LXVIII – NOTULES (519 à 524) : Devoir ou profit, prodigieux sentiment d’infériorité, deux attitudes devant l’avortement, nos jeunes intellectuels, la logique de la NRA, la nouvelle division sociale

519 –   « L’homme noble conçoit tout en termes de devoir, l’homme vulgaire de profit. » (CONFUCIUS, Entretiens, IV, 16.)

520 –   Un certain nombre d’États américains s’apprêtent à réduire considérablement, voire à supprimer, l’exercice du droit à l’avortement. En fait, plusieurs de ces États vont plus loin encore (ou, à tout le moins, espèrent aller plus loin encore). Ainsi, quelques-uns d’entre eux souhaitent rendre punissable le fait, pour une femme de leur État, de recourir à l’avortement dans un autre État. Plus : comme il existe une pilule abortive et que ces États tiennent mordicus à empêcher l’avortement, lesdits États se proposent de criminaliser le recours à ce procédé pharmacologique (selon des modalités qui restent à préciser, le contrôle postal notamment). On envisage également de compliquer au possible, sinon d’éliminer complètement, l’emploi de la pilule dite du lendemain. Il y aurait même des projets de loi cherchant à interdire l’usage du condom (ce qui me paraît absolument hallucinant, si c’est bien vrai).

En tout état de cause, ce que révèlent de tels choix me semble relativement clair. Ces législateurs presque exclusivement républicains ne veulent pas vraiment protéger les « enfants à naître », comme ils disent, car ils réduisent au minimum ou suppriment carrément tout ce qui vient en aide à l’enfant une fois né (des allocations aux mères célibataires jusqu’au financement de l’éducation à tous les niveaux en passant par les soins de santé qu’ils veulent ramener à la situation antérieure à l’Obamacare). Je ne crois pas non plus qu’ils veuillent sauvegarder des principes moraux ou religieux, quoi qu’ils en disent (mais je reviendrai sur cet aspect précis dans la notule suivante).

Qui sont les auteurs de ces législations? Ce sont massivement des hommes blancs plutôt sous-employés que sur-employés qui s’en prennent à ceux et celles qu’ils perçoivent non plus comme des compétiteurs mais comme des adversaires, voire des ennemis, dans certains cas même des usurpateurs. Hommes, ils s’en prennent aux femmes non plus uniquement parce qu’elles sont femmes mais aussi parce qu’elles sont, en moyenne, plus instruites qu’eux-mêmes (ce qui est de plus en plus le cas), donc parce qu’elles accèdent de plus en plus facilement au marché du travail alors qu’eux-mêmes y ont de moins en moins facilement accès et parce que, en moyenne, les revenus des femmes ont tendance à augmenter contrairement à ceux de nombreux hommes. Blancs, ils se trouvent à s’en prendre surtout aux femmes noires et latino-américaines (nettement plus nombreuses que les blanches à recourir à l’avortement) mais aussi aux hommes noirs et latino-américains, ce qui répond à leur désir de contrer la montée et surtout la réussite des immigrants (réels ou considérés tels) qu’ils estiment usurper les postes qui, selon eux, devraient leur revenir.

Évidemment, dans la plupart des cas, les législateurs eux-mêmes ne correspondent pas aux traits que je viens de brosser. Mais c’est tout comme. Car ces législateurs tablent sur ces hommes que je viens d’évoquer, sur ces électeurs qui se sentent désemparés, déconcertés, démunis, et ce, non pas d’abord pour les aider mais bien davantage pour se faire élire par eux, quitte à dire n’importe quoi pour atteindre leur objectif et à les entraîner dans n’importe quel bourbier. Et à y entraîner le pays pour lequel ils prétendent vouloir travailler.

521 –   La question de l’avortement devient plus délicate quand elle met en présence des personnes honnêtes mais de convictions différentes. Par exemple, je suis personnellement d’avis qu’il faut laisser aux femmes le droit de décider elles-mêmes d’avorter ou de ne pas avorter, à tout le moins durant les 24 premières semaines de grossesse (mais je ne veux pas entrer ici dans des considérations techniques de nature médicale sur cette période de 24 semaines, car mon propos ne requiert pas cet exercice). Il va de soi qu’un individu convaincu que le fœtus est une personne humaine dotée de pleins droits dès sa conception s’opposera à mon propre point de vue au motif, tout à fait défendable en principe, qu’on n’a pas le droit de tuer un être humain !  Et je ne pourrais pas répondre en toute cohérence que j’ai raison puisque que je laisse à chacune le choix d’avorter ou non, c’est-à-dire la possibilité de ne pas avorter si tel est son choix. Car il serait indéfendable de soutenir que je laisse le choix à chacune de tuer ou non son voisin ou son collègue, c’est-à-dire la possibilité de ne pas le tuer si tel est son choix. Pour faire bref et en clair, en toute cohérence, moi qui suis contre le meurtre et la peine de mort, je ne m’objecte pas à la liberté de choix en matière d’avortement parce que, en fin de compte, je ne considère pas le fœtus comme un être humain doté des pleins droits.

