect pour les institutions, pire encore : pour leurs propres concitoyens ; ils semblent également prêts à mentir et à manipuler (quand ce n’est à tuer ou à faire tuer) à une échelle sans précédent et à un degré incomparable. Rien, en eux-mêmes, ne semble pouvoir les arrêter : ni conscience droite, ni jugement sain, ni science avérée, ni échanges avec des homologues éclairés. Il ne reste que des ressorts hors d’eux-mêmes pour contenir leurs excès : des institutions indépendantes (là où il y en a), des procédures légales (là où elles existent véritablement et ne sont pas de simples simulacres), des mouvements populaires (là où ils peuvent se développer et non provoquer des affrontements mortels), ultimement la révolution (là où sont en nombre suffisants ces individus rares qu’il y a lieu d’appeler des héros). Et encore, je ne parle pas ici du cas d’espèce que constitue Xi Jinping dont l’intérêt pour la vie privée de ses concitoyens l’amène à développer et implanter des dispositifs de reconnaissance faciale et de nombreux autres de la même eau devant lesquels George Orwell lui-même n’aurait pas su dominer sa méfiance, voire sa terreur.

27. IX. 2019

XXXVI – NOTULES (214 à 223) : Privatiser les gains, l’État et les médias, les nouvelles internationales, la rentrée littéraire, incompétence et plagiat, les bruits de la faiblesse, le fort et le faible, le recul de la générosité, l’improvisation étatique, la sculpture oubliée

214La gestion occidentale actuelle socialise les coûts et privatise les gains. Même s’il existe des exceptions à cette règle, on peut considérer qu’elle décrit assez bien la réalité. Les entreprises qui ont abusé de la nature pour engranger des profits souvent exorbitants refilent généralement le coût du nettoyage des dégâts et du rétablissement de l’environnement à l’État, c’est-à-dire à tout le monde. De la même manière, les individus les mieux nantis consomment en grande quantité des produits aux effets environnementaux nocifs, tels des voyages en avion, laissant à tous les autres le soin d’en assumer les conséquences. Le rachat volontaire par ces voyageurs du carbone qu’ils génèrent est si peu répandu qu’il faudrait l’imposer.

215 En raison des difficultés financières rencontrées par les médias écrits, on évoque de plus en plus la possibilité d’une intervention de l’État en vue d’aider la presse écrite. Je comprends la crainte éprouvée par plusieurs mais j’avoue craindre une intervention de l’État en cette matière. Si les citoyens veulent une presse libre, ils doivent, eux, garantir sa liberté en assumant le coût de cette liberté. Si les citoyens ne sont pas prêts à payer de leurs poches une presse de qualité, donc une presse libre, je ne vois aucune raison pour laquelle on la leur imposerait. Ce serait de toute façon inutile, puisqu’ils ne jugent pas l’affaire suffisamment importante pour débourser… contrairement à ce qu’ils font en tant d’autres domaines… Cela n’interdit cependant pas que l’État appuie financièrement une industrie ou une partie de l’industrie durant une brève période de transition. Le problème que j’évoque se pose à vrai dire au sujet d’un financement qui serait statutaire. J’y reviendrai.

216 À tort ou à raison, j’estime que nos chaînes de télévision et de radio ne couvrent que bien sommairement les affaires internationales. Et ça me déçoit ! Je veux bien qu’on me renseigne sur divers sujets, locaux, provinciaux ou nationaux, mais je ne veux surtout pas qu’on néglige les questions internationales. Car les questions internationales sont de plus en plus importantes et le solutions qu’on y apporte – ou qu’on ne leur apporte pas – ont de plus en plus de conséquences sur nos vies. Je ne songe pas uniquement ici à des sujets tel l’environnement ou à des individus tel Donald Trump dont l’influence me semble indiscutable. Il existe de multiples enjeux internationaux dont on ne parle pratiquement jamais dans nos bulletins d’information. Il est très rare qu’on nous expose les problèmes rencontrés dans plusieurs régions du monde. Les pays d’Asie du Sud-Est, Indonésie et Malaysie par exemple, ou ceux d’Afrique subsaharienne, le Niger ou le Cameroun parmi d’autres, ou encore ceux d’Amérique latine, tels l’Uruguay ou l’Équateur, ne font pratiquement jamais la nouvelle. Pourtant quiconque pratique la chose internationale sait pertinemment que, là comme ailleurs, surviennent des événements significatifs. Je comprends que tous ne s’intéressent pas à ces sujets plus ou moins éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Et je comprends, sous ce rapport, l’investissement relativement minime – voire nul, dans certains cas – que nos médias y consacrent. Ce que je comprends moins, c’est que la télévision d’État ne fasse pas systématiquement une place plus importante à la chose internationale. Il me semble que, au minimum, nous devrions pouvoir compter sur des informations internationales aussi élaborées que les informations sportives… Non ?

217 Ce qu’on appelle la rentrée littéraire me déconcerte de plus en plus. Dans le seul monde francophone, entre 500 et 900 nouveaux romans paraissent à cette occasion. À quoi il faut ajouter des centaines d’essais de toute nature (historique, sociologique, philosophique, politique, etc.) ainsi que la parution de publications connues sous le nom de « beaux livres », c’est-à-dire des albums luxueux présentant de superbes illustrations d’œuvres d’art ou de paysages ou d’animaux (selon le type d’albums), à quoi il convient encore d’ajouter les « utilitaires », c’est-à-dire les livres de recettes, les ouvrages consacrés aux automobiles, à la rénovation domiciliaire, aux voyages, sans oublier bien entendu les manuels de toute sorte qui sont lancés au même moment. Que pour des raisons commerciales ou financières on procède de la sorte, je le comprends, bien que ça me déplaise. Mais qu’on ne vienne pas me faire croire que les auteurs, en particulier les auteurs d’œuvres littéraires, y trouvent leur compte. Noyer ainsi un écrit, c’est n’importe quoi sauf un acte de promotion d’un auteur. Évidemment, si l’auteur en cause appartient à une écurie majeure, il bénéficiera alors du soutien publicitaire et logistique de cette écurie. Mai il s’agit ici d’une performance marchande et non artistique. Ce qui explique probablement en bonne partie pourquoi tant de bons auteurs n’ont pas été facilement publiés, Kafka par exemple.

218 Qui plagie montre en cela même son incompétence. Ou son incapacité à se tirer d’affaire en une circonstance stressante. Ou une autre forme de sa faiblesse. Qui maîtrise bien sa matière n’a pas à plagier. Or la Chine plagie à tour de bras. La conclusion est donc claire : toute forte qu’elle soit, la Chine reste à maints égards plus faible qu’on ne le pense généralement. Sa puissance se développe mais elle a encore un chemin considérable à parcourir pour atteindre le seuil désiré. On m’a déjà fait valoir, notamment, que la Chine deviendrait vieille avant de devenir réellement riche. La politique de l’enfant unique qui fait présentement sentir ses effets sur le marché chinois du travail constitue sûrement un talon d’Achille pour l’Empire du Milieu. Quoi qu’il en soit, si la Chine est devenue une puissance majeure, elle reste encore loin de la pleine réalisation de son potentiel.

219 Qui joue de sa grosse voix et profère des menaces montre en cela même sa faiblesse. Le président-directeur général d’une grande banque téléphone discrètement au ministre des Finances de son pays pour porter à son attention telle ou telle question qui lui tient à cœur. Un pauvre hère doit au contraire faire un coup d’éclat pour qu’on le remarque – et encore ! Les ouvriers et leurs leaders syndicaux avouent leur faiblesse en s’adonnant à des saccages, à des casses, à des engueulades grossières par opposition aux syndiqués qui disposent d’un véritable pouvoir de négociation et dont les leaders obtiennent des rencontres à la table de négociation où l’on trouve finalement un terrain d’entente. Sous ce rapport, les États-Unis de Donald Trump témoignent du recul de leur force et de la perte de leur ascendant. Les USA demeurent la plus grande puissance du monde, nul ne peut le nier, mais le déclin de cette puissance est irrémédiablement amorcé, à en juger du moins d’après le comportement du président et l’absence de réactions critiques des membres de son propre parti.

