LXXII – NOTULES (543 à 547) :

Conseil royal, vie publique, journalisme et human interest,

actualité de Nietzsche, le recommencement des luttes féministes

543 –  Je conserverai un conseil de la reine Élizabeth II : « Never complain, never explain ». Sous ses dehors hautains, cet avis me paraît éminemment sage, à tout le moins dans le domaine de la vie privée. En règle générale, il me semble en effet inutile de se plaindre, quand il n’est pas tout simplement maladroit de ce faire en raison du malaise que peut entraîner un tel comportement. Car et la plainte et le malaise risquent fort de se révéler d’une stérilité affligeante. Il me paraît tout aussi vain, la plupart du temps, de s’expliquer ou de tenter de ce faire. Si l’explication envisagée doit en appeler à l’intention de la personne qui s’excuse, comme les intentions sont invérifiables, l’explication risque fort de laisser derrière elle un soupçon que nul ne pourra jamais vraiment désamorcer. Dans ces cas, les éclaircissements les mieux inspirés conserveront toujours des relents suspects. Seuls les faits peuvent réellement convaincre, et c’est pour ça qu’il faut les laisser parler. 

544 –  Dans la vie publique, il en va différemment. Qu’on soit un élu (en politique), un représentant de ses collègues (en syndicalisme ou dans un ordre professionnel), qu’on soit le porte-parole (d’un groupe de manifestants ou d’un lobby), le médiateur entre des parties aux vues plus ou moins gravement divergentes, bref dès lors qu’on agit au nom de plusieurs personnes et non en son seul nom, il faut qu’on puisse s’expliquer à défaut de quoi les ambiguïtés persistantes pourraient compromettre les raisons mêmes de son intervention. Beaucoup plus rarement est-on justifié, en de tels cas, de se plaindre. La chose peut se défendre si l’on nous a manipulés, par exemple, mais le plus souvent gémir se révélera complètement contreproductif. Détail à ne jamais perdre de vue : se plaindre concerne d’abord le passé puisque la plainte permet de dénoncer ce qui a été blessant; s’expliquer vise d’abord l’avenir puisque nul ne prendrait la peine de fournir une explication si elle était certainement vouée à n’avoir aucun effet.

545 –   Dans la manière dont on nous présente les actualités à l’heure actuelle, il y a trop souvent des éléments qui, en fait, ne constituent nullement une nouvelle. Qu’il s’agisse de quotidiens télévisés, radiodiffusés, imprimés ou électroniques, ce qu’on appelle le « human interest » s’impose de plus en plus. J’ai déjà signalé mon irritation à l’égard de ce phénomène. Si j’y reviens, c’est qu’il me semble s’amplifier. Commencer un article de journal en parlant d’une rencontre avec Monsieur Untel ou madame Unetelle dont on relate les mésaventures peut évidemment être perçu comme une entrée en matière attrayante en vue d’aborder le sujet de fond du texte, disons les problèmes parfois tragiques que rencontrent les proches aidants et la pauvreté lamentable des moyens mis à leur disposition. Mais le cœur de l’information concerne un problème social, plus ou moins ignoré ou mal assumé politiquement et sur lequel il y a lieu d’insister, pour en déceler les causes, en décrire la teneur et l’ampleur et en analyser les solutions possibles à la lumière des connaissances dont on dispose et des expériences menées à l’étranger quand elles existent.  Si, cela fait, on veut illustrer la chose en exposant un cas spécifique, soit. Mais pourquoi commencer par là? Personnellement, les cas d’espèces m’intéressent peu et, si l’on aborde le sujet par là, je décroche tout de suite – et je ne suis pas le seul.

Il en va autrement quand le fait particulier constitue lui-même une donnée décisive, c’est-à-dire la nouvelle même. Par exemple, Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans, arrêtée et tuée en Iran pour avoir mal porté son foulard islamique, représente bien plus qu’un cas d’espèce : elle incarne le conflit opposant deux groupes dans un affrontement à finir, un groupe de religieux extrémistes et un groupe de femmes luttant pour leur libération de contraintes indéfendables. Avant elle, hélas! plusieurs Iraniennes avaient subi un mauvais sort pour des raisons analogues. Mais c’est avec elle et en quelque sorte par elle que survient la révolte dont elle devient l’âme et l’animatrice post mortem. Ici, le cas n’est pas étudié en lui-même mais en tant que prototype, que facteur déclenchant.

Je n’ai fait aucune analyse stylométrique mais je serais curieux de savoir quelle proportion de nos nouvelles quotidiennes est dévolue à de l’anecdotique là où l’on a toute raison d’attendre une analyse de fond. Cela dit, je soupçonne ceci : le fait qu’un tel procédé soit de plus en plus répandu signifie probablement que les entreprises de presse y trouvent leur compte en raison d’une préférence marquée chez un grand nombre de lecteurs, de téléspectateurs ou d’auditeurs, pour ce type de narration journalistique. Si je touche juste, cela confirme que l’information est de plus en plus à ranger parmi l’ensemble des spectacles où beaucoup de gens cherchent des passe-temps. Peut-on s’étonner ensuite du peu d’importance accordée aux affaires internationales ou scientifiques dans nos journaux sous toutes leurs formes?

546 –   Je n’aime pas particulièrement Nietzsche, mais je sais reconnaître la valeur de certaines de ses intuitions, la portée de quelques-unes de ses idées et l’actualité de ses considérations les plus fulgurantes. Qu’on en juge sur pièce. Réfléchissant sur diverses caractéristiques de son temps (et du nôtre!), voici l’une de ses notes datant de 1882.

 « On pense montre en main, tout de même qu’on déjeune, un œil sur le courrier de la Bourse; on vit constamment comme le monsieur qui a peur de rater quelque chose. Mieux vaut agir que ne rien faire, voilà encore un de ces principes […] qui risquent de porter le coup de grâce à toute culture supérieure, à toute suprématie du goût. […] La preuve en est dans cette lourde précision qu’on exige maintenant dans toutes les situations où l’homme veut être vis-à-vis de son semblable, dans ses rapports avec amis, femmes, parents, enfants, maîtres, élèves […]; on manque de temps, on manque de force à consacrer […] aux détours de la courtoisie, à l’esprit de conversation […]. Car la vie, devenue chasse au gain, oblige l’esprit à s’épuiser sans trêve au jeu de dissimuler, de duper […]; la véritable vertu consiste maintenant à faire une chose plus vite qu’un autre. Aussi n’est-il que des rares heures où l’on puisse se permettre encore d’être sincère : et à ces heures-là on est si fatigué qu’on aspire non seulement à se laisser aller mais à s’étendre lourdement, à s’étaler. » (NIETZSCHE, Le Gai Savoir, III, 329.)

547 –   Un peu partout, les femmes deviennent des cibles. Aux États-Unis, on attaque leur capacité de choisir elles-mêmes d’avorter ou non (même en cas de viols ou d’inceste, dans certains états conservateurs), de disposer de leur propre corps donc selon leur volonté personnelle. Elles réagissent vivement au point que plusieurs républicains commencent à nuancer leurs intentions en ce domaine. En Hongrie, une situation comparable est faite aux femmes par l’obligation qu’on leur impose désormais d’écouter le cœur de leur fœtus avant d’avorter, manœuvre qui vise à les culpabiliser, voire à les faire renoncer à leur projet (alors que, selon les experts, dans de nombreux cas et selon le moment de la grossesse, il est plus que probable que le bruit perceptible n’ait rien à voir avec un battement cardiaque).  En Iran, on sévit contre les femmes qui portent incorrectement leur voile, au point de les arrêter, de les emprisonner, et de les tuer (comme on vient de le constater avec Mahsa Amini et comme on le craint dans le cas d’Iraniennes disparues et dont on demeure sans nouvelle depuis longtemps). L’Italie, pourtant terre d’indiscipline, n’échappe pas à cette tendance alors qu’une femme, Giorgia Meloni, s’apprête à assumer le pouvoir et que son parti entend limiter le recours à l’IVG tout en travaillant à promouvoir la famille traditionnelle notamment par des mesures fiscales décourageant le travail féminin ou encourageant le travail féminin à domicile (c’est selon). J’ignore ce que peuvent bien être les causes profondes de ces atteintes aux droits des femmes, mais de tels assauts me portent à croire que les féministes ont raison quand elles soutiennent que les droits des femmes redeviennent plus menacés que jamais.     

30. IX. 2022

 LXXI – NOTULES (536 à 542) :
Vanité et décorations publiques, l’opinion d’autrui, la contagion du malsain, période critique pour la démocratie, du local au mondial, la courte et la longue durée,
non imputabilité et désaffection automatiques
 

536 –   « Il est faux qu’on puisse faire faire tout ce qu’on veut aux hommes avec de l’argent. Mais on peut faire faire tout, à la plupart des hommes, en les prenant par la vanité. » (Henry de MONTHERLANT, Les Jeunes Filles (Paris, Gallimard, 1936 – Le livre de poche [no 43], 1965, p. 139). Cette considération n’est pas étrangère à l’établissement de récompenses d’État telles que la Légion d’honneur, l’Ordre national du Québec ou l’Ordre du Canada. C’est même là une des différences fondamentales entre ces récompenses et les honneurs qu’on attribue pour des performances mesurables en sciences, par exemple, ou pour des motifs de succès indéniables dans les arts notamment.

537 – « On s’arrange mieux de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation. » (Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir, I, 52.) Cette constatation de Nietzsche me sidère littéralement. Car ce qu’elle dit, en fin de compte, c’est que l’opinion des autres sur soi (d’où provient la réputation, bonne ou mauvaise) importe plus, pour beaucoup de gens, que l’opinion qu’on a de soi-même (d’où provient la mauvaise ou la bonne conscience). Voilà qui est stupéfiant !

538 –   Une personne en colère ou fâchée, voire enragée, transforme immédiatement son milieu (de famille, de travail, de voisinage). Chacun évite alors toute parole ou tout geste qui pourrait envenimer la situation. Le milieu devient tendu, les comportements n’y sont plus naturels, bref le climat prend une tournure malsaine ou, tout du moins, difficilement supportable à long terme.

539 –   La démocratie traverse une période réellement menaçante. Non pas principalement en raison des menées intérieures de tous les Xi Jinping, Poutine et autres Kim Jung-un de ce monde : après tout, la Chine, la Russie, la Corée du Nord et d’autres États agissent depuis longtemps sans aucun respect des droits de l’homme (qu’on pense au goulag soviétique sous Staline, aux 70 millions de Chinois sacrifiés par Mao lors de sa « révolution culturelle », aux exactions de Pol Pot au Cambodge, etc.) Non pas non plus en raison des menées extérieures de ces dirigeants dictatoriaux, menées qui sont pourtant dangereuses, comme l’a montré l’intervention des Russes dans la dernière élection américaine. Non, la démocratie me semble minée de l’intérieur par des situations que nul n’a choisies, que plusieurs veulent clarifier, que personne n’a jusqu’à présent trouvé le moyen de régler. Car ces situations posent des problèmes nouveaux que l’humanité n’a jamais rencontrés jusqu’à nos jours.  Voici deux de ces situations.