Voilà posé un dilemme en lui-même insoluble : soit tel être est humain soit il ne l’est pas. Il n’y a ici aucune possibilité de négocier une position mitoyenne (tout du moins, si l’on maintient le débat en ces termes). Pratiquement, l’un des deux points de vue l’emportera donc sur l’autre, nonobstant toute conviction métaphysique, toute croyance religieuse, toute considération biologique, tout avis juridique. Ce qui implique, pour le meilleur ou pour le pire, que la décision de société qui doit s’appliquer en pareille matière ne peut être exclusivement laissée à chacune mais doit reposer sur un socle commun, dût-il être imposé par la majorité des personnes habilitées démocratiquement à ce faire. Dans ce cas, un avis juridique se verra conférer préséance sur un ou des avis juridiques différents, ou même contraires, au nom de ce que l’on considère le plus adapté ou le moins préjudiciable à la société. Ainsi, il peut être décidé que nul fœtus n’est humain tant qu’il se trouve dans le sein maternel ou que nul fœtus n’est humain pendant les 24 premières semaines de grossesse, peu importe : à cet égard, il faut et il suffit de convenir d’un critère dont on devra tenir compte par la suite. S’agit-il d’un critère vrai ou faux, justifié ou non ?  Cette question s’applique à tous les critères. C’est d’ailleurs pourquoi, à la fin d’un procès mené conformément à toutes les règles de droit, le résultat est une vérité judiciaire et non pas une vérité factuelle. Les deux peuvent coïncider mais il peut arriver et il arrive de fait qu’elles ne coïncident pas, c’est-à-dire que la vérité factuelle et la vérité judiciaire étant différentes, on ait été témoin (sans le savoir encore) d’une erreur judiciaire qui nous apparaîtra plus tard indiscutable.

La seule autre façon cohérente de soutenir le point de vue que je défends serait de maintenir que seule la personne prioritairement concernée par une grossesse, donc la femme, serait en mesure d’évaluer si le fœtus la menace dans sa vie puisque, en cas de menace de cette nature, l’individu se trouve en légitime défense et a le droit, dans notre régime juridique et selon nos règles morales, d’aller jusqu’à supprimer la source de ladite menace. Ce qui ouvre tout un débat sur le sens de cette proposition. Si la vie de la mère est médicalement, physiquement en danger, le cas est clair. Si sa vie est psycho-socialement en danger, la situation peut être claire pour la femme concernée mais ne le sera pas nécessairement pour une autre personne. Ici, comme dans le scénario précédent, la possibilité d’erreur existe bel et bien. À mon avis, elle est même imparable !  C’est pourquoi, tant qu’à courir la chance de me tromper, j’opte pour une erreur possible (mais non certaine) au bénéfice de la mère.

[Qui souhaite prendre connaissance d’un point de vue assez rarement présenté sur les enjeux éthiques liés à l’avortement pourra lire avec intérêt le récent article de Regina Rini, A Fœtus or a Child? On the Moral Dimension of the Abortion Debate (dans le numéro du 27 mai 2022 du Times Literary Supplement). Pour information, la professeure Rini, du département de philosophie de l’université York, y dirige la Chaire de recherche du Canada en philosophie morale et cognition sociale.]

522 –   Une constatation bien documentée me réjouit vraiment : il existe une vie intellectuelle bouillonnante chez bon nombre de jeunes de chez nous. Cela me rassure, car ces dernières années j’avais le sentiment qu’elle devenait moribonde, la vie intellectuelle chez les jeunes, en dehors de certains cercles relativement fermés. Les ouvrages récents d’Alexis Tétreault, La nation qui n’allait pas de soi. La mythologie de la vulnérabilité du Québec (Montréal, VLB Éditeur, 2022), et d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le Schisme identitaire (Montréal, Éditions du Boréal, 2022) offrent une preuve de cette vivacité réanimée. Je le souligne d’autant plus volontiers qu’on ne pourra certes pas m’accuser de mousser certaines œuvres qui me plairaient spécialement. Car, au contraire, je suis en désaccord total avec le contenu de ces deux livres dont je recommande néanmoins la lecture. Soyons précis : mon désaccord porte non pas tant sur les faits généralement exposés de façon fiable mais sur leur interprétation présentée, à tort selon moi, comme la seule possible ou, tout du moins, comme la plus probablement juste.

J’ai déjà exprimé ailleurs mon point de vue en ces matières et je ne vais pas y revenir maintenant. Ce qu’il faut souligner, c’est la valeur de l’effort intellectuel fourni dans ces deux ouvrages, l’authenticité de la recherche qu’on y voit à l’œuvre, la finesse des analyses qu’on y mène, le souci de rigueur dont les auteurs y témoignent. La discussion est possible avec des penseurs de ce calibre. Ce qu’il faut souhaiter, c’est que l’un et l’autre soient en mesure d’éviter les pièges d’une polémique mal conçue. Polémiquer, c’est stimulant, ça peut en outre se révéler fécond au regard des phénomènes à comprendre, et cela, au-delà des divergences qui opposent plus ou moins gravement des opinants d’orientations ou de sensibilités différentes. Qu’on me comprenne bien ici : je n’ai rien contre la polémique militante visant à promouvoir une cause, voire à convertir un interlocuteur à son propre point de vue. Ce que je regrette, c’est qu’il semble n’y avoir plus sur notre place publique que des tenants de ce type d’échanges alors que, suivant moi, le plus important, en tout cas le plus utile, serait de pratiquer bien plutôt des échanges visant à faire progresser les connaissances et à raffiner les perceptions.

Qu’un historien, un sociologue, un philosophe, un économiste soit souverainiste ou fédéraliste, libéral ou conservateur, de gauche ou de droite, cela ne me pose aucun problème. Mais qu’il le soit alors ouvertement en qualité de partisan déclaré.  En sa qualité de scientifique ou de chercheur, tout individu doit à l’objectivité et à la vérité de contrecarrer autant que possible ses tendances privées pour éviter justement d’être tendancieux au sens le plus précis du terme.

523 –   À la suite de la tuerie d’Uvalde au Texas, la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu aux USA, a réitéré, sous diverses formes, son indéfendable credo. Ainsi, la NRA a-t-elle déclaré que « plus les citoyens sont armés, mieux ils sont protégés » (et qu’il ne faut surtout pas en conséquence viser à réduire le nombre d’armes à feu en circulation, encore moins en interdire l’acquisition). Soyons rigoureux. Les USA sont le pays dont les citoyens sont – et de loin – les plus armés du monde (120 armes à feu par 100 habitants). Conclusion forcée : les USA sont le pays dont les citoyens sont le plus en sécurité.!  À l’évidence, la NRA a raison !!!