220 Quand un individu qui n’est pas encore le plus fort affronte un individu qui ne sera bientôt plus le plus fort, qu’advient-il ? Que peut-on prévoir dans un tel cas ? À tout prendre, telle est la question à poser en présence de l’affrontement entre la Chine et les États-Unis d’Amérique. On ne peut évidemment pas transposer ce qui se passe entre individus à ce qui se passera entre États. Mais on peut assurément y puiser une assez bonne approximation des réalités qui nous attendent.

221 L’absence de générosité en politique internationale marque un recul dramatique. Entendons-nous : jamais la politique n’a eu pour objet la générosité en tant que telle. Et surtout pas la politique internationale ! Toutefois, envers et contre tout, l’humanité est parvenue tant bien que mal, ces dernières décennies, à injecter une dose encore faible mais déjà significative de générosité dans la politique étrangère des États et dans les échanges mondiaux. Les égoïsmes nationaux conservent la priorité, on ne peut en disconvenir. Néanmoins, certains types de soutien aux États les moins bien nantis, diverses formules d’aide en matière sanitaire ou agricole, quelques formes d’échanges d’étudiants ou d’experts, le recours dans certains cas à des prix préférentiels à l’égard de pays moins riches, l’appui de certains pays avancés à des pratiques prometteuses de progrès pour des pays moins développés, bref tout un arsenal d’initiatives ont souligné ces dernières années les efforts en vue d’améliorer la situation de gens insupportablement démunis dans le monde richissime qui est le nôtre. Et voilà que désormais on se fait fort de s’en prendre aux plus faibles, aux réfugiés et aux migrants par exemple. Ce qui me paraît beaucoup plus grave encore, c’est que, ce faisant, les dirigeants améliorent leur cote de popularité (!) et accroissent leur capital politique. Avoir quelques illuminés qui agissent de manière néfaste, c’est une chose. Avoir une bonne partie de l’électorat qui appuie de tels dirigeants, c’est autre chose. Et surtout, ça laisse entrevoir un avenir pour le moins houleux…

222 L’improvisation du gouvernement Legault n’a rien d’original. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge et ses bourdes à propos des « maternelles quatre ans », l’ex-ministre MarieChantal (sic) Chassé et ses gaffes au ministère de l’Environnement, l’ineffable ministre André Lamontagne et le congédiement d’un scientifique, le premier Ministre François Legault lui-même qui ne connaît pas particulièrement bien l’histoire et les institutions de son propre pays, voilà qui ne donne pas une aura de brio à l’actuel conseil des ministres. Il n’y a pourtant pas lieu de jeter trop rapidement la pierre à ce gouvernement encore jeune. L’ex-Union nationale de Maurice Duplessis ne brillait pas non plus par le génie de ses ministres, encore que certains d’entre eux aient fait un travail convenable. Les gouvernements du PQ, les plus éduqués des gouvernements de l’histoire québécoise, dit-on, ont été composés de ministres d’une compétence et d’une intelligence politiques extrêmement inégales, la preuve la plus claire en la matière étant le nombre d’années-lumières séparant René Lévesque de Bernard Drainville. Le PLQ, le grand parti de la Révolution tranquille, n’a pas non plus échappé à ce genre de problèmes, ce qui ne l’a pas empêché de faire de grandes choses. Telle est la démocratie, avec ses hauts et ses bas, qui demeure malgré tout préférable aux régimes autoritaires dont les leaders sont fréquemment d’un calibre bien moindre encore que les nôtres.

223 Nous avons le bonheur de compter un nombre impressionnant de sculpteurs, si l’on tient compte de la population réduite que nous avons au Québec. Et de sculpteurs, hommes et femmes, de grande qualité dont les œuvres se trouvent du reste dans de nombreux et prestigieux musées un peu partout à travers le monde : aux États-Unis évidemment mais également en Chine, au Brésil, dans plusieurs pays d’Europe. Et cela, sans compter les nombreux emplacements (parcs publics, jardins célèbres, entrées d’édifices renommés) qu’on a ornés, un peu partout sur la planète, d’œuvres dues à nos artistes. Et pourtant, chez nous, il n’y a aucune glyptothèque, aucun musée consacré d’abord et avant tout, voire exclusivement, à la sculpture. Nous avons plusieurs salles de concerts, nous recensons de nombreuses galeries consacrées aux divers arts visuels (peinture, dessin, gravure, etc), nous réservons de nombreuses places aux arts de la scène (théâtre, danse, etc.), le nombre de salles de cinéma demeure important malgré les difficultés actuelles du milieu, nous nous sommes dotés de multiples bibliothèques rendant ainsi à notre littérature un hommage bien mérité, nous sommes plus que jamais sensibles à nos trésors architecturaux et désirons les bien entretenir, les restaurer au besoin et en tout état de cause les protéger, bref toutes nos activités artistiques font l’objet d’un traitement spécifique toutes, sauf la sculpture. Nous exposons bien ici et là une œuvre ou l’autre de nos créateurs, en particulier des créations gigantesques, de remarquables monuments, comme Le Cénotaphe de Chicoutimi d’Armand Vaillancourt ou le magnifique bas-relief de Suzanne Guité qui orne la hall d’entrée du palais de justice de New Carlisle en Gaspésie ou encore le monument Aux Braves de Lachine d’Alfred Laliberté, etc.). Assez régulièrement de plus, on fait une place à certaines œuvres dans des galeries autrement vouées à la peinture, des pinacothèques à vrai dire, ou même dans des musées où les sculptures trop souvent doivent s’accommoder de la portion congrue. Au mieux, on organise une exposition sur un sculpteur, Giacometti ou Rodin par exemple. Mais il n’y a aucun endroit spécifiquement consacré à la sculpture, aucune véritable glyptothèque. Je ne demande ni la glyptothèque de Munich ni celle de Copenhague, mais un endroit où seraient rassemblées, à l’intérieur, des œuvres de petite et de moyenne taille, et à l’extérieur des créations de grand format, le tout dans l’idée de permettre à un visiteur de se faire une bonne idées de ce que nos femmes et nos hommes ont pu réaliser en art sculptural.

30. VIII. 2019

XXXV – NOTULES (202 à 213) : Le nuisible, l’effondrement moral, une laïcité de vitrine, charme et matérialisme, la science et l’«human interest», les pro-Trump, Trump et la classe ouvrière, une possible guerre des classes, les imbéciles utiles, une femme supérieure, la tyrannie de l’habitude, rareté de la réflexion

202« J’ai acquis la conviction que tout ce dont on n’a ni besoin ni envie est nuisible. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 30 juin 1856.)

203 L’affaire de trafic sexuel dans laquelle est pris Jeffrey Epstein fait tache d’huile. Epstein est un ami de Trump qui l’a d’ailleurs louangé. C’est aussi un ami du Secrétaire au travail de Trump, Alex Acosta, qui lui avait aménagé pour cette même affaire une pseudo-peine (soigneusement cachée aux victimes) quand il agissait comme procureur en Floride. Epstein est en outre lié à l’Attorney General de Trump, William Barr, etc. Le monde de Trump, celui qu’il a créé et dans lequel il se plaît à évoluer, semble devenu tellement dépravé que le sens des actions les plus ignobles lui échappe et qu’on n’y fait plus du tout la différence entre le bien et le mal. C’est l’effondrement moral.

204 Il y a un côté ridiculement gênant à la loi québécoise sur la laïcité. Une proportion majeure de nos villes et villages portent des noms de saints, une quantité inouïe de nos rues, boulevards et avenues portent aussi des noms de saints, nous subventionnons des maisons d’éducation ouvertement confessionnelles et portant souvent d’ailleurs des noms de saints, la loi elle-même prévoit des exceptions les institutions publiques peuvent conserver leurs symboles religieux tels que les crucifix, même s’ils sont amovibles –, en un mot, cette Loi 21 qui aurait pu faire l’objet de notre fierté si elle avait été adéquatement conçue en est réduite à l’étalage d’une laïcité de vitrine.