540 –   Le premier constat qui s’impose à l’observateur, c’est l’écart entre le caractère essentiellement local de la démocratie et le caractère essentiellement mondial des principaux problèmes de notre époque. Initialement, dans la Grèce antique par exemple, la démocratie s’exerçait dans la cité, donc dans une unité démographique et géographique relativement restreinte et, en tout état de cause, infiniment plus petite que les unités actuelles qui correspondent généralement à un État (ou à une subdivision d’un État, la subdivision [province, département, land ou autre] correspondant elle-même à une unité notablement plus importante que la cité antique). À l’époque, les questions soumises à la délibération démocratique et à la décision qui en résultait ne revêtaient pas du tout l’ampleur des questions actuelles. À titre d’illustration, la guerre entre Athènes et Sparte n’avait certes rien de réjouissant mais tous conviendront qu’elle n’a rien de commun avec, disons, la guerre Russie-Ukraine, pour ne rien dire de la guerre de 1939-1945 où l’Axe et les Alliés se sont affrontés à l’échelle de la planète et en utilisant des armes inconcevables à l’époque du grand Périclès. À l’instant même où j’écris ces lignes, l’immense majorité des gens informés réalisent la gravité des changements climatiques et voient bien l’impérieuse nécessité d’adopter des mesures progressives peut-être, radicales si nécessaire. De telles mesures jugées urgentes ici peuvent fort bien sembler facultatives pour le moment ailleurs. D’où le drame. Car la nature ne conçoit pas l’ici et l’ailleurs selon nos frontières étatiques. L’eau polluée chez vous finit par couler chez moi, l’air contaminé à l’Est parvient très souvent à l’Ouest (et réciproquement), la couche d’ozone endommagée par les gens du Nord prive aussi les gens du Sud de sa protection.  En un mot, les décisions même les plus démocratiques prises un peu partout sur notre planète peuvent tout à fait mener à la catastrophe inconsciemment choisie, en quelque sorte, par des majorités indiscutablement démocratiques mais allant dans des directions différentes, voire opposées et destructrices les unes des autres.

541 –   Le second constat concerne l’écart entre les décisions démocratiques à court terme et les solutions recherchées qui, elles, doivent de plus en plus s’inscrire dans la longue durée. De fait, au moment où l’on a pour ainsi dire conçu la démocratie, on procédait directement d’un problème relativement concret à sa solution relativement immédiate. De nos jours, les questions à résoudre sont elles-mêmes devenues si complexes que le temps requis pour en évaluer les tenants et aboutissants peut s’échelonner sur des années (e.g., les changements climatiques, les effets préoccupants des réseaux sociaux, de nombreux problèmes de santé, entre autres). Dans ces conditions, si déjà le temps de diagnostic du problème à régler s’inscrit dans la longue durée, il va de soi qu’en y ajoutant le temps de mise en œuvre de la solution envisagée, la totalité de l’opération sera encore plus longue. Si je demande des sacrifices maintenant à des gens qui n’ont guère de chances de bénéficier de ces sacrifices – car ils seront trop âgés pour profiter de leurs retombées, s’ils ne sont pas déjà morts au moment de voir le fruit de leurs renoncements –, je ne puis être vraiment surpris de constater que la plupart des gens ne voudront pas cautionner de tels choix.  Le degré de conscience requis pour prendre de telles décisions, le degré d’altruisme nécessaire à leur mise en application, sans parler du degré d’ouverture intellectuelle indispensable pour comprendre de tels enjeux et le degré de persévérance requis quand les résultats se font attendre, eh bien ! de tels degrés d’exigence ne peuvent tout simplement pas être atteints par une majorité de votants. Je dis cela sans mépris ni condescendance à l’égard de la majorité, que j’en fasse partie ou non, mais je constate cela empiriquement et sans jugement de valeur. Or on connaît l’importance décisive de la majorité des votants en cas de décisions démocratiques…

542 – Découlant des deux constats précédents, une conclusion s’impose dont on ne peut sous-estimer la portée. Lorsque les actions portent sur le court terme et sur le local (aux sens antérieurement définis) et que les choix devraient s’exercer en tenant compte de l’universel dans l’espace et dans le temps, forcément les choix sont inappropriés et les résultats ne sauraient être à la hauteur indispensable. Parce que l’on aboutit à cette conséquence tragique de façon pour ainsi dire automatique, étant donné le jeu mécanique découlant des écarts susmentionnés, personne ne peut être tenu responsable de l’état menaçant, voire catastrophique auquel on se trouve confronté. Quand nul n’est imputable, à qui s’en prendre? De qui exiger quoi en vue de solutionner quel problème? Par où commencer? C’est en observant de tels phénomènes que le Chinois Xi Jinping, le Russe Poutine et, de plus en plus, l’Indien Modi en viennent à penser que la démocratie a peut-être fait son temps. Si l’on ajoute à ce bilan le fait que, désormais, dans la plupart des démocraties, les partis gouvernementaux dûment élus recueillent moins de votes que l’ensemble de partis d’opposition, on ne peut nier qu’il existe bel et bien un problème de déficit démocratique et, plus globalement, un problème de  fonctionnement de la démocratie tant dans ses mécanismes d’élection des dirigeants que dans ses dispositifs d’opérations concrètes (de l’établissement des priorités à l’exécution des manœuvres nécessaires à leur mise en application). Comme en outre il découle de tous ces phénomènes une désaffection accrue de l’électorat pour la vie politique en général et notamment pour les élections comme telles, il faut reconnaître qu’un immense danger pèse sur le mode de vie démocratique.

31. VIII. 2022

LXX – NOTULES (531 à 535) : De nouveaux SS, compter démocratiquement, l’originalité, valeur du journalisme, l’inutilité de la connaissance, encore d’autres SS

531 –   Les SS (de l’allemand Schutzstaffel), de sinistre mémoire, commettaient divers crimes dans l’Allemagne nazie et savaient qu’en règle générale on ne leur en tiendrait pas rigueur. Eh bien! il semble y avoir une autre espèce de SS chez nous : Sexe et Sport. Ce système SS a permis jusqu’ici à divers sportifs d’abuser impunément, sans crainte ni gène, de qui ils voulaient, par exemple de jeunes filles qu’on s’est permis de violer en équipe. Dans leur insondable sagesse, les dirigeants de ces équipes et de la ligue dont elles faisaient partie avaient prévu des sommes considérables – elles atteignent présentement environ 15 millions $ (et même davantage) – pour pouvoir « régler » les problèmes tout de même « embêtants », ont-ils reconnu, engendrés par leurs protégés. Car il ne fallait surtout pas avertir les assureurs (autant que possible) et encore moins les autorités policières, vu les « dommages » que le tout aurait causé à l’organisation (du hockey, dans le cas auquel je pense). Qui a versé ces millions de dollars de protection? Les parents, évidemment, qui n’étaient d’ailleurs pas informés de l’emploi de ces sommes, pas plus qu’ils ne savaient que leurs fils violaient des filles (ou, au moins, en abusaient un peu) ou encore que leurs fils, qui respectaient les filles, devaient évoluer dans un milieu tellement malsain qu’ils en auraient sûrement retiré leurs enfants s’ils avaient su. Et voilà que ce même corps de sport organisé veut enquêter sur lui-même pour faire la lumière sur ces « incidents regrettables » et corriger la situation. On croirait rêver ! Il y a des cas où la seule solution est l’amputation, et il me semble qu’ici nous ayons affaire à un tel cas.

532 –   « Chacun compte pour un et aucun pour plus d’un », selon le principe de Bentham. Cela signifie évidemment que nul ne vaut plus qu’un autre et que nul ne vaut moins qu’un autre. Cette évidence, curieusement, ne va pas de soi. Si l’on peut, sans trop de difficultés, reconnaître que le malheureux aliéné mental a droit au respect tout autant que le génie, il est moins clair que le pauvre dispose du même pouvoir que le riche. L’un et l’autre ont certes droit de vote – en tous cas, en démocratie et en principe – mais ni l’un ni l’autre ne passe sa vie aux urnes. Et voilà où la différence apparaît.  Car, hors des urnes, on peut aussi exercer une influence politique, laquelle comme chacun sait repose fréquemment et en large partie sur les ressources financières dont on dispose. Les lobbies et les dons aux caisses électorales en témoignent abondamment. En témoigne aussi la perte de crédibilité de tellement d’élus, notamment aux USA. Sous ce rapport, René Lévesque a fait preuve d’une probité insigne en faisant adopter des lois plafonnant les contributions aux partis politiques. Comme quoi interdire certaines pratiques peut se révéler aussi avantageux qu’en promouvoir certaines autres.

533 –    « Plus on a d’esprit, plus on trouve de gens originaux en dépit de leur uniformité apparente. » Voilà à peu près ce qu’a dit un sage dont j’oublie le nom. Et, de fait, il est sans doute vrai que l’originalité est plus répandue qu’on ne le pense généralement. Ce qui empêche de la voir, et le cas échéant, de l’apprécier, c’est que, en fin de compte, chacun porte si peu attention aux autres qu’il n’y repère que les apparences les plus grossières alors que l’originalité réside le plus souvent dans les recoins les plus discrets des êtres.

534 –   « La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître » (Blaise PASCAL, Pensées [papiers non classés], fragment 864 de l’éd. Brunschvicg = fragment 739 de l’éd. Lafuma). Il faut en effet aimer passionnément la vérité pour parvenir à la retrouver dans le fatras de considérations de tous ordres qui nous submergent par tous les canaux possibles, des réseaux Internet aux imprimés de toutes sortes en passant par les ondes radio et télé. Ne serait-ce que pour cette raison, le journalisme véritable revêt une valeur sacrée. Et c’est pourquoi il faut le défendre sans merci contre toute attaque injustifiée tout autant qu’on doit en exiger impitoyablement la plus rigoureuse honnêteté et la plus stricte rigueur intellectuelle.