524 –   À suivre l’évolution des sociétés un peu partout au monde, à suivre aussi l’évolution qu’on observe à l’intérieur de nombreuses sociétés, j’ai de plus en plus le sentiment que la division la plus préoccupante n’a désormais que bien peu à voir avec la gauche ou la droite, avec le progressisme ou le conservatisme, avec les rôles sexuels masculin ou féminin (ou autres même), avec les possédants ou les prolétaires ou avec toute autre catégorie traditionnellement considérée comme source de clivage. Non pas que ces catégories soient maintenant dépourvues de pertinence mais plutôt parce que deux nouvelles causes de clivage me paraissent de plus en plus envahissantes et de portée de plus en plus globale.

Premièrement, j’en ai déjà traité, il existe une cassure croissante entre les gens informés sérieusement et ceux qui sont victimes d’informations bancales, incomplètes, tendancieuses, voire de désinformation pure et simple. Deuxièmement, on observe un fossé de plus en plus large entre les gens qui attachent de la valeur aux droits de tout être humain et ceux qui ne s’en soucient guère, soit par inconscience soit par opportunisme ou encore, et plus gravement, parce qu’ils se réclament d’une autre philosophie politique.

Ce qui ajoute à ma préoccupation, c’est que ces deux nouveaux facteurs de clivage me paraissent se composer au sens où l’on parle d’intérêts composés et reposer sur des sources de clivage plus anciennes que, dans trop de milieux, on utilise désormais à seule fin d’alimenter ces deux nouvelles dérives au sens où le vieux bois alimente un feu de forêt. Or les intérêts composés et les feux de forêt galopants font des dommages profonds, durables, difficiles à réparer et, surtout, dont on s’aperçoit souvent trop tard qu’ils étaient à l’œuvre depuis longtemps et nous préparaient un avenir pénible dont on ne s’est pas beaucoup soucié lorsqu’il aurait fallu, et ce, à la lumière même de nos multiples expériences historiques.

31. V. 2022

LXVII – NOTULES (513 à 518) : La liberté académique, ingratitude et générosité, l’appât de l’argent, dictateur ou tyran, nos dirigeants et l’écologie, Jürgen Habermas

513 –   On ne me scandalise pas facilement. Mais le projet de loi n° 32, Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire, me scandalise au sens propre, c’est-à-dire qu’il me paraît inexplicable, incompréhensible, pour tout dire irrationnel dans l’univers qui est le nôtre. Dans le monde soviétique des années staliniennes, chacun comprenait qu’il fallait défendre la liberté, universitaire ou autre.  Dans notre société, je n’ai jamais entendu qui que ce soit prétendre qu’on devait l’encadrer, encore moins la contrôler ou, pire, la supprimer. Bien sûr, un certain nombre de « bien-pensants » soutiennent depuis un certain temps qu’on ne devrait pas utiliser tel ou tel terme, par exemple le mot nègre, au motif qu’il s’agit là – comment dire ? –  d’un usage insultant du langage qu’il faudrait donc épurer pour ne blesser aucune sensibilité.  Pour éviter de tomber dans un piège aussi grossier, il suffit d’avoir du jugement et du courage. Côté jugement, posons-nous la question suivante : s’il n’y a pas lieu de valoriser la liberté d’expression dans le milieu universitaire, dans quel milieu pourra-t-on le faire? Côté courage, demandons-nous ceci : tant qu’à refuser de se tenir debout devant des exigences absurdes de political correctness, pourquoi ne pas renoncer tout de go au travail intellectuel rigoureux dont les exigences sont infiniment plus difficiles à satisfaire? Autrement dit, comme le montrent ces truismes en forme de questions, si l’université elle-même, si les universitaires eux-mêmes ne peuvent veiller sur la liberté académique, comme le gouvernement semble le supposer, pense-t-on sérieusement que l’État pourra les y contraindre?

514 –   À la générosité correspond souvent une ingratitude blessante. Des amis me faisaient récemment remarquer qu’ils n’avaient même pas eu droit à un merci discret de la part de personnes à qui ils avaient rendu des services en temps, en énergie, en argent, etc. On ne devrait pourtant pas s’étonner d’un tel comportement.  Aristote, dans la Grèce antique, a déjà remarqué que donner quelque chose à quelqu’un peut amener ce quelqu’un à se sentir redevable, endetté à l’égard de son bienfaiteur, et ce, nonobstant l’intention de ce dernier. S’estimer réduit à la position de débiteur n’a rien pour stimuler la reconnaissance.

515 –   La recherche de l’argent, spécialement dans nos sociétés, est omniprésente et inlassable chez la plupart des gens. On y consacre des trésors d’efforts ou d’ingéniosité, d’escroqueries ou d’esprit frauduleux. La recherche du savoir et la recherche de la justice, quant à elles, ne sont pas aussi répandues et se révèlent généralement bien moins intenses. Si l’on s’en remet aux apparences, la recherche de la paix n’a rien d’aussi vigoureux que la recherche de la domination. De telles constations m’intriguent : pourquoi, semble-t-il, l’être humain est-il porté à investir plus d’énergie dans ce qui, à mes yeux, a moins de valeur? Cette question en dit peut-être plus long sur mes préoccupations personnelles que sur les difficultés objectives auxquelles elle espère renvoyer…