205 – Il n’est pas facile d’être matérialiste. Non pas matérialiste au sens vulgaire – ça, c’est tragiquement facile ! – mais matérialiste au sens philosophique, c’est-à-dire quelqu’un pour qui tout s’explique par la matière :  l’amour s’expliquerait par les phéromones, les dépressions par des difficultés neurochimiques. le mysticisme par la stimulation de certains centres cérébraux, bon nombre de situations et de traits personnels par des conditionnements sociaux et ainsi de suite. Autrement dit, un peu à la façon de Descartes mais de manière encore plus globale, le matérialiste considère l’être humain comme une machine, comme un nœud d’actions et de réactions commandées par des stimulis, et il insère ce même être humain dans un milieu plus large lui-même soumis aux lois de la biologie, de la chimie, de la physique. Ultimement, dans l’état actuel de nos connaissances, tout s’expliquerait par le jeu des atomes et de leurs composantes et liens de toute nature, et ce, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à l’échelle individuelle. Ce qui rend le matérialisme difficile à vivre, c’est finalement qu’il tue tout charme. D’où l’importance de l’art qui « charme » tout, mais il s’agit d’une tout autre question !

206 Les émissions de télévision qui font place à ce qu’on appelle de l’human interest m’irritent de plus en plus. En particulier, les documentaires scientifiques que l’on veut, je présume, rendre plus intéressants pour le téléspectateur en y intégrant toutes sortes de développements autour de ce qui est arrivé à M. X ou à Mme Y. J’aimerais que ces documentaires, à l’instar des articles scientifiques à partir desquels ils sont conçus, soient précédés de résumés (executive summaries) fournissant l’essentiel des résultats qu’on veut exposer. Évidemment, dans la plupart des cas, je m’en tiendrais au résumé puisque, en règle générale, ce sont les conclusions qui m’intéressent ainsi que les principaux éléments de la méthode employée, et non pas les multiples incidents survenus lors des expériences (s’il y a lieu) ou durant les observations annuelles des sujets concernés qui n’ont évidemment pas les mêmes réactions à 30 ans ou à 50 ans (s’il s’agit d’études longitudinales), etc. Ce qui soulève la question de savoir si les producteurs de ce genre de documentaires veulent renseigner la population ou occuper pendant un long moment des téléspectateurs qu’on pourra soumettre à des commerciaux soigneusement adaptés à leur profil et donc susceptibles d’un rendement financier optimal. On a probablement affaire ici à l’une des principales différences entre l’écrit et le télévisuel et elle prend une importance accentuée par le recul de l’écrit dans trop de milieux.

207 Malgré les bourdes qu’il commet, les insanités qu’il profère et les idées et vues dévoyées qu’il entretient et répand, Donald Trump conserve globalement ses appuis politiques. Peut-être finiront-ils par s’éroder, mais jusqu’à nouvel ordre ces appuis tiennent le coup. Ce n’est sûrement pas sans raison. Trump, ses idées et son attitude disposent vraisemblablement d’un soutien réel dans la population américaine. Peut-être les « Sudistes » sont-ils toujours racistes malgré les progrès apparents des dernières décennies, peut-être une majorité d’Américains mâles sont-il demeurés opposés aux changements visant à accorder l’égalité aux femmes, peut-être la classe moyenne frustrée désire-t-elle supprimer ce que l’élite considère comme des acquis sociaux à l’instar de Trump qui veut supprimer ce qu’a fait Obama, peut-être en un mot Trump jouit-il d’un soutien beaucoup plus large que ne l’estiment nombre d’observateurs… Si tel est le cas, la réélection de Trump est tout à fait possible. Si elle se concrétise, cette éventualité permettra de voir clairement que le problème des USA n’est pas Trump, comme l’ont signalé plusieurs analystes, mais les Américains eux-mêmes, à tout le moins un grand nombre d’entre eux, sinon une majorité claire et nette. Dans l’hypothèse où telle est bien la réalité, le « problème américain » ne pourra pas être résolu aussi facilement que si Trump en était la seule cause. Éliminer Trump en le battant aux élections ne réglerait rien dans ce cas mais donnerait l’illusion que tout est réglé ou, du moins, le plus important. Ce pourrait être une grossière erreur…

208 Je me méfie des classifications, car elles ont tendance à simplifier les raisons de l’appartenance des individus à tel ou tel groupe. Les classifications n’en demeurent pas moins utiles, en sociologie notamment. Aux États-Unis, présentement, les homme blancs de la classe ouvrière et une bonne partie des hommes blancs de la classe moyenne-inférieure me paraissent mus par le désir de supplanter leurs rivaux, à tout le moins de réduire leur influence au profit de la leur propre. Ils s’en prennent à leurs rivaux de couleur qui occupent de plus en plus de place : d’où leur appui aux propos plus ou moins racistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux femmes, perçues comme des rivales, qui occupent de plus en plus de place, elles aussi : d’où leur silence devant les propos scandaleusement sexistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux gens instruits, ces rivaux sophistiqués qui n’auraient pas su respecter les intérêts des non-instruits dont ils auraient miné les droits : d’où le plaisir manifeste qu’ils prennent à voir « leur » président attaquer les scientifiques en général, et plus particulièrement ceux qui dénoncent les effets néfastes du pétrole et du charbon sur le climat. À regarder les choses de ce point de vue, Trump est maléfiquement habile à capter l’attention d’abord et le soutien politique et électoral ensuite des gens les moins aptes à se défendre contre des idées simplistes et ultimement nuisibles à long terme. Je dois me corriger moi-même ici : je ne suis pas sûr, à tout prendre, que Trump soit habile sous ce rapport. Car l’habileté implique une qualité d’intelligence et d’ingéniosité que rien ne me permet de lui attribuer. En revanche, il s’agit probablement là d’une perfidie innée, au sens le plus pur du terme, c’est-à-dire d’une tendance spontanée à abuser des gens qui vous font confiance. Voilà qui me semble fidèlement décrire ce bipède particulier qu’est Donald Trump !

209 Dans l’hypothèse où ce qui précède comporte une part de vérité, la société américaine deviendrait présentement le théâtre d’une espèce de lutte des classes larvée bien plutôt que d’un affrontement gauche-droite ou démocrates-républicains.

210 Les imbéciles utiles ne sont pas toujours utiles mais demeurent incurablement imbéciles.

211Inconnue de la plupart des nord-américains, Canan Kaftancıoğlu mériterait pourtant qu’on lui consacre de substantiels articles. En tant qu’intellectuelle, militante politique, médecin et féministe, elle a déjà marqué la Turquie. Et si jamais la Turquie émerge de l’incroyable bourbier politique, économique et même moral dans lequel Erdoğan l’a plongée, c’est en grande partie à cette femme remarquable qu’elle le devra. Politiquement, cette femme a réalisé une grande première : elle est devenue présidente du parti historique de Mustafa Kemal, section stambouliote, et a su utiliser son poste pour s’en prendre au chef de l’État qui a tout fait pour la salir. Malgré des manœuvres pour le moins douteuses, Erdoğan et ses partisans ne sont pas parvenus à garder la mairie d’Istanbul que Canan Kaftancıoğlu a réussi, avec d’autres, à leur faire perdre (à deux reprises, il ne faut pas l’oublier.) En tant que médecin légiste, elle n’a jamais reculé, contrairement à tant d’autres, devant son devoir de dénoncer les nombreuses morts suspectes attribuables à un régime qu’elle n’a jamais ménagé, ce dont elle paie actuellement le prix via un procès manifestement politique qu’on lui intente dans un intolérable silence de l’Occident. En sa qualité de féministe, il n’y a pas lieu d’insister sur le modèle qu’elle offre aux femmes de son pays et d’ailleurs : c’est l’évidence même, et le gouvernement d’Erdoğan ne s’y trompe pas qui fait tout en son pouvoir pour la compromettre. D’un point de vue intellectuel, Canan Kaftancıoğlu fait preuve d’un courage encore plus admirable, si j’ose dire, en déclarant que la Turquie a bel et bien commis un génocide à l’égard des Kurdes (admission qui dérange tout autant ses partisans que ses adversaires politiques et qu’aucun homme politique turc présentement actif, à ma connaissance, n’a osé reprendre à son compte). Dans ce contexte (dont je décris ici une toute petite partie seulement), elle se permet de tenir des propos un peu à la manière d’une blogueuse dénonçant les dérives et les abus que trop de gens de son milieu social et culturel préfèrent ne pas voir, attendu ce qu’ils ont à perdre. Si un tel portrait n’est pas celui d’une femme supérieure, je me demande bien ce que c’est !