535 –   Dans La Connaissance inutile (Paris, Grasset, 1988), Jean-François Revel a démontré de façon concluante et, à vrai dire, accablante, que la connaissance dont nous disposons ne nous sert finalement à rien : elle est inutile puisque nous, humains, ne sommes pas parvenus à mettre en harmonie nos connaissances et nos comportements. La science a considérablement progressé et nous a permis de régler certains problèmes. À preuve l’élimination de la variole par la vaccination née d’une technique issue d’une connaissance de la cause virale de la maladie. Mais ce n’est là qu’un exemple, un rare exemple. Revel démontre tant et plus que, le plus souvent, nous n’utilisons pas nos connaissances et ce, même dans des matières gravissimes. Or la situation qui prévaut aujourd’hui à maints égards confirme tragiquement le constat de Revel. Les pluies torrentielles dévastatrices se multiplient, les ouragans et typhons de plus en plus nombreux se révèlent plus ravageurs que jamais,  les sécheresses couvrent un nombre d’hectares sans cesse croissant, de nombreuses récoltes sont compromises et les autres accusent, dans l’ensemble, un rendement en nette diminution, les nappes phréatiques s’assèchent de même que certains plans d’eau pourtant indispensables à leurs communautés riveraines, la neige des grands sommets disparaît à un rythme qui s’accélère, ainsi que les glaciers même dans l’Antarctique, les espèces animales disparues et celles qui sont menacées concernent pratiquement toutes les formes de la vie animale, des insectes polinisateurs aux mammifères géants de la mer et de la terre, des oiseaux aux poissons, les invertébrés n’échappent pas non plus à cette hécatombe… Il y a uniquement les virus, bactéries et autres formes rudimentaires de vie (peut-être inconnues jusqu’ici mais vraisemblablement menaçantes) qui recommencent à prospérer au fur et à mesure que le pergélisol se réchauffe. Les températures deviennent accablantes, voire létales dans certains cas qui risquent d’augmenter. La liste est longue des renseignements bien documentés dont nous disposons pour apprécier l’importance et l’urgence des menaces qui planent sur l’humanité. Et la liste des entreprises significatives visant à contrer ces menaces ne s’allonge pas vraiment. Quand on me demande pourquoi je demeure malgré tout optimiste quant à l’avenir, je me sens en terrain de moins en moins solide pour donner une réponse adéquate.

536 –   Notre société ne manque décidément pas de SS au sens évoqué plus haut. Ainsi, on a eu droit au système Sexe et Soutane, tellement connu qu’il n’y a pas lieu d’y revenir. Mais nous avons aussi le système Sexe et Spectacle avec des humoristes comme Philippe Bond, des producteurs comme Gilbert Rozon et Guy Cloutier, des stars comme Éric Salvail et des artistes comme Edgar Fruitier. Alors que les services sexuels légaux ou non sont toujours plus faciles d’accès, je m’explique mal cette épidémie de comportements injustifiables et, de toute façon, insupportables pour les personnes qui en sont l’objet. Peut-être devrais-je me rendre à ce que d’aucuns voient désormais comme une évidence :  l’anormal (socialement et statistiquement parlant) serait-il en train de devenir une norme relativement en voie d’acceptabilité (sociale et statistique) ?  À entendre tant d’individus responsables (?) de tels comportements dire qu’ils ont droit, eux aussi, à une seconde chance, on se prend à croire que violer une jeune fille mineure est à mettre dans leur esprit sur le même plan que voler à l’étalage une barre de chocolat.  C’est désespérant !

28. VII. 2022

LXIX – NOTULES (525 à 530) : Poutine et la famine, religion et laïcité, droit et culture, difficile sérénité, les petits pas, oser

525 –   En attaquant les réserves ukrainiennes de grains accumulées dans les silos du port de Mykolaïv et destinées à l’exportation vers les pays d’Afrique, entre autres, l’armée russe prétend vouloir tarir une des sources de revenus de l’Ukraine. On peut effectivement croire que l’une des conséquences de telles manœuvres militaires est de provoquer une réduction des revenus de l’Ukraine. Mais on ne me fera pas gober que telle est la raison véritable du choix militaire funeste de la Russie.  Après tout, ces pertes financières peuvent être compensées par l’Occident et le sont, de fait, en grande partie.

En revanche, en agissant de la sorte, Poutine et consorts créent délibérément une situation catastrophique dans divers pays du monde, par exemple les pays de la corne d’Afrique, où des milliers, voire des millions de personnes souffriront – et mourront peut-être même – de la faim. Lorsqu’on est en guerre, l’ennemi est facile à identifier : c’est le groupe qui résiste par opposition à celui qui collabore – qui est un allié – ou à celui qui demeure passif – qui est neutre ou, tout simplement, non concerné –. En guerre, on n’attaque pas un groupe passif, sous peine de gaspiller ses ressources au bénéfice du groupe résistant.

À moins que l’on exerce, ce faisant, un chantage ignoble comme tout chantage. Pourquoi mettre à mal des populations déjà souffrantes, en raison de la sécheresse notamment, une fois admis le fait que ces populations n’ont strictement rien à voir avec la guerre dont elles deviennent des instruments involontaires? Il y a fort à parier que cette manœuvre russe trahit un manque de capacités militaires proprement dites, car à l’évidence la Russie tente ainsi de faire peser sur l’Occident un poids que ses « opérations spéciales », pour reprendre l’expression chère à Poutine, ne parviennent pas à imposer.

526 –   La société américaine est probablement la dernière société occidentale à n’avoir pas encore trouvé un aménagement relativement stable des relations entre le monde laïc et le monde religieux. C’est du moins ainsi que je vois le récent jugement de la Cour suprême des USA au sujet de l’avortement. Bien entendu, ce jugement attaque le droit des femmes à disposer elles-mêmes de leur propre corps selon des normes qui leur sont propres. Mais, en dépit de cette gigantesque attaque, ce qui me paraît avoir une portée encore plus considérable, c’est le fait même que la Cour suprême ait invoqué comme fondements de sa décision des arguments et motifs dont les éventuelles applications pourront servir à revoir, c’est-à-dire le plus souvent à restreindre, divers droits jugés immoraux en certains milieux, tels ceux des homosexuels. En ce qui me concerne, je ne m’objecte nullement à ce que l’on estime inacceptable l’avortement, l’homosexualité ou toute autre façon d’agir. Car, bien que personnellement je ne partage pas de telles opinions, je conçois fort bien que de nombreuses personnes les adoptent pour des motifs que je ne fais pas miens mais qu’elles font leurs.

À vrai dire, pour organiser de façon au moins tolérable le vivre ensemble, il faut en arriver à des compromis peut-être inacceptables moralement pour certains groupes mais acceptables, voire indispensables, socialement pour tout le monde.  Je ne vois pas, sinon, comment une société peut aménager les rapports entre tenants de convictions non seulement diverses mais totalement opposées.

527 –   Le droit constitue l’une des productions culturelles les plus importantes de l’humanité. Si, de tout temps, les philosophes et les juristes ont cherché à doter les institutions juridiques de fondements universels et, par là, inattaquables, tous reconnaîtront leur échec, en tout cas leur échec pratique. Certains ont pourtant réussi relativement bien en théorie à trouver des bases rationnelles à cette immense entreprise qui consiste à identifier des règles régissant la vie commune. Il va de soi que les bases ainsi mises à jour ne valent qu’à l’intérieur d’une certaine vision du monde, mais c’est déjà énorme – surtout si la vision du monde en cause a tendance à se répandre de plus en plus largement (à recueillir l’assentiment de populations toujours croissantes) et de plus en plus profondément (à reposer sur des principes toujours plus étoffés et toujours plus résistants à la critique).

Pourtant, le droit demeure un artefact culturel, c’est-à-dire susceptible de variations comme tout ce qui relève de la création humaine. L’évolution du droit témoigne de cette capacité de changement. Lorsque ce dernier survient lentement, à l’échelle de l’histoire disons, l’évolution parvient assez généralement à limiter les perturbations sociales les plus graves en aménageant des périodes de transition plus ou moins aptes à contenir dans des limites gérables les troubles inhérents à tout ajustement. Or, c’est justement ce modus operandi que compromettent les décisions récentes de la Cour suprême des USA (armes à feu, avortement, financement des écoles religieuses par l’État, prière lors des activités sportives, etc.) en prétendant fonder le droit sur un texte constitutionnel dont on refuse d’adapter le fonds au monde qu’il a eu le projet de servir dès le départ, mais qui évolue et continuera d’évoluer et en arrivera même à accélérer son évolution.

Sous ce rapport très précis, les vues de certains juristes américains me semblent fort comparables à celles des ulémas radicaux, trouvant toujours le moyen de justifier les positions même les plus extrêmes de l’Islam en se référant à des textes fondateurs interprétés littéralement.

528 –   Shakespeare disait qu’il n’y a aucun philosophe qui supporte avec sérénité une rage de dents. C’est pourtant quand les choses vont mal que la sérénité devient nécessaire. Lorsque tout va pour le mieux, nul besoin de faire preuve de sérénité puisque, précisément, il n’y a alors ni affolement ni inquiétude ni panique ni désarroi. Dans le monde qui est le nôtre au contraire, les sources de préoccupations se multiplient, et les préoccupations elles-mêmes deviennent de plus en plus pénibles, pour ne pas dire angoissantes. De la guerre en Ukraine (qui risque de s’étendre) aux changements climatiques (qui gagnent en importance et à un rythme tragiquement mesurable), des inégalités (engendrant des troubles sociaux un peu partout sur notre brave planète) aux comportements irresponsables des manipulateurs politiques (recourant au mensonge et passés maîtres dans l’exploitation des faiblesses des réseaux sociaux), de l’inflation destructrice de stabilité à l’intensification des positions les plus extrémistes, les motifs d’alarme ne manquent pas. Les décideurs (chefs de gouvernements ou d’entreprises), les penseurs, les artistes, tout le monde en fait doit trouver le moyen de garder son calme, pour reprendre une expression familière, et de protéger sa sérénité ou d’y revenir si elle a été ébranlée. L’opération n’est pas facile, et le succès n’a rien d’assuré. Mais c’est cela ou la catastrophe. Je ne peux, moi, régler le problème des changements climatiques. Mais je peux polluer un peu moins que j’en avais l’habitude, en prenant ma voiture uniquement si c’est requis et le moins fréquemment possible et le moins longtemps possible, etc.  Je peux faire quelque chose. Contribution ridicule, diront certains. Contributions minimes mais aux conséquences éventuellement majeures, soutiendront certains autres qui auront raison, je crois. Au pays d’Alphonse Desjardins, le créateur du mouvement coopératif chez nous, si modeste à l’origine et tellement important maintenant comme le montrent les caisses populaires, on ne devrait plus avoir à prouver que chaque petite contribution peut mener a de grands résultats.

529 –   Bien que tout petit, chaque pas nous fait avancer. Voilà une constatation triviale qui ne se méritera jamais le prix de la découverte du millénaire. Et pourtant, cette constatation représente la base la plus solide de l’optimisme en des temps incertains. On peut aller au bout du monde mais on ne peut y aller qu’un pas à la fois. Voilà une lapalissade qu’on aurait intérêt à méditer plutôt qu’à tourner en ridicule.