516 –   Les dictateurs et les despotes ne sont pas des tyrans. Ce sont des dirigeants qui emploient des méthodes fortes, parfois violentes et même létales mais qui recourent à ces méthodes pour mettre en œuvre des politiques – fréquemment « tordues » – qu’ils estiment appropriées (trop souvent à tort, cela va de soi). Le tyran, lui, fait la même chose, voire pire encore, mais pour son « bien » personnel : parce que cela lui plaît, parce qu’il estime que sa gloire (fantasmée?) en profitera, parce qu’il s’enrichit de façon colossale, parce que tel est son bon goût ou parce que sa dernière fantaisie le veut ainsi ou encore parce qu’il tient à punir ceux qui ont osé, même à un faible degré, s’opposer ses vues. Le tyran pense d’abord, voire exclusivement à lui-même, alors qu’un dictateur ou un despote peut penser d’abord à d’autres qu’à lui, par exemple à un groupe social particulier (les ouvriers, les non-instruits dont il souhaite améliorer le sort, dût-il pour ce faire abuser de son pouvoir, etc.), à l’ensemble du peuple (auquel il impose avec force des choix « salvateurs », etc.), bref un dictateur ou un despote peuvent être ou se dire dictateur éclairé ou despote éclairé. Et dans quelques cas, ils le sont, au moins pendant un certain temps, par exemple jusqu’à ce que le système qu’ils ont instauré ne dégénère. Je crois que Poutine tient davantage du tyran que du despote ou du dictateur. Sous ce rapport et pour cette raison, il se révèle un dirigeant particulièrement dangereux… et abject. 

517 – Legault avec son troisième lien et la hausse du seuil de nickel tolérable dans l’environnement urbain du port de Québec, Trudeau avec le projet pétrolier de Bay du Nord à Terre-Neuve et l’oléoduc Transmountain dans l’Ouest canadien ne font pas preuve de haute vigilance écologique, c’est le moins qu’on puisse dire !  Heureusement, on peut conserver quelque espoir du côté d’Ottawa, ne serait-ce qu’en raison de la présence de Steven Guilbault qui s’efforcera sûrement de rattraper le coup à la première occasion. Du côté de Québec, le mauvais traitement infligé aux caribous au nom d’une exploitation forestière dont les conditions ont été secrètement renégociées n’autorise aucun optimisme, à brève échéance en tout cas. Car le secret des négociations en dit à lui seul plus long que toute autre considération.

518 –   Jürgen Habermas est un immense penseur. S’appuyant sur la philosophie et sur les sciences sociales et humaines, intégrant l’ensemble de ses connaissances dans une théorie englobante, il s’efforce dans son dernier ouvrage de rendre compte des origines de ce qu’il appelle la pensée post-métaphysique. Intitulé Une histoire de la philosophie, cet ouvrage dont le premier tome, La conciliation occidentale de la foi et du savoir, vient de paraître en français (Paris, Gallimard [NRF Essais], 2021) constitue une entreprise gigantesque. Je tiens ici à signaler la parution de ce livre difficile d’accès pour une raison qui en étonnera plusieurs. Ceux qui ne sont ni des théoriciens des sciences sociales et humaines au sens large – de l’histoire à la psychanalyse, du droit à la science des religions, de la sociologie à l’économique, de l’anthropologie à la linguistique ­– ni des philosophes spécialisés risqueraient de trouver indigeste cette brique monumentale. Pourtant, je recommanderais cet ouvrage à la personne qui voudrait, une fois dans sa vie, faire l’expérience d’accompagner un penseur de haut vol dans sa démarche intellectuelle actuelle. Je préviendrais ce lecteur éventuel des difficultés que lui réserve une telle lecture mais je devrais à la vérité de le prévenir qu’elle lui réserve aussi des joies intellectuelles qui en valent l’effort. Car il s’agira davantage d’étudier que de lire, de répondre à une sollicitation scientifique en quelque sorte plutôt que de s’abandonner à un exposé facile.

30. IV. 2022

LXVI – NOTULES (509 à 512) : Les effets d’une guerre, survivre en Ukraine, des enjeux oubliés, un optimisme à contre-courant

509 –   S’agissant de la guerre en Ukraine et de ses conséquences, les choses peuvent évoluer dramatiquement et à une vitesse folle. Pour l’instant toutefois, il semblerait que Poutine ait insufflé à l’Occident un niveau de motivation inaccessible autrement. Non seulement, l’OTAN se trouve relancée et même confortée dans sa mission mais la solidarité des démocraties paraît connaître un regain inespéré par ceux-là même qui le réclamaient. Les valeurs civilisationnelles qui définissent l’Occident constituent une source d’inspiration renouvelée.  La hausse des prix de l’énergie a atteint un point où des ajustements majeurs deviennent possibles pour lutter contre les changements climatiques. Aucun chef de gouvernement du monde libre n’aurait pu décider par lui-même d’appliquer un tel choc économique à ses concitoyens : augmenter le prix du pétrole à la pompe et vraisemblablement en réduire la consommation, rendre ainsi économiquement viables l’implantation accélérée et le développement hâtif de ressources énergétiques alternatives. La guerre n’est jamais un bien. Mais un certain bien peut naître parfois même d’un très grand mal. La preuve…

510 –   Je suis hanté par la guerre en Ukraine. Pas uniquement ni même principalement en raison des bouleversements dangereux qui affectent les relations internationales. D’abord et avant tout, en raison du choix délibéré d’un homme et de sa nomenklatura, un choix qui entraîne la mort et la destruction en Ukraine, la honte et l’horreur de leurs propres dirigeants chez de nombreux Russes, la souffrance physique ou morale ou les deux chez tous. Et cela pour un enjeu qui n’a de signification que pour quelques illuminés. Car, concrètement, ce qui importe en tout premier lieu et fondamentalement pour l’immense majorité des êtres humains, c’est de vivre et, si possible, de vivre bien. Vivre et non survivre, surtout quand survivre veut dire survivre aux siens et non seulement survivre aux pires exactions.