212 Fin psychologue, Dostoïevski a multiplié les considérations qui sont passées à l’histoire, Notamment celle-ci qui met en lumière un trait majeur des êtres humains : « Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus… » (Fiodor DOSTOÏEVSKI, Crime et châtiment, Paris, Gallimard [Bibliothèque La Pléiade], 1950, p. 40.)  À méditer davantage sur cette observation, on éviterait probablement beaucoup d’erreurs stratégiques.

213 Réfléchir est chose rare. Car réfléchir, c’est bousculer ses propres convictions, c’est subvertir ses idées personnelles, bref c’est chambouler la structure intime de sa vie intellectuelle.

26. VII. 2019

XXXIVb – NOTULES (189 à 201) : La notion de génocide, Pierre K. Malouf, l’esprit russe, les pathologies familiales, le déclin des USA, Gaudi, la confiance, la vigilance, transparence et malhonnêteté, l’artisanat, l’humour noir, plaire ou se plaire, des couleurs stupéfiantes

189Je ne souscris pas à l’idée voulant que le Canada ait commis un génocide à l’égard des Amérindiens. Indiscutablement, le Canada a agi de manière indéfendable à l’égard des premiers occupants du territoire. Il n’est pas question de nier l’évidence. Mais parler de génocide alors qu’on emploie le même mot pour désigner l’holocauste ou le massacre rwandais constitue un abus de langage que l’ONU – surtout l’ONU – ne devrait jamais appuyer (comme l’a fait Mme Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones). Évidemment tout est, à la limite, question de définition. Des parallèles, c’est-à-dire des lignes dont tous les points qui se font face sont à une même distance l’un de l’autre, ne se rencontrent jamais. Mais des parallèles peuvent de rencontrer à l’infini dans les géométries non euclidiennes. Dans l’usage commun toutefois, qui dit parallèles dit trajets qui ne se croisent jamais. Et sortir de l’usage commun requiert un travail intellectuel considérable qu’il ne vient à l’esprit de personne d’imposer à tout le monde. Mutatis mutandis, le même raisonnement s’applique à l’usage du terme génocide ou alors il n’a plus guère de sens clairement défini pour le commun des mortels. (Pour ceux que la chose intéresse, il est éclairant de prendre connaissance des quelques pages publiées en avant-première sur Internet de l’ouvrage que Bernard BRUNETEAU consacre à ce sujet : Génocides : usages et mésusages d’un concept, Paris, CNRS Éditions, 2019 [à paraître]).

190 Le 14 juin dernier, Pierre K.Malouf publiait sur sa page Facebook un article intitulé Sur la querelle des Anciens et des Modernes : Parizeau contre les jeunes. Dans cet article, il réagit aux propos de Bernard Descoteaux dans un éditorial du Devoir du 4 juin précédent pour qui « les baby-boomers sont des résistants ». La réaction de Malouf est remarquable : il a le verbe clair, l’analyse pointue, le raisonnement charpenté, et la conclusion fort bien défendue. J’invite chaque amateur de polémique intelligente à prendre connaissance de ce morceau de qualité. En signalant ce texte, je ne tiens pas à louanger Malouf : son texte y parvient seul et excellemment. La raison pour laquelle je tenais à attirer l’attention sur son écrit est d’un autre ordre : cet écrit illustre qu’on peut diverger d’opinion, affirmer ses divergences et les affirmer avec force tout en demeurant courtois et civilisé. Attention : courtois et civilisé comme on peut le demeurer en polémiquant – mais courtois et civilisé tout de même ! On a trop souvent vu ces derniers temps les médias sociaux devenir le théâtre de propos blessants, injurieux même, voire discriminatoires, en tout cas dépréciatifs, pour ne pas dire humiliants ou dégradants. Dans un tel contexte, il est réconfortant de constater que la polémique peut se révéler à la fois vive, virulente mais respectueuse. Il m’arrive de ne pas partager les vues de Malouf, de le faire savoir et d’encaisser sa réaction. Le tout survient toujours dans un contexte de civilité d’autant plus apprécié qu’il se raréfie. En cela Malouf constitue un modèle.

191 La Russie, entend-on souvent, aurait quelque chose de mystique. Pour Nikolaï Berdiaev, « le peuple russe fut de tout temps… animé d’un esprit de détachement terrestre, inconnu aux peuples de l’Occident. Il ne s’est jamais senti lié et enchaîné aux choses de la terre, à la propriété,… » Ce type de représentation du peuple russe et de sa culture se retrouve notamment dans L’Orient et l’Occident que Berdiaev a fait paraître dans Les Cahiers de la Quinzaine (20e série, 9e cahier, 1930).

On a longuement épilogué sur cette caractéristique – réelle d’après les uns, mythique selon les autres – attribuée aux Russes. Je ne saurais me prononcer avec autorité, ne disposant pas des connaissances qui justifieraient une telle attitude. Cependant, quand on lit les auteurs russes, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tsvetaïeva, Grossman, Soljenitsyne, ou quand on étudie l’histoire de la Russie ou les travaux remarquables que Hélène Carrère d’Encausse a consacré à la Russie et à l’ex-Union soviétique, on ne peut s’empêcher (à tout le moins, je ne peux m’empêcher) de croire qu’il y a bel et bien quelque chose d’exact dans cette impression récurrente en tant de milieux. Le coup de grâce, pour ainsi dire, m’a été asséné par la monumentale biographie due à Joseph Frank, Dostoïevski. Un écrivain dans son temps (je fais référence ici non pas à la biographie en cinq volumes mais au résumé en un seul volume – quoique de mille pages serrées – à laquelle Frank a consacré une bonne partie de sa vie de chercheur). Cet ouvrage considérable plus encore par la qualité que par la quantité fait sentir au lecteur un je ne sais quoi qui constitue en quelque sorte la toile de fond non seulement de l’œuvre et de la vie de Dostoïevski mais, conformément au sous-titre, du temps où il a vécu, donc le XIXe siècle. Si l’on tient compte que les grands auteurs russes qui l’ont précédé et qui lui ont succédé font également sentir au lecteur quelque chose d’analogue, si l’on tient compte aussi que les historiens, à leur manière différente mais tout aussi éclairante, nous amènent également à ressentir la même chose, alors il paraît vraiment plausible qu’il y a là une réalité particulière propre au peuple russe. De quoi s’agit-il exactement ? Je l’ignore. Mais je soupçonne que cette mystérieuse réalité explique largement la fascination qu’exerce toujours la mentalité russe, que ce soit en littérature, en philosophie ou même en politique.