530 –   « Si nous voulons que notre civilisation survive, nous devons en finir avec le respect dû aux grands hommes. » (Karl POPPER cité in D. EDMONDS et J. EIDINOW, Wittgensten’s Poker : The Story of a Ten-Minute Argument Between Two Great Philosophers, New York, Ecco [HarpersCollins Publishers], 2002, p. 175.) Autrement dit, il ne faut pas répéter mais créer, essayer, oser !

30. VI. 2022

LXVIII – NOTULES (519 à 524) : Devoir ou profit, prodigieux sentiment d’infériorité, deux attitudes devant l’avortement, nos jeunes intellectuels, la logique de la NRA, la nouvelle division sociale

519 –   « L’homme noble conçoit tout en termes de devoir, l’homme vulgaire de profit. » (CONFUCIUS, Entretiens, IV, 16.)

520 –   Un certain nombre d’États américains s’apprêtent à réduire considérablement, voire à supprimer, l’exercice du droit à l’avortement. En fait, plusieurs de ces États vont plus loin encore (ou, à tout le moins, espèrent aller plus loin encore). Ainsi, quelques-uns d’entre eux souhaitent rendre punissable le fait, pour une femme de leur État, de recourir à l’avortement dans un autre État. Plus : comme il existe une pilule abortive et que ces États tiennent mordicus à empêcher l’avortement, lesdits États se proposent de criminaliser le recours à ce procédé pharmacologique (selon des modalités qui restent à préciser, le contrôle postal notamment). On envisage également de compliquer au possible, sinon d’éliminer complètement, l’emploi de la pilule dite du lendemain. Il y aurait même des projets de loi cherchant à interdire l’usage du condom (ce qui me paraît absolument hallucinant, si c’est bien vrai).

En tout état de cause, ce que révèlent de tels choix me semble relativement clair. Ces législateurs presque exclusivement républicains ne veulent pas vraiment protéger les « enfants à naître », comme ils disent, car ils réduisent au minimum ou suppriment carrément tout ce qui vient en aide à l’enfant une fois né (des allocations aux mères célibataires jusqu’au financement de l’éducation à tous les niveaux en passant par les soins de santé qu’ils veulent ramener à la situation antérieure à l’Obamacare). Je ne crois pas non plus qu’ils veuillent sauvegarder des principes moraux ou religieux, quoi qu’ils en disent (mais je reviendrai sur cet aspect précis dans la notule suivante).

Qui sont les auteurs de ces législations? Ce sont massivement des hommes blancs plutôt sous-employés que sur-employés qui s’en prennent à ceux et celles qu’ils perçoivent non plus comme des compétiteurs mais comme des adversaires, voire des ennemis, dans certains cas même des usurpateurs. Hommes, ils s’en prennent aux femmes non plus uniquement parce qu’elles sont femmes mais aussi parce qu’elles sont, en moyenne, plus instruites qu’eux-mêmes (ce qui est de plus en plus le cas), donc parce qu’elles accèdent de plus en plus facilement au marché du travail alors qu’eux-mêmes y ont de moins en moins facilement accès et parce que, en moyenne, les revenus des femmes ont tendance à augmenter contrairement à ceux de nombreux hommes. Blancs, ils se trouvent à s’en prendre surtout aux femmes noires et latino-américaines (nettement plus nombreuses que les blanches à recourir à l’avortement) mais aussi aux hommes noirs et latino-américains, ce qui répond à leur désir de contrer la montée et surtout la réussite des immigrants (réels ou considérés tels) qu’ils estiment usurper les postes qui, selon eux, devraient leur revenir.

Évidemment, dans la plupart des cas, les législateurs eux-mêmes ne correspondent pas aux traits que je viens de brosser. Mais c’est tout comme. Car ces législateurs tablent sur ces hommes que je viens d’évoquer, sur ces électeurs qui se sentent désemparés, déconcertés, démunis, et ce, non pas d’abord pour les aider mais bien davantage pour se faire élire par eux, quitte à dire n’importe quoi pour atteindre leur objectif et à les entraîner dans n’importe quel bourbier. Et à y entraîner le pays pour lequel ils prétendent vouloir travailler.

521 –   La question de l’avortement devient plus délicate quand elle met en présence des personnes honnêtes mais de convictions différentes. Par exemple, je suis personnellement d’avis qu’il faut laisser aux femmes le droit de décider elles-mêmes d’avorter ou de ne pas avorter, à tout le moins durant les 24 premières semaines de grossesse (mais je ne veux pas entrer ici dans des considérations techniques de nature médicale sur cette période de 24 semaines, car mon propos ne requiert pas cet exercice). Il va de soi qu’un individu convaincu que le fœtus est une personne humaine dotée de pleins droits dès sa conception s’opposera à mon propre point de vue au motif, tout à fait défendable en principe, qu’on n’a pas le droit de tuer un être humain !  Et je ne pourrais pas répondre en toute cohérence que j’ai raison puisque que je laisse à chacune le choix d’avorter ou non, c’est-à-dire la possibilité de ne pas avorter si tel est son choix. Car il serait indéfendable de soutenir que je laisse le choix à chacune de tuer ou non son voisin ou son collègue, c’est-à-dire la possibilité de ne pas le tuer si tel est son choix. Pour faire bref et en clair, en toute cohérence, moi qui suis contre le meurtre et la peine de mort, je ne m’objecte pas à la liberté de choix en matière d’avortement parce que, en fin de compte, je ne considère pas le fœtus comme un être humain doté des pleins droits.

Voilà posé un dilemme en lui-même insoluble : soit tel être est humain soit il ne l’est pas. Il n’y a ici aucune possibilité de négocier une position mitoyenne (tout du moins, si l’on maintient le débat en ces termes). Pratiquement, l’un des deux points de vue l’emportera donc sur l’autre, nonobstant toute conviction métaphysique, toute croyance religieuse, toute considération biologique, tout avis juridique. Ce qui implique, pour le meilleur ou pour le pire, que la décision de société qui doit s’appliquer en pareille matière ne peut être exclusivement laissée à chacune mais doit reposer sur un socle commun, dût-il être imposé par la majorité des personnes habilitées démocratiquement à ce faire. Dans ce cas, un avis juridique se verra conférer préséance sur un ou des avis juridiques différents, ou même contraires, au nom de ce que l’on considère le plus adapté ou le moins préjudiciable à la société. Ainsi, il peut être décidé que nul fœtus n’est humain tant qu’il se trouve dans le sein maternel ou que nul fœtus n’est humain pendant les 24 premières semaines de grossesse, peu importe : à cet égard, il faut et il suffit de convenir d’un critère dont on devra tenir compte par la suite. S’agit-il d’un critère vrai ou faux, justifié ou non ?  Cette question s’applique à tous les critères. C’est d’ailleurs pourquoi, à la fin d’un procès mené conformément à toutes les règles de droit, le résultat est une vérité judiciaire et non pas une vérité factuelle. Les deux peuvent coïncider mais il peut arriver et il arrive de fait qu’elles ne coïncident pas, c’est-à-dire que la vérité factuelle et la vérité judiciaire étant différentes, on ait été témoin (sans le savoir encore) d’une erreur judiciaire qui nous apparaîtra plus tard indiscutable.

La seule autre façon cohérente de soutenir le point de vue que je défends serait de maintenir que seule la personne prioritairement concernée par une grossesse, donc la femme, serait en mesure d’évaluer si le fœtus la menace dans sa vie puisque, en cas de menace de cette nature, l’individu se trouve en légitime défense et a le droit, dans notre régime juridique et selon nos règles morales, d’aller jusqu’à supprimer la source de ladite menace. Ce qui ouvre tout un débat sur le sens de cette proposition. Si la vie de la mère est médicalement, physiquement en danger, le cas est clair. Si sa vie est psycho-socialement en danger, la situation peut être claire pour la femme concernée mais ne le sera pas nécessairement pour une autre personne. Ici, comme dans le scénario précédent, la possibilité d’erreur existe bel et bien. À mon avis, elle est même imparable !  C’est pourquoi, tant qu’à courir la chance de me tromper, j’opte pour une erreur possible (mais non certaine) au bénéfice de la mère.

[Qui souhaite prendre connaissance d’un point de vue assez rarement présenté sur les enjeux éthiques liés à l’avortement pourra lire avec intérêt le récent article de Regina Rini, A Fœtus or a Child? On the Moral Dimension of the Abortion Debate (dans le numéro du 27 mai 2022 du Times Literary Supplement). Pour information, la professeure Rini, du département de philosophie de l’université York, y dirige la Chaire de recherche du Canada en philosophie morale et cognition sociale.]

522 –   Une constatation bien documentée me réjouit vraiment : il existe une vie intellectuelle bouillonnante chez bon nombre de jeunes de chez nous. Cela me rassure, car ces dernières années j’avais le sentiment qu’elle devenait moribonde, la vie intellectuelle chez les jeunes, en dehors de certains cercles relativement fermés. Les ouvrages récents d’Alexis Tétreault, La nation qui n’allait pas de soi. La mythologie de la vulnérabilité du Québec (Montréal, VLB Éditeur, 2022), et d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le Schisme identitaire (Montréal, Éditions du Boréal, 2022) offrent une preuve de cette vivacité réanimée. Je le souligne d’autant plus volontiers qu’on ne pourra certes pas m’accuser de mousser certaines œuvres qui me plairaient spécialement. Car, au contraire, je suis en désaccord total avec le contenu de ces deux livres dont je recommande néanmoins la lecture. Soyons précis : mon désaccord porte non pas tant sur les faits généralement exposés de façon fiable mais sur leur interprétation présentée, à tort selon moi, comme la seule possible ou, tout du moins, comme la plus probablement juste.

J’ai déjà exprimé ailleurs mon point de vue en ces matières et je ne vais pas y revenir maintenant. Ce qu’il faut souligner, c’est la valeur de l’effort intellectuel fourni dans ces deux ouvrages, l’authenticité de la recherche qu’on y voit à l’œuvre, la finesse des analyses qu’on y mène, le souci de rigueur dont les auteurs y témoignent. La discussion est possible avec des penseurs de ce calibre. Ce qu’il faut souhaiter, c’est que l’un et l’autre soient en mesure d’éviter les pièges d’une polémique mal conçue. Polémiquer, c’est stimulant, ça peut en outre se révéler fécond au regard des phénomènes à comprendre, et cela, au-delà des divergences qui opposent plus ou moins gravement des opinants d’orientations ou de sensibilités différentes. Qu’on me comprenne bien ici : je n’ai rien contre la polémique militante visant à promouvoir une cause, voire à convertir un interlocuteur à son propre point de vue. Ce que je regrette, c’est qu’il semble n’y avoir plus sur notre place publique que des tenants de ce type d’échanges alors que, suivant moi, le plus important, en tout cas le plus utile, serait de pratiquer bien plutôt des échanges visant à faire progresser les connaissances et à raffiner les perceptions.