511 –   La guerre en Ukraine et l’attitude ambiguë de la Chine nous cachent en quelque sorte d’autres problèmes et enjeux majeurs. En Afrique, sévissent de terribles difficultés de sécheresse, d’affrontements militaires, etc., dont on ne parle pratiquement plus alors même qu’on en parlait déjà trop peu. L’Inde, ce géant sous-estimé, vient de confirmer l’orientation du premier ministre Narendra Modi (lors des élections en Uttar Pradesh) dont la politique affiche de bons résultats à certains égards (en économie industrielle, notamment) mais présente par ailleurs des tendances pour le moins discutables (piètre performance en éducation par exemple, xénophobie jusqu’à un certain point, etc.). Le plus sérieux vient du fait que l’équipement militaire de l’Inde provient pour une très, très large part de Russie. Étant donné le conflit indo-pakistanais et l’instabilité croissante dans la région, voilà qui n’est pas rassurant. À la lumière de telles données, on comprend pourquoi l’Inde n’élève pas la voix contre les indéfendables menées russes en Ukraine. Si la Chine et l’Inde se confinent à une diplomatie de la discrétion en un tel cas, l’Occident doit par prudence envisager que de troublantes surprises l’attendent peut-être.

512 –   Envers et contre tout bon sens, je me permets dans le contexte de la guerre en Ukraine, de la recrudescence de l’inflation en Occident, du tsunami d’immigration vers l’Ouest – plus de 3,3 millions de personnes en trois semaines à peu près dans le cas des seuls Ukrainiens ! –, bref en dépit d’une impressionnante marée de difficultés majeures je demeure optimiste. Jusqu’à un certain point évidemment. Mais pourquoi? Parce que, me semble-t-il, il va y avoir des changements sérieux induits par ces problèmes eux-mêmes. Ainsi, Poutine me paraît avoir commencé sa chute. Quelle forme prendra cette chute? Je l’ignore évidemment, mais de son assassinat à son suicide, d’un renversement venu de l’intérieur à un assouplissement qui lui serait imposé (par la Chine?), d’une défaite militaire pure et simple à l’effondrement de l’économie russe, rien ne me semble impossible dans la situation présente.

            D’autre part, les chances que Bolsonaro perde les prochaines élections brésiliennes s’améliorent apparemment de jour en jour; on ne peut jurer de rien en ces matières, bien entendu, mais il s’agit là d’une prévision basée sur des données constatées depuis un certain temps déjà et qui se confirment de sondage en sondage. Du côté de Viktor Orban en Hongrie, les jeux sont loin d’être faits, mais cela même est déjà une victoire puisque ce chef d’État sympathique à Poutine ne peut plus tenir sa réélection pour acquise. Et qui sait? Peut-être sera-t-il battu, ce qui améliorerait la démocratie hongroise. Plus largement, les pays démocratiques dans leur ensemble ont redécouvert l’impérieuse nécessité de protéger leurs valeurs et, jusqu’à présent du moins, ils sont passés de la prise de conscience à l’adoption de mesures concrètes qui leur coûtent mais qu’ils acceptent de payer, ce qui n’est pas rien!

21. III. 2022

LXV– NOTULES (503 à 508) : Les Olympiques, les grands personnages, changements climatiques et personnels, les élites et les manifestants, policiers insultés, Poutine et l’Ukraine

503 –   J’ai de plus en plus de difficulté à reconnaitre la valeur des Jeux olympiques. Je ne parle pas ici de la valeur des athlètes qui, dans la plupart des cas, j’ose le croire, demeurent des personnes intègres. Mais les dirigeants me semblent manifestement indignes. Je préfère parler de personnalités indignes plutôt que corrompues ou, pire encore, de combinards. Non pas que j’exclue la corruption et les combines qu’on a toutes les raisons du monde de supposer souterrainement à l’œuvre mais parce que l’indignité me paraît une déchéance plus profonde encore du fait qu’elle ne fait aucune exception et pervertit tout dès lors qu’elle y voit un avantage. Le corrompu peut accepter de l’argent ou des honneurs et le combinard ne recule pas devant les pires tricheries. Dans aucun de ces deux cas cependant on accepte de fermer les yeux sur des abus allant jusqu’à la suppression des droits et libertés, voire des personnes elles-mêmes. En s’abaissant à un tel niveau d’abjection, on accède à la forme d’indignité la plus accomplie, surtout – si agissant de la sorte – on a le culot de prétendre vouloir éviter toute activité politique. Car il est des circonstances où se taire constitue l’une des pires façons de collaborer, en particulier lorsqu’il est question des droits humains. Ne retiendra-t-on jamais les leçons de l’Histoire?

504 –   La plupart des grands personnages sont de faux grands personnages. Telle est du moins l’impression que je conserve de la vie de la plupart d’entre eux. Hommes ou femmes, ces personnages ont souvent fait de grandes choses. Toutefois, faire de grandes choses et être grand sont deux réalités fort différentes. Qu’il s’agisse de Catherine II de Russie, indiscutablement grande politiquement, ou de Schopenhauer, tout aussi grand philosophiquement, l’une et l’autre présentaient des travers moraux très sérieux quoique fort différents. Il ne s’agit pas seulement ici de reconnaître qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, ce qui est pourtant exact. Montaigne écrivait déjà au XVIème siècle : « Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques. » (Essais, livre II, chapitre 2). Mais il faut voir le contexte où le sage Montaigne s’exprimait ainsi. Il venait tout juste de constater ceci : « Un personnage savant n’est pas savant partout (…). » (Essais, loc.cit.) Autrement dit, ce que l’on est, on ne l’est pas en tous domaines. S’agissant de science, par exemple, chacun convient spontanément que le savant en ceci ne l’est pas forcément en cela. D’où le caractère limité mais parfaitement justifié d’une déclaration comme celle-ci : Marie Curie est une grande savante! Dire que Winston Churchill est un grand homme, c’est s’exprimer beaucoup trop largement. Moi qui suis un admirateur inconditionnel de Churchill comme chef politique en temps de guerre, je sais qu’il avait des défauts terribles (son impérialisme condescendant, voire raciste, entre autres). Ce fut un grand stratège, un politique remarquable… Est-il pour autant un grand homme? Plus grand que beaucoup d’autres, soit !  Mais pas davantage.