192 Toutes les familles ont des pathologies. Les unes se révèlent fort graves, les autres plus tolérables. Or, autant que je sache, on ne tient pas compte de ce genre de variables lorsqu’on procède à des placements en familles d’accueil. Évidemment, on s’assure d’éviter le pire, mais le pire n’est pas ce qu’il y a de plus répandu… Curieusement, il n’y a pas de statistiques qui nous indiquent clairement combien de jeunes sont placés en familles d’accueil au Québec (en tout cas, je n’en ai pas trouvé – ni dans les renseignements fournis par le ministère de la Famille, ni dans ceux des Centres jeunesse, ni à Statistique Québec, etc.). Ce que je sais, en revanche, c’est que 28 030 enfants étaient en familles d’accueil au Canada en 2016 alors qu’environ 83 000 enfants vivaient sans leurs parents adoptifs ou biologiques au même moment (Source : Statistique Canada). Au Québec, en 2009-2010, quelque 30 200 enfants de 17 ans et moins ont été pris en charge par le directeur de la protection de la jeunesse (Source : Faits saillants – Un portrait statistique des familles au Québec – Site WEB de Famille Québec). Depuis 2015, les familles d’accueil dites de proximité – celles qui reçoivent un cousin, un neveu, un petit-fils ou une petite fille, etc. – touchent de 24 000 $ à 38 000 $ par année par enfant (Katia GAGNON, « Famille d’accueil : la prochaine rémunération bonifiée », La Presse, 19 janvier 2015). C’est beaucoup et, peut-être même trop. Je sais qu’il y a des familles d’accueil généreuses et véritablement désireuses de donner tout ce qu’elles peuvent à un enfant qu’elles souhaitent aider au mieux et auquel elles tiennent à éviter des situations potentiellement nuisibles à son développement, à sa scolarisation, à son avenir en général, bref à sa vie même – et je sais que cela coûte cher. Je doute cependant qu’elles soient toutes aussi altruistes. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le Règlement sur la classification des services dispensés par les ressources de type familial et des taux de rétribution applicables pour chaque type de services (voir sur la Toile : LégisQuébec – Source officielle – S-4.2, r 2) pour avoir raison d’éprouver certaines craintes : selon l’âge de l’enfant, selon ses besoins spécifiques (s’il y a lieu), divers montants sont alloués auxquels s’ajoutent des sommes, forfaitaires ou non, pour plusieurs motifs allant des frais de transport aux frais de gardiennage, de l’achat de vêtements au paiement de certaines activités sportives ou culturelles… L’intention est bonne mais la nature humaine est faible. Plusieurs parents qui ont des enfants ne sont pas en mesure de consacrer à chacun d’entre eux 38 000 $ par année, ni même 24 000 $ par année. Ils se débrouillent néanmoins pour les éduquer au mieux et, heureusement, dans la plupart des cas, y parviennent tout de même plutôt bien. Qu’on ne puisse tabler sur une générosité comparable de la part d’étrangers ou d’apparentés, je veux bien le comprendre, mais quelle est dans ces conditions la véritable motivation de la famille d’accueil ? À partir de quel seuil abandonnerait-elle l’enfant à lui-même ? Il se pourrait que je pose le problème en termes inadéquats mais quand les familles d’accueil se syndiquent, je ne peux m’empêcher de sourciller. À tort j’espère…

(P.S. Au moment de mettre en ligne les présentes notules, j’apprends qu’une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, rendue publique avant-hier 28 juin, dénonce des lacunes majeures dans les services que reçoivent des enfants placés en familles d’accueil. Au moins 23 % des « pairages enfants-familles d’accueil » ont été identifiés comme inadéquats et 32 % des enfants ainsi placés auraient été victimes de sévices sexuels et physiques. Il n’y a pas lieu d’ajouter quoi que ce soit à ce pénible constat : certains faits parlent d’eux-mêmes… à ceux, bien entendu, qui veulent écouter…)

193 Les États-Unis d’Amérique seraient-ils en plein déclin ? Bien malin qui peut prédire l’avenir ! Certains signaux n’en demeurent pas moins préoccupants pour les Américains soucieux du futur de leur société. Les niveaux de culture aux USA vont d’un extrême à l’autre. On y trouve des universités parmi les meilleures du monde (Harvard, Princeton, Yale, Berkeley, MIT, Caltech, etc.), des laboratoires publics et privés parmi les plus réputés et les plus décorés de la planète, des chercheurs, des écrivains, des penseurs d’un étoffe rare et, en même temps, on y trouve la population qui dans son ensemble est l’une des moins instruites et des moins formées des pays riches (à ce propos, on pourra consulter une pléthore de tableaux provenant de l’OCDE ou de l’UNESCO). Dans ces conditions, il n’y a pas de raison de s’étonner que les données scientifiques aient si peu de prise sur de larges segments de la population américaine, comme le révèlent les opinions au sujet des changements climatiques. Par ailleurs, la moyenne d’âge au décès recule aux USA où on constate simultanément une progression des décès par opioïdes, un recul du contrôle des maladies transmissibles sexuellement, un développement de l’obésité sévère et même de l’obésité morbide. Le personnel politique semble se renouveler fort peu, si l’on en juge du moins par l’âge moyen des candidats désireux de participer aux prochaines élections présidentielles. L’influence de l’argent en politique s’affirme et se confirme comme jamais auparavant. En politique toujours, la qualité du débat se trouve de plus en plus tirée vers le bas en raison de la prévalence des mensonges et des manipulations. Et l’on pourrait allonger considérablement cette liste déjà décourageante. Ce ne sont pas là des signes d’épanouissement d’une civilisation ou de raffinement d’une culture. Si l’on ajoute à cela la place des jeux dans la vie américaine – aussi importante à sa manière que dans la Rome antique (le « panem et circenses » des Romains d’autrefois) et partout dans la vie américaine, non seulement au Forum mais à la télé, c’est-à-dire dans les domiciles ; si l’on ajoute aussi le refus d’admettre l’évidence dans le cas des armes à feu et des tueries devenues monnaies courantes notamment dans les maisons d’éducation ; bref si l’on veut bien reconnaître certains symptômes, on en viendra à diagnostiquer la maladie. Il existe toutefois des maladies dont le traitement nous échappe toujours soit qu’on n’en connaisse pas la nature soit qu’on ne puisse l’appliquer (quand on la connaît) en raison du comportement réfractaire du patient. L’Amérique est-elle atteinte de déclin et, le cas échéant, est-elle curable ?

194 Les architectes sont des artistes un peu à part. Ils doivent aménager des volumes et y prévoir l’incorporation d’autres arts comme la sculpture, le peinture, c’est-à-dire la couleur, ou la musique. Sous ces divers rapports, Gaudi me paraît l’un des plus grands architectes de tous les temps. Sa cathédrale – La Sagrada Familia – incorpore magistralement tous ces arts (autant que je sache, car je n’ai jamais entendu de concert sacré dans La Sagrada Familia). Ce qui me fascine en tout état de cause dans ce monument grandiose et incomparable et dans les divers immeubles qu’on doit à Gaudi, c’est la conjugaison de la maîtrise physique des matériaux et de l’imagination à la Miró qu’on retrouve dans certaines dentelles de pierre aussi bien que dans certaines conceptions des espaces. À Barcelone, la basilique conçue par Gaudi, son parc Güell, la porte de Miralles, de nombreuses résidences (Casa Mila, Casa Vicens, etc.), en un mot l’ensemble des œuvres qu’il a laissées derrière lui donnent à elles seules à la ville un cachet à nul autre pareil. Du moins, s’agissant de moi, je pense Gaudi dès qu’on évoque Barcelone comme je pense Acropole dès qu’on évoque Athènes.

195 J’aime faire confiance aux gens. C’est parfois dangereux, c’est souvent justifié, c’est toujours préférable à la défiance constante et destructrice du tissu social. C’est pourquoi il faut toujours accompagner la confiance de vigilance.

196 La vigilance dépourvue de suspicion est la plus précieuse des formes de la vigilance mais aussi la plus rare, car elle suppose un équilibre par définition instable qu’on parvient à conserver au prix de simulations qui frôlent la papelardise.