Qu’un historien, un sociologue, un philosophe, un économiste soit souverainiste ou fédéraliste, libéral ou conservateur, de gauche ou de droite, cela ne me pose aucun problème. Mais qu’il le soit alors ouvertement en qualité de partisan déclaré.  En sa qualité de scientifique ou de chercheur, tout individu doit à l’objectivité et à la vérité de contrecarrer autant que possible ses tendances privées pour éviter justement d’être tendancieux au sens le plus précis du terme.

523 –   À la suite de la tuerie d’Uvalde au Texas, la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu aux USA, a réitéré, sous diverses formes, son indéfendable credo. Ainsi, la NRA a-t-elle déclaré que « plus les citoyens sont armés, mieux ils sont protégés » (et qu’il ne faut surtout pas en conséquence viser à réduire le nombre d’armes à feu en circulation, encore moins en interdire l’acquisition). Soyons rigoureux. Les USA sont le pays dont les citoyens sont – et de loin – les plus armés du monde (120 armes à feu par 100 habitants). Conclusion forcée : les USA sont le pays dont les citoyens sont le plus en sécurité.!  À l’évidence, la NRA a raison !!!

524 –   À suivre l’évolution des sociétés un peu partout au monde, à suivre aussi l’évolution qu’on observe à l’intérieur de nombreuses sociétés, j’ai de plus en plus le sentiment que la division la plus préoccupante n’a désormais que bien peu à voir avec la gauche ou la droite, avec le progressisme ou le conservatisme, avec les rôles sexuels masculin ou féminin (ou autres même), avec les possédants ou les prolétaires ou avec toute autre catégorie traditionnellement considérée comme source de clivage. Non pas que ces catégories soient maintenant dépourvues de pertinence mais plutôt parce que deux nouvelles causes de clivage me paraissent de plus en plus envahissantes et de portée de plus en plus globale.

Premièrement, j’en ai déjà traité, il existe une cassure croissante entre les gens informés sérieusement et ceux qui sont victimes d’informations bancales, incomplètes, tendancieuses, voire de désinformation pure et simple. Deuxièmement, on observe un fossé de plus en plus large entre les gens qui attachent de la valeur aux droits de tout être humain et ceux qui ne s’en soucient guère, soit par inconscience soit par opportunisme ou encore, et plus gravement, parce qu’ils se réclament d’une autre philosophie politique.

Ce qui ajoute à ma préoccupation, c’est que ces deux nouveaux facteurs de clivage me paraissent se composer au sens où l’on parle d’intérêts composés et reposer sur des sources de clivage plus anciennes que, dans trop de milieux, on utilise désormais à seule fin d’alimenter ces deux nouvelles dérives au sens où le vieux bois alimente un feu de forêt. Or les intérêts composés et les feux de forêt galopants font des dommages profonds, durables, difficiles à réparer et, surtout, dont on s’aperçoit souvent trop tard qu’ils étaient à l’œuvre depuis longtemps et nous préparaient un avenir pénible dont on ne s’est pas beaucoup soucié lorsqu’il aurait fallu, et ce, à la lumière même de nos multiples expériences historiques.

31. V. 2022

LXVII – NOTULES (513 à 518) : La liberté académique, ingratitude et générosité, l’appât de l’argent, dictateur ou tyran, nos dirigeants et l’écologie, Jürgen Habermas

513 –   On ne me scandalise pas facilement. Mais le projet de loi n° 32, Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire, me scandalise au sens propre, c’est-à-dire qu’il me paraît inexplicable, incompréhensible, pour tout dire irrationnel dans l’univers qui est le nôtre. Dans le monde soviétique des années staliniennes, chacun comprenait qu’il fallait défendre la liberté, universitaire ou autre.  Dans notre société, je n’ai jamais entendu qui que ce soit prétendre qu’on devait l’encadrer, encore moins la contrôler ou, pire, la supprimer. Bien sûr, un certain nombre de « bien-pensants » soutiennent depuis un certain temps qu’on ne devrait pas utiliser tel ou tel terme, par exemple le mot nègre, au motif qu’il s’agit là – comment dire ? –  d’un usage insultant du langage qu’il faudrait donc épurer pour ne blesser aucune sensibilité.  Pour éviter de tomber dans un piège aussi grossier, il suffit d’avoir du jugement et du courage. Côté jugement, posons-nous la question suivante : s’il n’y a pas lieu de valoriser la liberté d’expression dans le milieu universitaire, dans quel milieu pourra-t-on le faire? Côté courage, demandons-nous ceci : tant qu’à refuser de se tenir debout devant des exigences absurdes de political correctness, pourquoi ne pas renoncer tout de go au travail intellectuel rigoureux dont les exigences sont infiniment plus difficiles à satisfaire? Autrement dit, comme le montrent ces truismes en forme de questions, si l’université elle-même, si les universitaires eux-mêmes ne peuvent veiller sur la liberté académique, comme le gouvernement semble le supposer, pense-t-on sérieusement que l’État pourra les y contraindre?

514 –   À la générosité correspond souvent une ingratitude blessante. Des amis me faisaient récemment remarquer qu’ils n’avaient même pas eu droit à un merci discret de la part de personnes à qui ils avaient rendu des services en temps, en énergie, en argent, etc. On ne devrait pourtant pas s’étonner d’un tel comportement.  Aristote, dans la Grèce antique, a déjà remarqué que donner quelque chose à quelqu’un peut amener ce quelqu’un à se sentir redevable, endetté à l’égard de son bienfaiteur, et ce, nonobstant l’intention de ce dernier. S’estimer réduit à la position de débiteur n’a rien pour stimuler la reconnaissance.

515 –   La recherche de l’argent, spécialement dans nos sociétés, est omniprésente et inlassable chez la plupart des gens. On y consacre des trésors d’efforts ou d’ingéniosité, d’escroqueries ou d’esprit frauduleux. La recherche du savoir et la recherche de la justice, quant à elles, ne sont pas aussi répandues et se révèlent généralement bien moins intenses. Si l’on s’en remet aux apparences, la recherche de la paix n’a rien d’aussi vigoureux que la recherche de la domination. De telles constations m’intriguent : pourquoi, semble-t-il, l’être humain est-il porté à investir plus d’énergie dans ce qui, à mes yeux, a moins de valeur? Cette question en dit peut-être plus long sur mes préoccupations personnelles que sur les difficultés objectives auxquelles elle espère renvoyer…

516 –   Les dictateurs et les despotes ne sont pas des tyrans. Ce sont des dirigeants qui emploient des méthodes fortes, parfois violentes et même létales mais qui recourent à ces méthodes pour mettre en œuvre des politiques – fréquemment « tordues » – qu’ils estiment appropriées (trop souvent à tort, cela va de soi). Le tyran, lui, fait la même chose, voire pire encore, mais pour son « bien » personnel : parce que cela lui plaît, parce qu’il estime que sa gloire (fantasmée?) en profitera, parce qu’il s’enrichit de façon colossale, parce que tel est son bon goût ou parce que sa dernière fantaisie le veut ainsi ou encore parce qu’il tient à punir ceux qui ont osé, même à un faible degré, s’opposer ses vues. Le tyran pense d’abord, voire exclusivement à lui-même, alors qu’un dictateur ou un despote peut penser d’abord à d’autres qu’à lui, par exemple à un groupe social particulier (les ouvriers, les non-instruits dont il souhaite améliorer le sort, dût-il pour ce faire abuser de son pouvoir, etc.), à l’ensemble du peuple (auquel il impose avec force des choix « salvateurs », etc.), bref un dictateur ou un despote peuvent être ou se dire dictateur éclairé ou despote éclairé. Et dans quelques cas, ils le sont, au moins pendant un certain temps, par exemple jusqu’à ce que le système qu’ils ont instauré ne dégénère. Je crois que Poutine tient davantage du tyran que du despote ou du dictateur. Sous ce rapport et pour cette raison, il se révèle un dirigeant particulièrement dangereux… et abject. 

517 – Legault avec son troisième lien et la hausse du seuil de nickel tolérable dans l’environnement urbain du port de Québec, Trudeau avec le projet pétrolier de Bay du Nord à Terre-Neuve et l’oléoduc Transmountain dans l’Ouest canadien ne font pas preuve de haute vigilance écologique, c’est le moins qu’on puisse dire !  Heureusement, on peut conserver quelque espoir du côté d’Ottawa, ne serait-ce qu’en raison de la présence de Steven Guilbault qui s’efforcera sûrement de rattraper le coup à la première occasion. Du côté de Québec, le mauvais traitement infligé aux caribous au nom d’une exploitation forestière dont les conditions ont été secrètement renégociées n’autorise aucun optimisme, à brève échéance en tout cas. Car le secret des négociations en dit à lui seul plus long que toute autre considération.

518 –   Jürgen Habermas est un immense penseur. S’appuyant sur la philosophie et sur les sciences sociales et humaines, intégrant l’ensemble de ses connaissances dans une théorie englobante, il s’efforce dans son dernier ouvrage de rendre compte des origines de ce qu’il appelle la pensée post-métaphysique. Intitulé Une histoire de la philosophie, cet ouvrage dont le premier tome, La conciliation occidentale de la foi et du savoir, vient de paraître en français (Paris, Gallimard [NRF Essais], 2021) constitue une entreprise gigantesque. Je tiens ici à signaler la parution de ce livre difficile d’accès pour une raison qui en étonnera plusieurs. Ceux qui ne sont ni des théoriciens des sciences sociales et humaines au sens large – de l’histoire à la psychanalyse, du droit à la science des religions, de la sociologie à l’économique, de l’anthropologie à la linguistique ­– ni des philosophes spécialisés risqueraient de trouver indigeste cette brique monumentale. Pourtant, je recommanderais cet ouvrage à la personne qui voudrait, une fois dans sa vie, faire l’expérience d’accompagner un penseur de haut vol dans sa démarche intellectuelle actuelle. Je préviendrais ce lecteur éventuel des difficultés que lui réserve une telle lecture mais je devrais à la vérité de le prévenir qu’elle lui réserve aussi des joies intellectuelles qui en valent l’effort. Car il s’agira davantage d’étudier que de lire, de répondre à une sollicitation scientifique en quelque sorte plutôt que de s’abandonner à un exposé facile.