505 –   Les changements climatiques appellent d’abord et avant tout des changements personnels. Ce qui, précisément, définit le problème. De fait, il faut repenser tant de choses à la lumière des changements climatiques, surtout il faut réorganiser un si grand nombre d’activités humaines pour tenter de compenser et corriger ces changements qu’aucun leader politique n’y parviendra sans l’appui déterminé et actif de chaque membre de la communauté. Impossible de recycler adéquatement si, à la source, chaque consommateur n’effectue pas un tri approprié. Impossible de réduire le recours aux énergies fossiles si de plus en plus d’automobilistes remplacent leurs voitures par des VUS. Impossible d’éviter la contamination biochimique des eaux si trop peu de patients rapportent à la pharmacie leurs médicaments périmés et les jettent plutôt à la toilette ou aux ordures. Impossible d’alléger l’impact écologique gravement nocif de l’industrie vestimentaire si l’on persiste à renouveler sa garde-robe selon les modes et non selon la fin de vie de ses vêtements. Les voyages aériens superflus, le suremballage, le choix d’aliments provenant de l’autre bout du monde quand il est possible d’en consommer d’origine locale, l’usage quotidien irréfléchi ou inopportun de notre électricité et plus encore de nos eaux potables, le gaspillage éhonté en un mot de ressources qui pourtant se raréfient de plus en plus, voilà qui relève primordialement de ce que je fais, de ce que je choisis, de ce que je planifie. Je suis le premier responsable des conséquences écologiques de mes choix. Comme quelques milliards d’autres humains…

506 –   Les manifestants, fussent-ils camionneurs, n’ont pas tous les torts. Les élites mentent tellement et d’une façon si courante que le scepticisme et la méfiance populaires se répandent forcément. Non pas que les membres de l’élite soient pires, sous ce rapport, que leurs concitoyens. Mais leurs rationalisations étant plus poussées, les déceptions qu’elles engendrent provoquent des réactions plus fortes. N’empêche, on a raison de dénoncer un certain populisme, mais cette dénonciation ne doit pas entraîner la méconnaissance de causes bien réelles de suspicion : les nombreuses promesses non tenues, les multiples rapports « tablettés », les engagements les plus solennels reportés à maintes et maintes reprises, les silences complices, etc.

507 –   Les policiers se maîtrisent à un haut degré devant les insultes. Moi, qui n’aime absolument pas la police, je dois reconnaître que ce comportement commande mon admiration. Je n’aime pas la police comme je n’aime pas l’armée. Les deux sont évidemment indispensables mais chacune demeure un mal… nécessaire.  À mon sens, en tout cas. Les abus policiers et militaires dénoncés ces derniers temps ne comptent pas pour beaucoup dans ma défiance à l’égard de ces deux institutions, mais ils la confortent. La raison de ma défiance tient au fait que policiers et militaires doivent obéir aveuglément. Or l’Histoire montre tragiquement qu’il s’agit là d’un levier extrêmement dangereux et difficile à contrer.

508 –   Je suis sans voix devant l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Depuis quelques heures, cette guerre – ne craignons pas les mots ­– ranime les pires spectres qui hantent l’humanité, ceux des deux grandes guerres de 1914 et de 1939.  Après ces deux gigantesques conflits mondiaux, qu’ont suivis la guerre de Corée, la guerre du Vietnam et de nombreux autres affrontements un peu partout sur la planète, après donc de si nombreux choix belliqueux et sources de malheurs humains insondables, nous voici de nouveau et contre tout bon sens replongés dans des hostilités effroyablement originales. Originales par la capacité absolument dévastatrice des armes actuelles : un arsenal nucléaire d’une puissance des milliers de fois supérieure à celle déployée par les Alliés en 1939-1945, un arsenal biochimique auquel Poutine a déjà eu recours (notamment dans le cas de Sergueï Skripal) et qui s’est considérablement développé depuis, un arsenal informatique déjà testé par Poutine – et avec succès malheureusement ! –  lors de ses interventions en politique intérieure de divers pays et parfaitement en mesure de compromettre des activités essentielles comme les services d’hydro-électricité, les systèmes financiers (bancaires, boursiers et autres), les activités gouvernementales de toute nature (de l’impôt à l’aide sociale, des services de santé aux contrôles aériens, etc.). Originales encore par la persistance inédite des effets délétères des nouveaux instruments d’agression : la contamination des eaux potables, la suppression de la confiance dans les institutions financières et politiques, la corruption de milliards de données informatiques dont nous dépendons tous, le monde cybernétique complètement déstabilisé, etc.

            Contre de telles agressions ou contre leur simple possibilité, l’Occident dispose de très peu de moyens de protection, tout du moins s’il veut éviter de surenchérir en recourant ou menaçant de recourir à des armes identiques, voire plus redoutables encore. Car emprunter le chemin du tit for tat ne saurait qu’envenimer une situation qu’il faut au contraire trouver le moyen d’apaiser. Les sanctions économiques, dit-on, seront de peu d’effet. Alors quoi? Un des espoirs sérieux qui restent appartient au peuple russe lui-même qui ne soutient pas autant qu’on pourrait le croire à première vue ce Vladimir Poutine, assez largement adulé jusqu’à présent mais dont l’étoile commence déjà à pâlir. Si les Russes eux-mêmes opposent une résistance non négligeable à leur agressif leader, si ce dernier se voit contraint de se battre contre un front intérieur – ce qui accentuerait encore les divisions internes à la Russie –, eh bien, dans ce cas la donne pourrait changer. Je ne puis ici entrer dans les détails de telles manœuvres mais pour ceux que la chose intéresse, je me permets de donner le lien qui mène à l’analyse éclairante d’un soviétologue respecté, Arik Burakovsky : https://theconversation.com/putins-public-approval-is-soaring-during-the-russia-ukraine-crisis-but-its-unlikely-to-last-177302?utm_medium=email&utm_campaign=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION&utm_content=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION+CID_b287049403b3120fc1b9efbd69bbba3f&utm_source=campaign_monitor_us&utm_term=Putins%20public%20approval%20is%20soaring%20during%20the%20Russia-Ukraine%20crisis%20but%20its%20unlikely%20to%20last.