197 Nous vivons dans une société qui valorise la transparence. Fort bien. Mais il se pose ici un problème très difficile, voire impossible à résoudre. Agir de façon transparente consiste à se comporter de manière à ne pas cacher ses intentions réelles. Seulement voilà : ou bien un individu veut, disons, frauder et par définition il choisit alors sciemment d’éviter la transparence, au minimum de la fausser s’il doit faire croire qu’il y recourt ; ou bien un individu veut, disons, agir avec droiture et sans dissimulation aucune et par définition son comportement sera alors limpide, ses motivations seront claires, le but recherché se révélera aisément et sûrement identifiable. Et c’est bien là que gît la difficulté : en termes simples et directs, aucune véritable transparence n’est praticable sans une honnêteté inattaquable. Or, en politique tout particulièrement, la pratique de l’honnêteté n’a rien de spontané et, à vrai dire, l’«aménagement» de la présentation des comportements est monnaie courante pour les rendre acceptables à l’électorat, surtout s’ils impliquent des choix difficiles et des conséquences plus ou moins douloureuses. On ne voudra pas mentir dans un tel scénario mais présenter les choses habilement, à la manière des spécialistes en relations publiques. Techniquement, il peut très bien n’y avoir rien de faux dans ce qu’on dira dans un tel contexte, mais personne ne soutiendra qu’on a alors fait preuve de transparence. Nous sommes ici dans une situation limite, cas de figure spécialement fréquent en tout domaine public. Si, en outre, on tient compte du fait que, dans leur vie privée, les êtres humains consentent assez facilement, dans certaines conditions, à des paroles, des comportements ou des abstentions plus ou moins malhonnêtes, on voit mal comment la transparence pourrait devenir endémique ! Fermant ici et là les yeux devant de petites malhonnêtetés, nous y devenons progressivement insensibles. Et c’est la contagion des fake news et autres faussetés. (Pour qui s’intéresse à ce type de problème, les travaux de Dan ARIELY, spécialiste en sciences cognitives de l’Université Duke, alimentent intelligemment le réflexion ; en particulier son ouvrage intitulé The Honest Truth About Dishonesty: How We Lie to Everyone—Especially Ourselves, New York, HarperCollins, 2012.)

198Souvent jugé de second ordre par rapport aux arts, l’artisanat commande pourtant mon respect. La personne qui travaille le cuir et en fait une chaussure élégante et confortable ou un porte-document simultanément utile et seyant, celle qui teint, taille ou coule le verre pour créer un vitrail unique ou un luminaire racé, le joaillier qui a développé l’habileté de sertir solidement une pierre pourtant délicate sur une monture ultra-fine, la tisserande qui produit des plaids celtes, des tartans à carreaux typiques de différents clans, les meilleurs de ces artisans me paraissent témoigner d’un dextérité exceptionnelle et d’un goût éprouvé. Et qui ne sont pas moindres à leur façon que ceux dont les artistes font preuve.

199 – On sait depuis longtemps que le fait d’avoir le sens de l’humour est un signe de santé mentale. Depuis peu, on sait que le fait d’apprécier l’humour noir est associé à un degré élevé d’intelligence verbale aussi bien que non verbale et à un niveau d’éducation supérieur. Et l’on sait aussi que le goût pour cette forme d’humour diminue chez les sujets au fur et à mesure qu’augmentent en eux l’instabilité émotive et l’agressivité. On n’est pas ici dans le domaine des preuves indiscutables et des démonstrations apodictiques. Mais, dans les recherches concernées, les définitions sont claires (qu’est-ce que l’humour noir ? Qu’est-ce que l’instabilité émotive ?) et les seuils de signification statistique sont rigoureusement établis. Les chercheurs de l’Université médicale de Vienne qui ont fait ces constats, sous la direction de Ulrike Willinger (« Cognitive and emotional demands of black humour processing: the role of intelligence, aggressiveness and mood », Cognitive Processing, vol. 18, no 2, 2017) ont été surpris des résultats et en cherchent encore l’explication.

200 Plaire est une chose différente de se plaire. Il arrive parfois qu’on plaise et qu’on se plaise. Il y a aussi des cas où l’on ne se plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour plaire. Je ne suis pas sûr que l’inverse soit possible. Peut-on imaginer des situations où l’on ne plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour se plaire ?

201 Le rôle des couleurs dans le langage m’a toujours surpris : on peut avoir des nuits blanches et des idées noires, on peut voir rouge et rire jaune, on peut avoir le pouce vert ou avoir les bleus, il y aurait cinquante nuances de gris, on peut voir la vie en rose ou se demander si l’on rêve couleurs, bref on parle, c’est-à-dire qu’on pense, souvent en couleurs. En vexillologie, le drapeau noir est le symbole des anarchistes (autrefois des pirates aussi), le pavillon jaune signale un navire mis en quarantaine, le drapeau vert indique aux coureurs automobiles que la piste est de nouveau en bonne condition (après un accident, par exemple), le drapeau blanc signifie qu’on se rend (à tout le moins qu’on veut une trêve). Le langage des fleurs met aussi à profit celui des couleurs. Ainsi, la rose blanche signifie la sincérité de ses sentiments quels qu’ils soient, la rouge signale un amour authentique, la jaune constitue une demande de pardon après avoir commis une grosse gaffe, le lys blanc représente le deuil et la sympathie, le coquelicot rappelle le jour du Souvenir en mémoire de la fin de la Première Guerre mondiale, le tournesol désigne la santé, etc. Il y a généralement une histoire derrière le sort ainsi réservé à telle ou telle couleur. La plupart d’entre nous ignorent toutefois les racines historiques de ces divers emplois des couleurs, ce qui n’empêche en rien qu’on y ait régulièrement recours. Par où l’on voit l’autonomie du langage, la créativité des locuteurs et la stabilité de certaines images. Ce qui m’intrigue le plus, c’est que le langage des couleurs semble s’infiltrer partout, de la politique – on a déjà parlé de péril jaune – à la gestion on donne ou pas carte blanche à tel ou tel employé et même aux mathématiques certains individus, véritables calculateurs prodiges, procéderaient mentalement à leurs calculs ultra rapides en utilisant des codes de couleurs. Cela dit, sans parler des cordons bleus. Techniquement, le blanc et le noir ne sont cependant pas des couleurs ; on me reprochera peut-être cette inexactitude et l’on aurait raison de m’envoyer quelques flèches. Je ne m’en fais pas, car les couleurs jouent pour moi :  après tout, qui veut l’arc-en-ciel doit accepter la pluie !

30. VI. 2019

XXXIVa – NOTULES (178 à 188) : Neufs incohérences réelles (ou très plausibles) parmi tant d’autres, l’incohérence au cœur de la pâte humaine, l’incohérence révélatrice de la raison

178On a légalisé l’usage du cannabis, même à des fins récréatives. Et cela, au moment où l’on achève une guerre féroce contre l’usage du tabac, les tribunaux venant tout juste de condamner les fabricants de produits du tabac à des milliards de dollars de pénalité. Se pourrait-il qu’il y ait ici une petite incohérence?

179 Bien que le cannabis consommé à des fins récréatives soit désormais un produit parfaitement légal, on se propose d’en autoriser l’emploi uniquement aux personnes âgées de 21 ans au moins. Or on peut se procurer légalement du tabac si l’on a au moins 18 ans. Et, surtout, on peut voter si on a 18 ans, voire être contraint de s’enrôler en cas de guerre. Y aurait-il ici une autre petite incohérence ?

180 Certains soutiennent que le voile islamique revêt une signification religieuse. D’autres prétendent que tel n’est pas le cas. En la matière, les érudits sont partagés. Quoi qu’il en soit, supposons d’abord que le voile ait effectivement un sens religieux. Pourquoi interdire un comportement qui a un sens religieux ? L’opposition à l’avortement peut aussi revêtir un sens religieux. Passe-t-il par l’idée de quiconque d’interdire de manifester sa conviction religieuse à l’égard de l’avortement ? Y aurait-il ici encore une quelconque incohérence ? On dira qu’aucun représentant de l’État ne manifeste sa conviction religieuse à l’égard de l’avortement dans l’exercice de ses fonctions… Je veux bien. Mais s’objecterait-on à ce qu’un employé de l’État porte un macaron annonçant un concert que l’OSM consacrerait à Bach dont les grandes œuvres sont à vocation religieuse ? Imaginons la situation : Madame X est congédiée ou, au minimum, punie, pour avoir porté un signe favorable à l’expression musicale d’une conviction religieuse… Difficile de défendre une telle interdiction, non ? On prétendra que j’exagère ? Que j’adopte une position insoutenable ? Puis-je au moins demander qu’on réfléchisse un peu à ce qui précède avant de condamner sans appel la tolérance à l’égard du port de signes religieux même par les employés de l’État ayant un pouvoir de coercition ?