30. IV. 2022

LXVI – NOTULES (509 à 512) : Les effets d’une guerre, survivre en Ukraine, des enjeux oubliés, un optimisme à contre-courant

509 –   S’agissant de la guerre en Ukraine et de ses conséquences, les choses peuvent évoluer dramatiquement et à une vitesse folle. Pour l’instant toutefois, il semblerait que Poutine ait insufflé à l’Occident un niveau de motivation inaccessible autrement. Non seulement, l’OTAN se trouve relancée et même confortée dans sa mission mais la solidarité des démocraties paraît connaître un regain inespéré par ceux-là même qui le réclamaient. Les valeurs civilisationnelles qui définissent l’Occident constituent une source d’inspiration renouvelée.  La hausse des prix de l’énergie a atteint un point où des ajustements majeurs deviennent possibles pour lutter contre les changements climatiques. Aucun chef de gouvernement du monde libre n’aurait pu décider par lui-même d’appliquer un tel choc économique à ses concitoyens : augmenter le prix du pétrole à la pompe et vraisemblablement en réduire la consommation, rendre ainsi économiquement viables l’implantation accélérée et le développement hâtif de ressources énergétiques alternatives. La guerre n’est jamais un bien. Mais un certain bien peut naître parfois même d’un très grand mal. La preuve…

510 –   Je suis hanté par la guerre en Ukraine. Pas uniquement ni même principalement en raison des bouleversements dangereux qui affectent les relations internationales. D’abord et avant tout, en raison du choix délibéré d’un homme et de sa nomenklatura, un choix qui entraîne la mort et la destruction en Ukraine, la honte et l’horreur de leurs propres dirigeants chez de nombreux Russes, la souffrance physique ou morale ou les deux chez tous. Et cela pour un enjeu qui n’a de signification que pour quelques illuminés. Car, concrètement, ce qui importe en tout premier lieu et fondamentalement pour l’immense majorité des êtres humains, c’est de vivre et, si possible, de vivre bien. Vivre et non survivre, surtout quand survivre veut dire survivre aux siens et non seulement survivre aux pires exactions.

511 –   La guerre en Ukraine et l’attitude ambiguë de la Chine nous cachent en quelque sorte d’autres problèmes et enjeux majeurs. En Afrique, sévissent de terribles difficultés de sécheresse, d’affrontements militaires, etc., dont on ne parle pratiquement plus alors même qu’on en parlait déjà trop peu. L’Inde, ce géant sous-estimé, vient de confirmer l’orientation du premier ministre Narendra Modi (lors des élections en Uttar Pradesh) dont la politique affiche de bons résultats à certains égards (en économie industrielle, notamment) mais présente par ailleurs des tendances pour le moins discutables (piètre performance en éducation par exemple, xénophobie jusqu’à un certain point, etc.). Le plus sérieux vient du fait que l’équipement militaire de l’Inde provient pour une très, très large part de Russie. Étant donné le conflit indo-pakistanais et l’instabilité croissante dans la région, voilà qui n’est pas rassurant. À la lumière de telles données, on comprend pourquoi l’Inde n’élève pas la voix contre les indéfendables menées russes en Ukraine. Si la Chine et l’Inde se confinent à une diplomatie de la discrétion en un tel cas, l’Occident doit par prudence envisager que de troublantes surprises l’attendent peut-être.

512 –   Envers et contre tout bon sens, je me permets dans le contexte de la guerre en Ukraine, de la recrudescence de l’inflation en Occident, du tsunami d’immigration vers l’Ouest – plus de 3,3 millions de personnes en trois semaines à peu près dans le cas des seuls Ukrainiens ! –, bref en dépit d’une impressionnante marée de difficultés majeures je demeure optimiste. Jusqu’à un certain point évidemment. Mais pourquoi? Parce que, me semble-t-il, il va y avoir des changements sérieux induits par ces problèmes eux-mêmes. Ainsi, Poutine me paraît avoir commencé sa chute. Quelle forme prendra cette chute? Je l’ignore évidemment, mais de son assassinat à son suicide, d’un renversement venu de l’intérieur à un assouplissement qui lui serait imposé (par la Chine?), d’une défaite militaire pure et simple à l’effondrement de l’économie russe, rien ne me semble impossible dans la situation présente.

            D’autre part, les chances que Bolsonaro perde les prochaines élections brésiliennes s’améliorent apparemment de jour en jour; on ne peut jurer de rien en ces matières, bien entendu, mais il s’agit là d’une prévision basée sur des données constatées depuis un certain temps déjà et qui se confirment de sondage en sondage. Du côté de Viktor Orban en Hongrie, les jeux sont loin d’être faits, mais cela même est déjà une victoire puisque ce chef d’État sympathique à Poutine ne peut plus tenir sa réélection pour acquise. Et qui sait? Peut-être sera-t-il battu, ce qui améliorerait la démocratie hongroise. Plus largement, les pays démocratiques dans leur ensemble ont redécouvert l’impérieuse nécessité de protéger leurs valeurs et, jusqu’à présent du moins, ils sont passés de la prise de conscience à l’adoption de mesures concrètes qui leur coûtent mais qu’ils acceptent de payer, ce qui n’est pas rien!

21. III. 2022

LXV– NOTULES (503 à 508) : Les Olympiques, les grands personnages, changements climatiques et personnels, les élites et les manifestants, policiers insultés, Poutine et l’Ukraine

503 –   J’ai de plus en plus de difficulté à reconnaitre la valeur des Jeux olympiques. Je ne parle pas ici de la valeur des athlètes qui, dans la plupart des cas, j’ose le croire, demeurent des personnes intègres. Mais les dirigeants me semblent manifestement indignes. Je préfère parler de personnalités indignes plutôt que corrompues ou, pire encore, de combinards. Non pas que j’exclue la corruption et les combines qu’on a toutes les raisons du monde de supposer souterrainement à l’œuvre mais parce que l’indignité me paraît une déchéance plus profonde encore du fait qu’elle ne fait aucune exception et pervertit tout dès lors qu’elle y voit un avantage. Le corrompu peut accepter de l’argent ou des honneurs et le combinard ne recule pas devant les pires tricheries. Dans aucun de ces deux cas cependant on accepte de fermer les yeux sur des abus allant jusqu’à la suppression des droits et libertés, voire des personnes elles-mêmes. En s’abaissant à un tel niveau d’abjection, on accède à la forme d’indignité la plus accomplie, surtout – si agissant de la sorte – on a le culot de prétendre vouloir éviter toute activité politique. Car il est des circonstances où se taire constitue l’une des pires façons de collaborer, en particulier lorsqu’il est question des droits humains. Ne retiendra-t-on jamais les leçons de l’Histoire?

504 –   La plupart des grands personnages sont de faux grands personnages. Telle est du moins l’impression que je conserve de la vie de la plupart d’entre eux. Hommes ou femmes, ces personnages ont souvent fait de grandes choses. Toutefois, faire de grandes choses et être grand sont deux réalités fort différentes. Qu’il s’agisse de Catherine II de Russie, indiscutablement grande politiquement, ou de Schopenhauer, tout aussi grand philosophiquement, l’une et l’autre présentaient des travers moraux très sérieux quoique fort différents. Il ne s’agit pas seulement ici de reconnaître qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, ce qui est pourtant exact. Montaigne écrivait déjà au XVIème siècle : « Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques. » (Essais, livre II, chapitre 2). Mais il faut voir le contexte où le sage Montaigne s’exprimait ainsi. Il venait tout juste de constater ceci : « Un personnage savant n’est pas savant partout (…). » (Essais, loc.cit.) Autrement dit, ce que l’on est, on ne l’est pas en tous domaines. S’agissant de science, par exemple, chacun convient spontanément que le savant en ceci ne l’est pas forcément en cela. D’où le caractère limité mais parfaitement justifié d’une déclaration comme celle-ci : Marie Curie est une grande savante! Dire que Winston Churchill est un grand homme, c’est s’exprimer beaucoup trop largement. Moi qui suis un admirateur inconditionnel de Churchill comme chef politique en temps de guerre, je sais qu’il avait des défauts terribles (son impérialisme condescendant, voire raciste, entre autres). Ce fut un grand stratège, un politique remarquable… Est-il pour autant un grand homme? Plus grand que beaucoup d’autres, soit !  Mais pas davantage.

505 –   Les changements climatiques appellent d’abord et avant tout des changements personnels. Ce qui, précisément, définit le problème. De fait, il faut repenser tant de choses à la lumière des changements climatiques, surtout il faut réorganiser un si grand nombre d’activités humaines pour tenter de compenser et corriger ces changements qu’aucun leader politique n’y parviendra sans l’appui déterminé et actif de chaque membre de la communauté. Impossible de recycler adéquatement si, à la source, chaque consommateur n’effectue pas un tri approprié. Impossible de réduire le recours aux énergies fossiles si de plus en plus d’automobilistes remplacent leurs voitures par des VUS. Impossible d’éviter la contamination biochimique des eaux si trop peu de patients rapportent à la pharmacie leurs médicaments périmés et les jettent plutôt à la toilette ou aux ordures. Impossible d’alléger l’impact écologique gravement nocif de l’industrie vestimentaire si l’on persiste à renouveler sa garde-robe selon les modes et non selon la fin de vie de ses vêtements. Les voyages aériens superflus, le suremballage, le choix d’aliments provenant de l’autre bout du monde quand il est possible d’en consommer d’origine locale, l’usage quotidien irréfléchi ou inopportun de notre électricité et plus encore de nos eaux potables, le gaspillage éhonté en un mot de ressources qui pourtant se raréfient de plus en plus, voilà qui relève primordialement de ce que je fais, de ce que je choisis, de ce que je planifie. Je suis le premier responsable des conséquences écologiques de mes choix. Comme quelques milliards d’autres humains…

506 –   Les manifestants, fussent-ils camionneurs, n’ont pas tous les torts. Les élites mentent tellement et d’une façon si courante que le scepticisme et la méfiance populaires se répandent forcément. Non pas que les membres de l’élite soient pires, sous ce rapport, que leurs concitoyens. Mais leurs rationalisations étant plus poussées, les déceptions qu’elles engendrent provoquent des réactions plus fortes. N’empêche, on a raison de dénoncer un certain populisme, mais cette dénonciation ne doit pas entraîner la méconnaissance de causes bien réelles de suspicion : les nombreuses promesses non tenues, les multiples rapports « tablettés », les engagements les plus solennels reportés à maintes et maintes reprises, les silences complices, etc.

507 –   Les policiers se maîtrisent à un haut degré devant les insultes. Moi, qui n’aime absolument pas la police, je dois reconnaître que ce comportement commande mon admiration. Je n’aime pas la police comme je n’aime pas l’armée. Les deux sont évidemment indispensables mais chacune demeure un mal… nécessaire.  À mon sens, en tout cas. Les abus policiers et militaires dénoncés ces derniers temps ne comptent pas pour beaucoup dans ma défiance à l’égard de ces deux institutions, mais ils la confortent. La raison de ma défiance tient au fait que policiers et militaires doivent obéir aveuglément. Or l’Histoire montre tragiquement qu’il s’agit là d’un levier extrêmement dangereux et difficile à contrer.