            À cet égard, l’Histoire nous a donné une leçon encourageante. La guerre du Vietnam a dû être abandonnée par le président Nixon en raison de l’opposition populaire et des manifestations nombreuses qui ont mis en évidence la volonté d’une majorité nette d’Américains opposés à la poursuite d’une entreprise absurde et mortifère.  Lê Đức Thọ, le chef négociateur nord-vietnamien, et Henry Kissinger, son vis-à-vis étatsunien, ont alors pu – et dû – accélérer la cadence des négociations et ont finalement trouvé un terrain d’entente, un peu humiliant pour les USA mais qui a mis un terme à une opération de tueries stérile. Les Russes, m’objectera-t-on, ne jouissent pas de la liberté d’expression des manifestants américains d’alors, et Poutine peut écraser tyranniquement ses opposants. C’est juste. Mais les Russes sont le peuple qui a payé le plus lourd tribut humain lors de la Seconde Guerre mondiale et ils ne veulent aucunement risquer une autre catastrophe du genre. D’autant moins que plus de 80 % d’entre eux voient d’un très bon œil l’Ukraine (cf. le texte susmentionné de Burakovsky). Suis-je naïf?

27. II. 2022

LXIV– NOTULES (496 à 502) : Abus libéraux, observer les skieurs, patriotisme, l’Afrique et l’Occident, la collectivité et les non-vaccinés, Marie Uguay, fruits et légumes

496 –   Le modèle économique libéral, tel qu’habituellement présenté, ne convient manifestement plus dans un monde où sévit la Covid. Soyons précis : la Covid rend manifestes les limites du modèle économique libéral ainsi pensé. Le profit est nécessaire à la survie des entreprises mais c’est un moyen et non une fin. Quand la planète entière a besoin de vaccins, les entreprises ne peuvent refuser de suspendre leurs brevets. Si elles les maintiennent envers et contre tout, alors elles subordonnent le bien commun à leurs intérêts privés. Or, il faut le rappeler, le capitalisme authentique ne permet pas ce genre d’attitude et va même jusqu’à la condamner explicitement. On pourrait le démontrer de cent façons. Je m’en tiendrai ici à une citation du père du capitalisme le plus pur, Ludwig von Mises, inspirateur des Hayek et Friedman qu’on a d’ailleurs aussi mal lus qu’on a mal lu Mises lui-même : « Aucun système de division sociale du travail ne peut se passer d’une méthode qui rende les individus responsables de leur apport à l’effort conjoint de production. Si cette responsabilité n’est pas traduite dans la réalité par la structure des prix de marché et par l’inégalité de fortune et de revenus qu’engendre cette structure, elle doit être imposée par les méthodes de contraintes directes telles que les pratique la police, » (Ludwig von MISES, L’Action humaine. Traité d’économie, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 305.) Le bien-fondé d’une intervention étatique à l’égard d’un agent économique qui veut échapper à ses responsabilités collectives est ici explicitement reconnu et clairement érigé en principe d’action. Et il est repris sous diverses formes non seulement dans l’œuvre de Mises mais aussi dans celles de Hayek et de nombreux autres théoriciens de l’économie libérale. Dans ces cas comme dans de nombreux autres, plusieurs ne retiennent trop souvent des écrits de penseurs célèbres que les passages qui leur conviennent.

497 –   Au pied d’une pente de ski se découvre tout un monde. On y voit évidemment de véritables sportifs manifestement heureux de se trouver sur des pentes plus ou moins enneigées dans un froid parfois intense. On y voit aussi des conjoints ou conjointes ainsi que des enfants qui accompagnent plus ou moins volontiers les sportifs de la maisonnée : ils n’ont pas l’enthousiasme apparent, à supposer qu’il y ait chez eux une quelconque passion pour les sports de glisse. Quelques adeptes s’affichent avec des vêtements signés et des skis haut de gamme, et c’est à se demander si l’important à leurs yeux est de manœuvrer habilement et avec plaisir sur les pentes ou de défiler avec une indifférence empruntée et un air satisfait. Du côté des jeunes enfants, l’authenticité ne dissimule rien, ni la joie du tout-petit qui rit à chaque fois qu’il tombe et qu’il se relève avec des efforts cocasses mais finalement fructueux, ni l’embarras de celui qui est soit malhabile soit craintif et qui semble en avoir ras-le-bol avant même d’emprunter le monte-pente dans lequel il pleure à chaudes larmes ou crie à tue-tête. Au pied d’une pente de ski se dévoile à l’observateur attentif un mini-tableau de notre société, un microcosme captivant.

498 –    Dans ses observations sur le Temps présent, à l’entréede l’année 1860, Victor Hugo note ceci : « Ne soyons plus anglais ni français ni allemands. Soyons européens. Ne soyons plus européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. » (Victor HUGO, Choses vues. Anthologie, Paris, Le livre de poche [Classiques, no 32123], 2013 [réimp. 2021], p. 452.)