181 Supposons au contraire que le voile islamique ne corresponde à aucune signification religieuse. Pourquoi alors imposer qu’on s’abstienne de le porter ? Impose-t-on aux femmes qui n’attribuent aucune connotation religieuse à l’avortement de s’abstenir d’y recourir ? Se pourrait-il une fois encore qu’il y ait ici une certaine incohérence ? Surtout, estime-t-on que les femmes de conviction laïque sont incapables de décider de porter ou non le voile alors que ces mêmes femmes seraient tout à fait capables de décider d’avorter ou pas ? Y a-t-il ici une possibilité d’incohérence ?

182 Le Canada – comme la plupart des pays riches de notre hémisphère – se prétend ouvert aux migrants qu’il traite bien quand il les reçoit mais qu’il évite d’avoir à recevoir, dût-il pour ce faire recourir aux services de criminels militaires connus, semble-t-il. Si cela est bel et bien avéré – ce qui est, hélas ! tragiquement possible –, ne se trouverait-on pas une fois de plus devant une incohérence ?

183 Les services de santé publique du Québec tiennent avec raison à un contrôle sérieux de l’alcool et des jeux pour éviter les dommages qu’ils peuvent causer. Et pendant le même temps, la SAQ et Loto-Québec dépensent des trésors en publicité pour accroître leurs ventes. L’incohérence se trouve partout, ma foi…

184 On dénonce et on condamne les criminels, en particulier les voleurs et les meurtriers. Mais on traite particulièrement bien plusieurs dirigeants politiques dont chacun sait pourtant que ce sont des assassins à grande échelle et des spoliateurs qui appauvrissent massivement leur peuple. Sous prétexte que la raison d’État, entre autres motifs, contraint les dirigeants intègres (?) à composer avec ces chenapans, que dis-je ? avec ces crapules, échappons-nous de ce fait à l’incohérence ?

185 À l’exclusion de quelques individus obtus – qui peuvent néanmoins diriger des États ! –, tout le monde reconnaît maintenant que les changements climatiques sont bien réels et commandent en conséquence des ajustements majeurs et urgents dans nos comportements. Le parc automobile n’en continue pas moins de croître, l’obsolescence programmée de nombreux produits n’en reste pas moins la norme, les projets liés à des formes polluantes d’énergie (pipe-line, gazoduc, etc.) se poursuivent, bref l’incohérence au minimum se maintient, et plus vraisemblablement se développe…

186 L’argent, soutient-on, ne fait pas le bonheur et n’est donc pas aussi important qu’on le laisse entendre. Et, malgré tout, on prétend que l’argent mène le monde, ce qui implique forcément qu’on lui attribue une importance majeure. On pense apparemment plus ou moins la même chose à propos du sexe… Dans certaines circonstances, on découvre la générosité des gens qui soutiennent leurs concitoyens dans le besoin, par exemple à la suite d’un cataclysme. Dans d’autres circonstances, les mêmes gens n’interviennent pas lorsqu’une personne est assaillie en public… Les incohérences sont décidément nombreuses et touchent de multiples domaines, aussi bien privés que publics.

187 – Les incohérences constituent-elles des accidents de parcours chez l’être humain ? Ou ne sont-elles pas plutôt une bonne partie de la pâte même dont il est fait ? On prétend que l’être humain est doué de raison, voire qu’il se définit par là. Incontestablement, la science permet de déceler de l’activité rationnelle chez les humains, en tout cas chez certains d’entre eux, au moins lorsqu’ils s’adonnent à certaines pratiques. Mais l’ensemble de la vie humaine paraît bien davantage se caractériser par de multiples incohérences que par le recours systématique à la raison.

188 Ce qui sauve la donne, si l’on m’autorise une telle expression dans le cas présent, c’est que l’être humain peut fort bien avoir conscience de ses incohérences et, en cela, se révéler rationnel. Car pour identifier ce qui manque de cohérence, il faut connaître ce qui est logique. En fin de compte, être doué de raison permet peut-être d’abord et avant tout de réaliser combien peu finalement nous sommes rationnels.

30. V. 2019

XXXIV – NOTULES (169 à 177) : Deux enjeux majeurs, l’important et le secondaire, l’irremplaçable, la gravité de certaines conséquences, l’irréversibilité de certains effets, la complexité issue de critères même peu nombreux, Mathieu Bock-Côté, Notre-Dame de Paris, les préjugés

169Par les temps qui courent, les enjeux de société sont nombreux et de grande importance. Deux d’entre eux me paraissent avoir préséance sur les autres (au moins en théorie, car en pratique il n’est pas toujours possible de séparer les unes des autres des interventions qui ne peuvent être que concomitantes). Le premier de ces enjeux, c’est l’information, toute l’information, qu’elle soit scientifique, politique ou autre. En matière scientifique, je n’y insisterai pas, la tricherie, la fraude, la vénalité même compromettent la confiance qu’on devrait pourvoir entretenir à l’égard des chercheurs les plus renommés et des publications les plus sérieuses. Il devient impératif de régler ce problème, car à défaut d’un éclairage rigoureux et fiable, nos interventions risquent fort de n’avoir pas les effets désirés. Les limites de la science et les erreurs de bonne foi qu’elle commet soulèvent déjà assez de difficultés sans qu’on tolère au surplus des manipulations délibérées… Le second enjeu que je tiens à évoquer ici, c’est celui des changements climatiques. Et j’y tiens pour deux raisons. Tout d’abord, à cause du caractère vital – au sens propre du mot – des problèmes qu’il entraîne et en raison de l’urgence des interventions majeures et internationales que requiert le traitement de ces problèmes. Ensuite, parce que cette question du climat, de la perception qu’on en a et des solutions qu’elle appelle est intimement liée à l’information dont on dispose : l’information scientifique évidemment, mais aussi l’information politique qui met en relief l’acuité des périls associés aux variations du climat ou, au contraire, en réduit la portée. Cela même que j’écris dans la présente notule repose clairement sur une conception de la science et des décisions politiques qui doivent en découler. Or, cette conception ne rallie pas tout le monde. On se trouve ici devant un nœud gordien où s’entremêlent précisément science et information. Au fond, c’est peut-être ce type de nœud gordien qui constitue l’enjeu le plus décisif de notre époque.

170 Distinguer l’important du secondaire est à tout le moins utile, sinon indispensable. Sous diverses formes et en recourant à des vocabulaires et des théories plus ou moins techniques, nombreux sont les philosophes qui ont cherché à fixer des critères permettant d’identifier l’un et l’autre. D’Aristote à Spinoza, de Kant à Sartre, de Schopenhauer à Rawls, de Hume à Popper, les points de vue abondent qui se contredisent parfois, qui adoptent souvent des perspectives variées – personnelle ici, sociale là, historique ailleurs, religieuse dans certains cas – , et qui n’ont cependant jamais mis un terme à la recherche éthique. Dans ce contexte et sans prétention, je voudrais proposer quelques critères pragmatiques, sans doute discutables mais probablement aussi défendables que bien d’autres, en vue de discerner ce qui importe au premier chef, donc l’important, de ce qui revêt une moindre valeur, c’est-à-dire le secondaire. Ceux et celles qui ont pratiqué les philosophes auront déjà constaté que j’ai évité, jusqu’à présent, de recourir à la terminologie reçue en la matière, Je tenterai en effet de me dégager du lexique propres aux philosophies morales et politiques. Mon intention ici consiste à favoriser une réflexion qui évite si possible les ornières que l’histoire a profondément creusées et qu’on peut difficilement emprunter sans en devenir prisonniers : car si les ornières peuvent guider, elles peuvent aussi contraindre… Je parle ici de favoriser une réflexion et non d’élaborer une critériologie complète : il s’agit donc en fin de compte d’illustrer comment ce type de pensée peut s’élaborer pour que tous puissent se représenter le genre de cheminement impliqué, la multiplicité des difficultés rencontrées, bref l’ampleur de la tâche à effectuer.