508 –   Je suis sans voix devant l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Depuis quelques heures, cette guerre – ne craignons pas les mots ­– ranime les pires spectres qui hantent l’humanité, ceux des deux grandes guerres de 1914 et de 1939.  Après ces deux gigantesques conflits mondiaux, qu’ont suivis la guerre de Corée, la guerre du Vietnam et de nombreux autres affrontements un peu partout sur la planète, après donc de si nombreux choix belliqueux et sources de malheurs humains insondables, nous voici de nouveau et contre tout bon sens replongés dans des hostilités effroyablement originales. Originales par la capacité absolument dévastatrice des armes actuelles : un arsenal nucléaire d’une puissance des milliers de fois supérieure à celle déployée par les Alliés en 1939-1945, un arsenal biochimique auquel Poutine a déjà eu recours (notamment dans le cas de Sergueï Skripal) et qui s’est considérablement développé depuis, un arsenal informatique déjà testé par Poutine – et avec succès malheureusement ! –  lors de ses interventions en politique intérieure de divers pays et parfaitement en mesure de compromettre des activités essentielles comme les services d’hydro-électricité, les systèmes financiers (bancaires, boursiers et autres), les activités gouvernementales de toute nature (de l’impôt à l’aide sociale, des services de santé aux contrôles aériens, etc.). Originales encore par la persistance inédite des effets délétères des nouveaux instruments d’agression : la contamination des eaux potables, la suppression de la confiance dans les institutions financières et politiques, la corruption de milliards de données informatiques dont nous dépendons tous, le monde cybernétique complètement déstabilisé, etc.

            Contre de telles agressions ou contre leur simple possibilité, l’Occident dispose de très peu de moyens de protection, tout du moins s’il veut éviter de surenchérir en recourant ou menaçant de recourir à des armes identiques, voire plus redoutables encore. Car emprunter le chemin du tit for tat ne saurait qu’envenimer une situation qu’il faut au contraire trouver le moyen d’apaiser. Les sanctions économiques, dit-on, seront de peu d’effet. Alors quoi? Un des espoirs sérieux qui restent appartient au peuple russe lui-même qui ne soutient pas autant qu’on pourrait le croire à première vue ce Vladimir Poutine, assez largement adulé jusqu’à présent mais dont l’étoile commence déjà à pâlir. Si les Russes eux-mêmes opposent une résistance non négligeable à leur agressif leader, si ce dernier se voit contraint de se battre contre un front intérieur – ce qui accentuerait encore les divisions internes à la Russie –, eh bien, dans ce cas la donne pourrait changer. Je ne puis ici entrer dans les détails de telles manœuvres mais pour ceux que la chose intéresse, je me permets de donner le lien qui mène à l’analyse éclairante d’un soviétologue respecté, Arik Burakovsky : https://theconversation.com/putins-public-approval-is-soaring-during-the-russia-ukraine-crisis-but-its-unlikely-to-last-177302?utm_medium=email&utm_campaign=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION&utm_content=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION+CID_b287049403b3120fc1b9efbd69bbba3f&utm_source=campaign_monitor_us&utm_term=Putins%20public%20approval%20is%20soaring%20during%20the%20Russia-Ukraine%20crisis%20but%20its%20unlikely%20to%20last.

            À cet égard, l’Histoire nous a donné une leçon encourageante. La guerre du Vietnam a dû être abandonnée par le président Nixon en raison de l’opposition populaire et des manifestations nombreuses qui ont mis en évidence la volonté d’une majorité nette d’Américains opposés à la poursuite d’une entreprise absurde et mortifère.  Lê Đức Thọ, le chef négociateur nord-vietnamien, et Henry Kissinger, son vis-à-vis étatsunien, ont alors pu – et dû – accélérer la cadence des négociations et ont finalement trouvé un terrain d’entente, un peu humiliant pour les USA mais qui a mis un terme à une opération de tueries stérile. Les Russes, m’objectera-t-on, ne jouissent pas de la liberté d’expression des manifestants américains d’alors, et Poutine peut écraser tyranniquement ses opposants. C’est juste. Mais les Russes sont le peuple qui a payé le plus lourd tribut humain lors de la Seconde Guerre mondiale et ils ne veulent aucunement risquer une autre catastrophe du genre. D’autant moins que plus de 80 % d’entre eux voient d’un très bon œil l’Ukraine (cf. le texte susmentionné de Burakovsky). Suis-je naïf?

27. II. 2022

LXIV– NOTULES (496 à 502) : Abus libéraux, observer les skieurs, patriotisme, l’Afrique et l’Occident, la collectivité et les non-vaccinés, Marie Uguay, fruits et légumes

496 –   Le modèle économique libéral, tel qu’habituellement présenté, ne convient manifestement plus dans un monde où sévit la Covid. Soyons précis : la Covid rend manifestes les limites du modèle économique libéral ainsi pensé. Le profit est nécessaire à la survie des entreprises mais c’est un moyen et non une fin. Quand la planète entière a besoin de vaccins, les entreprises ne peuvent refuser de suspendre leurs brevets. Si elles les maintiennent envers et contre tout, alors elles subordonnent le bien commun à leurs intérêts privés. Or, il faut le rappeler, le capitalisme authentique ne permet pas ce genre d’attitude et va même jusqu’à la condamner explicitement. On pourrait le démontrer de cent façons. Je m’en tiendrai ici à une citation du père du capitalisme le plus pur, Ludwig von Mises, inspirateur des Hayek et Friedman qu’on a d’ailleurs aussi mal lus qu’on a mal lu Mises lui-même : « Aucun système de division sociale du travail ne peut se passer d’une méthode qui rende les individus responsables de leur apport à l’effort conjoint de production. Si cette responsabilité n’est pas traduite dans la réalité par la structure des prix de marché et par l’inégalité de fortune et de revenus qu’engendre cette structure, elle doit être imposée par les méthodes de contraintes directes telles que les pratique la police, » (Ludwig von MISES, L’Action humaine. Traité d’économie, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 305.) Le bien-fondé d’une intervention étatique à l’égard d’un agent économique qui veut échapper à ses responsabilités collectives est ici explicitement reconnu et clairement érigé en principe d’action. Et il est repris sous diverses formes non seulement dans l’œuvre de Mises mais aussi dans celles de Hayek et de nombreux autres théoriciens de l’économie libérale. Dans ces cas comme dans de nombreux autres, plusieurs ne retiennent trop souvent des écrits de penseurs célèbres que les passages qui leur conviennent.

497 –   Au pied d’une pente de ski se découvre tout un monde. On y voit évidemment de véritables sportifs manifestement heureux de se trouver sur des pentes plus ou moins enneigées dans un froid parfois intense. On y voit aussi des conjoints ou conjointes ainsi que des enfants qui accompagnent plus ou moins volontiers les sportifs de la maisonnée : ils n’ont pas l’enthousiasme apparent, à supposer qu’il y ait chez eux une quelconque passion pour les sports de glisse. Quelques adeptes s’affichent avec des vêtements signés et des skis haut de gamme, et c’est à se demander si l’important à leurs yeux est de manœuvrer habilement et avec plaisir sur les pentes ou de défiler avec une indifférence empruntée et un air satisfait. Du côté des jeunes enfants, l’authenticité ne dissimule rien, ni la joie du tout-petit qui rit à chaque fois qu’il tombe et qu’il se relève avec des efforts cocasses mais finalement fructueux, ni l’embarras de celui qui est soit malhabile soit craintif et qui semble en avoir ras-le-bol avant même d’emprunter le monte-pente dans lequel il pleure à chaudes larmes ou crie à tue-tête. Au pied d’une pente de ski se dévoile à l’observateur attentif un mini-tableau de notre société, un microcosme captivant.

498 –    Dans ses observations sur le Temps présent, à l’entréede l’année 1860, Victor Hugo note ceci : « Ne soyons plus anglais ni français ni allemands. Soyons européens. Ne soyons plus européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. » (Victor HUGO, Choses vues. Anthologie, Paris, Le livre de poche [Classiques, no 32123], 2013 [réimp. 2021], p. 452.)

499 –   Le Burkina Faso, connu jusqu’en 1984 sous le nom de Haute-Volta, a vécu une dizaine de coups d’État – neuf pour être exact, le dixième ayant tourné à la mutinerie inaboutie – depuis son accession à l’indépendances en 1960, le plus récent remontant à dimanche dernier, 23 janvier 2022. L’année précédente, en 2021 donc, la Guinée, également sise en Afrique de l’Ouest, a été le théâtre du renversement du chef de l’État et de son remplacement par un militaire. Au Mali, toujours en Afrique de l’Ouest, des troubles déclenchés en 2020 ont mené la junte militaire à porter au pouvoir, à titre transitoire a-t-on dit, un colonel qui, depuis, reporte sine die la tenue d’élections récemment encore prévues pour le début de cette année.  Ailleurs en Afrique, les choses ne se présentent guère mieux. Alors que les Somaliens et les Éthiopiens s’affrontent de façon tantôt larvée tantôt brutale et que le Tchad et le Cameroun traversent de sérieux et trop souvent meurtriers troubles intérieurs, au Soudan et au Nigeria sévissent des guerres civiles majeures dont on ne parle pratiquement pas en dépit de leur caractère massif tragiquement illustré par un nombre sans cesse croissant de gens déplacés et abandonnés à eux-mêmes avec tout ce que cela implique pour les femmes souvent violées, pour les enfants sous-alimentés, pour tout le monde menacé de maladies diverses en raison notamment de la piètre qualité de l’eau dite potable. Et je n’évoque pas ici les problèmes qui se posent dans la partie arabe de l’Afrique ainsi que dans la fraction africaine du Moyen-Orient. Je n’évoque pas non plus ici les affrontements que vivent les anciennes colonies du Portugal, tels l’Angola et le Mozambique, ou même l’Afrique du Sud où certains semblent tentés de renouer avec les attitudes raciales qu’on espérait avoir éradiquées ou à tout le moins « domestiquées ».

            Curieux paradoxe que la posture occidentale à l’égard de l’Afrique : officiellement et avec raison d’après nombre de spécialistes, l’Occident voit dans l’Afrique le continent de demain, alors que pratiquement, et à tort à mon sens, l’Occident ne semble pas vraiment se préoccuper du sort des Africains. Il est facile d’excuser les pays occidentaux au motif qu’il se soucient prioritairement de la Chine et de la Russie. Cela n’autorise toutefois pas nos dirigeants à négliger des peuples entiers soumis à la famine, victimes du manque d’éducation, engagés souvent malgré eux dans des combats sans issues prévisibles et désespérant de ceux-là – les seuls peut-être – qui peuvent réellement les secourir : les Occidentaux.

500 –   Dans l’une de ses récentes chroniques de l’émission Tout un matin à la radio de la SRC, Chantal Hébert interprétait avec finesse divers sondages qui établissent que les Québécois et les Canadiens en général deviennent de plus en plus intransigeants à l’égard des non-vaccinés. Non seulement en effet cautionnent-ils en grand nombre les frais supplémentaires qu’on pourrait leur imposer mais ils sont de plus en plus nombreux à ne pas s’opposer à des sanctions plus tranchantes (pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement pour de brèves périodes de trois à cinq jours).  Ce qui m’amène à me demander ce qui peut bien expliquer un tel durcissement dans des populations reconnues pour leur tolérance.

            Une fois exclues certaines personnes qui ne peuvent pas être vaccinées, en raison d’un état de santé particulier ou d’un problème psychologique grave comme la bélonéphobie, les individus qui s’opposent à la vaccination le font au nom de motifs intellectuels (par exemple, les libertariens qui refusent qu’on décide quoi que ce soit à leur place), de considérations religieuses (plus ou moins comparables à celles qui amènent les Témoins de Jéhovah à refuser les transfusions sanguines), de convictions complotistes (plus ou moins délirantes) ou sans motifs réfléchis (par souci de se singulariser peut-être). Or tous ces mobiles paraissent, dans les circonstances, d’un individualisme indéfendable aux yeux de gens pour qui il faut savoir faire place aux exigences du bien commun dans des cas de crise comme celle de la Covid-19.

            Lorsque quelques individus agissent de manière considérée par la majorité comme irresponsable, la majorité semble voir ces individus comme des malades, privés temporairement ou en permanence, de jugement. À ce titre, les individus en cause méritent respect et traitement comme toute personne qui souffre d’un trouble d’ajustement au réel, que ce trouble soit transitoire ou chronique. En revanche, quand, comme c’est le cas au Québec, plus d’un demi-million de personnes s’objectent à la vaccination pour l’une ou l’autre des raisons évoquées plus haut, alors la majorité refuse d’assumer ce qui, pour elle, est l’irresponsabilité des autres. Autrement dit, collectivement, nous sommes prêts, semble-t-il, à assumer l’irresponsabilité de quelques-uns mais nous ne sommes pas prêts à tolérer l’irresponsabilité de groupe au-delà d’un certain nombre d’unités. Tout est donc ici question de seuils, ce qui en fin de compte n’est pas très loin d’un des critères utilisés par les autorités de santé publique. Comme quoi l’intelligence collective n’a pas toujours tort !

501 –   Alors âgée de vingt-quatre ans seulement, Marie Uguay, cette poète – disparue beaucoup trop jeune ­ à l’âge de vingt-six ans – écrivait ceci que son extrême sensibilité lui a révélé : « La mémoire de ce que j’ai connu et qui n’est plus me fait très mal. Je voudrais pouvoir toujours revivre ce qui m’a plu. On s’attache aux êtres, aux paysages, aux moments, et vieillir, c’est perdre. » (Marie UGUAY, Journal, Montréal, Boréal 2005 [réédition : Boréal Compact, no 2002, 2015], 17 janvier 1979.)

502 –   L’alimentation aux USA pose des problèmes de santé publique. La chose est connue et documentée. La malbouffe fait l’objet de dénonciations régulières mais, apparemment, peu efficaces. Phénomène étonnant entre tous, les États-Unis – qui produisent plus de fruits et de légumes par habitant que la plupart des autres pays (avec quelques exceptions notables telle la production de kiwis moins élevée chez eux par habitant qu’en Nouvelle-Zélande) – consomment moins de fruits et légumes que les Lettons et les Polonais et bien d’autres peuples dont les Canadiens. Pourtant, les fruits et légumes arrivent à la table des Américains tout comme les céréales, les laitages, la viande ou les sucreries. En fait, on en trouve souvent plus sur la table de la famille américaine que sur celle des familles d’autres pays.

            Comment expliquer cette étrange constatation? Le fait que la production américaine soit exportée pour une très large part n’explique en rien le problème, puisque la production destinée au marché intérieur demeure substantielle et parvient à la table du consommateur en plus grande quantité que dans de nombreux autres pays. La seule explication logique s’impose d’elle-même : les Américains mangent relativement peu des fruits et légumes qu’ils prennent pourtant la peine de se procurer. Et ce comportement a été dûment mesuré. Non seulement le gaspillage alimentaire est énorme au pays de l’Oncle Sam, mais sa répartition se révèle particulièrement significative : les fruits et légumes « représentent 39 % de la nourriture jetée aux États-Unis, contre 17 % pour les laitages, 14 % pour la viande et 12 % pour les céréales. Les chips, l’huile, les sucreries et les boissons sans alcool sont les denrées les moins susceptibles de subir ce sort. » (Eddie RABEYRIN, « Les fruits et légumes, aliments les plus gaspillés aux États-Unis », La Croix, 19 avril 2018 disponible à l’adresse Internet suivante  https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/fruits-legumes-aliments-gaspilles-Etats-Unis-2018-04-19-1200933077). Ces chiffres qui semblent dater demeurent substantiellement les mêmes aujourd’hui encore. Pour s’en convaincre, il n’est que de prendre connaissance des données de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture : https://www.fao.org/home/fr) et de l’APRIFEL (Agence pour la recherche et l’information en fruits et légumes : https://www.aprifel.com/fr/) qui nous apprennent en outre que les fruits et légumes constituent un peu plus de 50% de l’alimentation des Chinois, à peine moins de 50% de l’alimentation des Cubains et même pas 25% de celle des Américains, pourtant le plus riche de ces trois groupes !

            Incroyable paradoxe : bénéficier d’une disponibilité incomparable de fruits et légumes bienfaisants pour la santé et ne pas en profiter alors que, comme je l’ai signalé dans une précédente notule, la moyenne d’âge au décès des Américains baisse et continue de baisser tout comme leur état de santé se détériore. Je veux bien que ce fait s’explique par un manque d’éducation ou par toute autre « bonne » raison, mais ça n’en demeure pas moins un paradoxe hallucinant !

            Surtout alors que 2021 a été proclamée Année internationale des fruits et légumes par la FAO (https://www.fao.org/3/cb2395fr/cb2395fr.pdf) !

30. I. 2022

LXIII– NOTULES (491 à 495) : mes erreurs, hésitations révélatrices, mort et art, information dévoyée, mutations profondes

491 –   Quand je me trompe et qu’on me le dit, je suis ennuyé parce que je suis pris en défaut et que ça me déplaît. Mais j’ai tort de réagir ainsi. Je devrais au contraire me réjouir du fait qu’on m’a aidé à réduire mon ignorance ou, tout du moins, le nombre d’erreurs que je commets.

492 –   Dans la conversation, il y a parfois des hésitations : l’un des interlocuteurs cherche apparemment un mot ou s’arrête à une idée avant et, il faut le souhaiter, en vue de s’exprimer clairement. De telles hésitations induisent parfois des situations délicates. Ce moment d’indécision peut signaler un souci de précision dans l’expression de son point de vue, mais il peut tout aussi bien, hélas! témoigner d’un début d’Alzheimer ou annoncer une autre forme, bénigne ou un peu plus sérieuse, de déclin intellectuel. Réagir adéquatement en un tel cas demande parfois du doigté, surtout si après cet instant d’incertitude l’interlocuteur tient un propos, disons, étonnant.  Relever la chose même avec une infinie délicatesse peut donner lieu à une prise de conscience qui permet de clarifier la discussion en cours, mais cela peut également engendrer un malaise d’autant plus incommodant que personne n’a voulu le provoquer. Inversement, si ne pas réagir en présence d’un énoncé saugrenu peut n’entraîner aucune conséquence, cette absence de réaction peut faire dériver l’échange au point de faire surgir un illogisme patent ou une contradiction grossière ou une absurdité gênante. Dans un scénario de ce genre, il faut espérer que l’humour saura désamorcer le caractère fâcheux de l’incident.

493 –    « C’est une grande chose que de savoir quand on va mourir. On peut s’organiser et faire de son dernier jour une œuvre d’art. »  (Amélie NOTHOMB, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999 [réédition : Paris, Le livre de poche, no 15071, 2002, p. 85.)

494 –   L’information n’est pas l’opinion. Voilà une évidence qui a toutefois tendance à s’estomper lors de certaines émissions de radio ou de télé ou encore dans certains « podcasts » (balados), voire dans divers articles de la presse écrite. Le phénomène n’a rien de nouveau. Il devient cependant notablement pervers par les temps qui courent.  Car, ainsi que je l’ai déjà signalé, la qualité de l’information constitue à l’heure actuelle un des enjeux majeurs de nos sociétés. Or la désinformation, bien qu’elle soit intolérablement perverse, est en un sens un mal relativement facile à dénoncer auprès des esprits accessibles à la réflexion : ou bien on connaît la vérité, et cette dernière constitue l’antidote le plus efficace contre les faussetés; ou bien la vérité n’est pas connue, et alors on peut démontrer qu’il n’y a aucun fondement à soutenir ceci ou cela qui peut-être est vrai mais pourrait tout aussi bien être faux.

            Introduire une opinion dans l’information relève d’une subtilité plus difficilement décelable et révèle un esprit plus pernicieux (dans trop de cas et en dépit des prétendues bonnes intentions inspirant cette pratique). S’agissant des interviews que mènent certains journalistes, la manœuvre consiste à poser une question orientée ou empreinte d’un sous-entendu qui fait son chemin à la façon d’une publicité subliminale. Si l’on dénonce le procédé, l’intervieweur a alors beau jeu de dire qu’il n’affirme rien mais qu’il questionne, tout simplement. La belle affaire !  Ce type d’insinuations se retrouve aussi bien dans la presse écrite que dans les autres médias. La portée délétère de cette manière d’agir provient du respect qu’inspire un journaliste dont on ne se méfie pas précisément dans la mesure même de l’estime qu’il nous paraît mériter. En ce point précis réside le côté méprisant pour l’auditoire d’une pratique que certains journalistes justifient en invoquant l’inaptitude de leurs lecteurs, spectateurs ou auditeurs à comprendre par eux-mêmes les tenants et aboutissants d’une situation complexe.

            Être chroniqueur, c’est jusqu’à un certain point faire métier d’étaler ses vues personnelles. Et c’est bien. Être journaliste, c’est autant que possible relater les faits et s’y tenir. Et c’est nécessaire. Confondre les deux activités, c’est grave.

495 –   « (…) la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d’une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs.

            Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. (…)

            Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.

            On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance (…). Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers (…). » (Michel HOUELLEBECQ, Les Particules élémentaires, Paris, Flammarion, 1998, Prologue [réédition : Paris, J’ai Lu, no 5602, 2010, Prologue, pp. 7-8.)

31. XII. 2021