171 Premier critère de l’important : le caractère irremplaçable de l’acteur. Ce critère fait référence aux activités que je ne puis déléguer à personne. Certaines semblent rudimentaires, d’autres moins. Ainsi, personne ne peut manger à ma place, personne ne peut aimer à ma place, personne ne peut développer mon goût à ma place, etc. Au contraire, on peut repeindre mon salon à ma place, on peut signer des documents à ma place (par procuration), on peut à ma place amener un handicapé à son rendez-vous médical, etc. À la lumière du critère de l’acteur irremplaçable, ma première série d’exemples désigne des choses importantes, et la seconde des choses secondaires. Remarquons ici que l’important peut très bien ne pas être ce à quoi j’accorde la priorité à un moment donné : je pourrais, par exemple, choisir de sauter un repas et peut-être deux ou plus encore pour rendre service à un ami handicapé. Il n’en reste pas moins que, en principe, le plus important pour moi, c’est de manger. (À la limite d’ailleurs, à défaut de manger, je ne pourrais même pas aider mon ami.)

172 Deuxième critère de l’important : la gravité des conséquences. Lorsque j’agis, il se peut que je fasse quelque chose qui n’a rien d’important au sens défini ci-dessus. À titre d’illustration, je puis conduire une voiture, ce qui n’est pas important puisque quelqu’un d’autre pourrait la conduire à ma place, si j’avais un chauffeur par exemple ou si je prenais un taxi. Mais il peut arriver que je frappe mortellement un piéton alors que je suis au volant. Dans ce cas, la conséquence de mon acte revêt une portée dont tout le monde reconnaîtra l’extrême lourdeur. Il existe toutefois une différence majeure entre ce critère et le précédent. La gravité de la conséquence de l’acte est connue uniquement après la commission de l’acte alors que le caractère irremplaçable (ou non) de l’auteur de l’acte est connu avant la commission dudit acte. Mais ce n’est pas forcément ainsi : il existe des actes dont la conséquence est nécessairement grave et connue comme telle avant même qu’on ne fasse l’acte en cause, et cela peu importe que l’auteur de l’acte concerné soit irremplaçable ou non. Par exemple, si un chauffeur pour une raison d’urgence brûle un feu rouge en pleine heure de pointe et à haute vitesse, il est tout à fait prévisible que quelqu’un puisse être frappé et puisse même en mourir.

173 Troisième critère de l’important : l’irréversibilité de l’acte envisagé. Le cas de l’aide médicale à mourir offre évidemment un exemple clair d’un acte aux conséquences irréversibles. Constatons cependant que la personne qui fait le geste d’administrer l’aide médicale à mourir n’est pas irremplaçable, puisque d’autres personnes pourraient le faire à sa place. Et les conséquences ne sont pas graves pour cette personne même, car ce n’est pas elle qui perd la vie et elle n’encourt aucune sanction (contrairement au chauffeur qui a brûlé un feu rouge) pour l’excellente raison qu’elle peut respecter rigoureusement la loi lorsqu’elle répond ainsi à la demande d’un malade. Du point de vue de l’acteur, l’acte est irréversible comme il l’est pour le malade et il est grave mais pas comme il l’est pour le malade puisque ce dernier et lui seul va décéder (à la différence de celui, disons, qui lui aura injecté la dose fatale d’un produit létal).

174 La complexité issue de ces seuls trois critères donne une idée des difficultés que rencontre celui qui veut élaborer une pensée éthique complète et rigoureuse. Et encore, il est crucial de le souligner, je n’ai abordé jusqu’à présent aucun des concepts les plus utilisés dans l’histoire de la philosophie morale : le devoir, le droit, la valeur, la justice, la vertu, la norme, le bonheur, le bien, le mal, la volonté, la conscience, la responsabilité, etc.

175 Je ne lis pas le Journal de Montréal. Non pas par choix idéologique mais en raison de mon emploi du temps : je ne peux tout lire ! J’ai néanmoins entendu parler d’un article qu’y a publié Denise Bombardier et dans lequel elle se réjouissait de la contribution de Mathieu Bock-Côté au Figaro, le réputé journal français. Et j’ai reçu via Internet des copies de textes assez virulents de diverses personnes qui dénonçaient les louanges de la chroniqueuse à l’égard d’un auteur de chez nous auquel les mêmes textes s’en prenaient tout aussi vigoureusement. J’ai deux réactions à ce propos. Premièrement, je n’ai pu retracer qui m’a fait parvenir les textes susmentionnés mais j’estime méprisable le fait qu’on se cache derrière l’anonymat pour s’en prendre à un individu attaqué à son insu auprès de moi et donc incapable de se défendre auprès de moi ­ qui, au reste, me réjouis aussi du succès de MBC. Deuxièmement, en règle générale, je ne suis pas d’accord avec MBC et peut-être est-ce pour cela qu’on m’a fait parvenir les articles qui le dénigraient (bien à tort à mon sens). MBC pense, réfléchit, prend position, polémique par la parole et par l’écrit, ici et ailleurs, et il le fait bien. Je suis très rarement d’accord avec lui, je tiens à le répéter, mais c’est un penseur que je respecte et, à ce titre, sa contribution me paraît extrêmement utile, pour ne pas dire indispensable. Si la lumière provient du choc des idées, il est absolument nécessaire que des idées différentes s’affrontent. Et il est tout aussi essentiel que, dans tout exercice de discussion, chacune des parties envisage la possibilité qu’elle-même soit dans l’erreur et non pas l’autre. Autrement, on ne discute pas, on donne dans le prosélytisme. De la même façon que je suis fier de Yannick Nézet-Séguin dont la compétence lui a valu la direction du Metropolitan Opera de New York ou de Robert Lepage qui a dirigé un Shakespeare au Royal National Theatre de Londres ou de la cantatrice Marie-Nicole Lemieux dont la réputation se répand à travers le monde , de la même façon j’apprécie la qualité du travail de MBC et me réjouis de son succès parisien. Au Canada anglais, on ne cache pas son bonheur de voir Mark Carney devenir gouverneur de la Banque d’Angleterre ou Margaret Atwood connaître le succès mondial que l’on sait. La mesquinerie dont certains font preuve à l’égard de MBC me désole, elle me répugne même.

176 On a décidé de reconstruire Notre-Dame de Paris, plus précisément de la remettre en l’état dans la mesure du possible. À mon sens, on a pris trop vite cette décision. Car il n’y a aucune urgence, sinon celle de préserver ce qui reste de Notre-Dame depuis l’incendie. Cette opération de préservation cependant n’a rien de commun avec la restauration complète de la cathédrale. Dans le cas qui nous occupe, préserver signifie principalement empêcher que la dégradation du bâtiment ne se poursuive, ce qui semblera justifié aux yeux de tous : il est normal effectivement de prendre soin de son bien. Cela dit, la restauration est d’un tout autre ordre. Nul ne songe à restaurer l’Acropole qui n’en continue pourtant pas moins à inspirer des millions de visiteurs en admiration devant ce chef d’œuvre. Je ne suggère nullement qu’il faille supprimer toute velléité de reconstruire Notre-Dame. Je crois cependant qu’il y a quelque chose de fort singulier à trouver des milliards de dollars en moins de temps qu’il ne faut pour le dire en vue de restaurer un édifice alors qu’on peine à faire ce qu’il faut pour éliminer les paradis fiscaux et rassembler les sommes ainsi « disponibilisées » pour servir le bien public sous toutes ses formes, donc pour bien traiter les gens dans le besoin tout autant que pour redonner leur lustre aux bâtiments patrimoniaux.

177 On parle constamment de lutter contre les préjugés. J’en suis bien entendu, comme toute personne de bon sens en est forcément. Mais je crois surtout – et paradoxalement – qu’il faut apprendre à vivre avec les préjugés, car ils sont inévitables. Vivre avec eux n’implique nullement qu’on les approuve, mais suppose qu’on établit un modus vivendi qui rend tolérable ce qui est et demeurera toujours inacceptable. Je ne pourrai jamais empêcher certaines gens de croire que les politiciens sont malhonnêtes, que les professionnels « fourrent » le petit monde, que les riches ne peuvent pas comprendre les pauvres, etc. Mais, sous prétexte que je ne puis rien y changer, dois-je m’interdire de vivre en harmonie avec les individus qui ont des préjugés ? Et, surtout, qui n’en a aucun, vraiment aucun ?

30. IV. 2019