499 –   Le Burkina Faso, connu jusqu’en 1984 sous le nom de Haute-Volta, a vécu une dizaine de coups d’État – neuf pour être exact, le dixième ayant tourné à la mutinerie inaboutie – depuis son accession à l’indépendances en 1960, le plus récent remontant à dimanche dernier, 23 janvier 2022. L’année précédente, en 2021 donc, la Guinée, également sise en Afrique de l’Ouest, a été le théâtre du renversement du chef de l’État et de son remplacement par un militaire. Au Mali, toujours en Afrique de l’Ouest, des troubles déclenchés en 2020 ont mené la junte militaire à porter au pouvoir, à titre transitoire a-t-on dit, un colonel qui, depuis, reporte sine die la tenue d’élections récemment encore prévues pour le début de cette année.  Ailleurs en Afrique, les choses ne se présentent guère mieux. Alors que les Somaliens et les Éthiopiens s’affrontent de façon tantôt larvée tantôt brutale et que le Tchad et le Cameroun traversent de sérieux et trop souvent meurtriers troubles intérieurs, au Soudan et au Nigeria sévissent des guerres civiles majeures dont on ne parle pratiquement pas en dépit de leur caractère massif tragiquement illustré par un nombre sans cesse croissant de gens déplacés et abandonnés à eux-mêmes avec tout ce que cela implique pour les femmes souvent violées, pour les enfants sous-alimentés, pour tout le monde menacé de maladies diverses en raison notamment de la piètre qualité de l’eau dite potable. Et je n’évoque pas ici les problèmes qui se posent dans la partie arabe de l’Afrique ainsi que dans la fraction africaine du Moyen-Orient. Je n’évoque pas non plus ici les affrontements que vivent les anciennes colonies du Portugal, tels l’Angola et le Mozambique, ou même l’Afrique du Sud où certains semblent tentés de renouer avec les attitudes raciales qu’on espérait avoir éradiquées ou à tout le moins « domestiquées ».

            Curieux paradoxe que la posture occidentale à l’égard de l’Afrique : officiellement et avec raison d’après nombre de spécialistes, l’Occident voit dans l’Afrique le continent de demain, alors que pratiquement, et à tort à mon sens, l’Occident ne semble pas vraiment se préoccuper du sort des Africains. Il est facile d’excuser les pays occidentaux au motif qu’il se soucient prioritairement de la Chine et de la Russie. Cela n’autorise toutefois pas nos dirigeants à négliger des peuples entiers soumis à la famine, victimes du manque d’éducation, engagés souvent malgré eux dans des combats sans issues prévisibles et désespérant de ceux-là – les seuls peut-être – qui peuvent réellement les secourir : les Occidentaux.

500 –   Dans l’une de ses récentes chroniques de l’émission Tout un matin à la radio de la SRC, Chantal Hébert interprétait avec finesse divers sondages qui établissent que les Québécois et les Canadiens en général deviennent de plus en plus intransigeants à l’égard des non-vaccinés. Non seulement en effet cautionnent-ils en grand nombre les frais supplémentaires qu’on pourrait leur imposer mais ils sont de plus en plus nombreux à ne pas s’opposer à des sanctions plus tranchantes (pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement pour de brèves périodes de trois à cinq jours).  Ce qui m’amène à me demander ce qui peut bien expliquer un tel durcissement dans des populations reconnues pour leur tolérance.

            Une fois exclues certaines personnes qui ne peuvent pas être vaccinées, en raison d’un état de santé particulier ou d’un problème psychologique grave comme la bélonéphobie, les individus qui s’opposent à la vaccination le font au nom de motifs intellectuels (par exemple, les libertariens qui refusent qu’on décide quoi que ce soit à leur place), de considérations religieuses (plus ou moins comparables à celles qui amènent les Témoins de Jéhovah à refuser les transfusions sanguines), de convictions complotistes (plus ou moins délirantes) ou sans motifs réfléchis (par souci de se singulariser peut-être). Or tous ces mobiles paraissent, dans les circonstances, d’un individualisme indéfendable aux yeux de gens pour qui il faut savoir faire place aux exigences du bien commun dans des cas de crise comme celle de la Covid-19.

            Lorsque quelques individus agissent de manière considérée par la majorité comme irresponsable, la majorité semble voir ces individus comme des malades, privés temporairement ou en permanence, de jugement. À ce titre, les individus en cause méritent respect et traitement comme toute personne qui souffre d’un trouble d’ajustement au réel, que ce trouble soit transitoire ou chronique. En revanche, quand, comme c’est le cas au Québec, plus d’un demi-million de personnes s’objectent à la vaccination pour l’une ou l’autre des raisons évoquées plus haut, alors la majorité refuse d’assumer ce qui, pour elle, est l’irresponsabilité des autres. Autrement dit, collectivement, nous sommes prêts, semble-t-il, à assumer l’irresponsabilité de quelques-uns mais nous ne sommes pas prêts à tolérer l’irresponsabilité de groupe au-delà d’un certain nombre d’unités. Tout est donc ici question de seuils, ce qui en fin de compte n’est pas très loin d’un des critères utilisés par les autorités de santé publique. Comme quoi l’intelligence collective n’a pas toujours tort !

501 –   Alors âgée de vingt-quatre ans seulement, Marie Uguay, cette poète – disparue beaucoup trop jeune ­ à l’âge de vingt-six ans – écrivait ceci que son extrême sensibilité lui a révélé : « La mémoire de ce que j’ai connu et qui n’est plus me fait très mal. Je voudrais pouvoir toujours revivre ce qui m’a plu. On s’attache aux êtres, aux paysages, aux moments, et vieillir, c’est perdre. » (Marie UGUAY, Journal, Montréal, Boréal 2005 [réédition : Boréal Compact, no 2002, 2015], 17 janvier 1979.)

502 –   L’alimentation aux USA pose des problèmes de santé publique. La chose est connue et documentée. La malbouffe fait l’objet de dénonciations régulières mais, apparemment, peu efficaces. Phénomène étonnant entre tous, les États-Unis – qui produisent plus de fruits et de légumes par habitant que la plupart des autres pays (avec quelques exceptions notables telle la production de kiwis moins élevée chez eux par habitant qu’en Nouvelle-Zélande) – consomment moins de fruits et légumes que les Lettons et les Polonais et bien d’autres peuples dont les Canadiens. Pourtant, les fruits et légumes arrivent à la table des Américains tout comme les céréales, les laitages, la viande ou les sucreries. En fait, on en trouve souvent plus sur la table de la famille américaine que sur celle des familles d’autres pays.

            Comment expliquer cette étrange constatation? Le fait que la production américaine soit exportée pour une très large part n’explique en rien le problème, puisque la production destinée au marché intérieur demeure substantielle et parvient à la table du consommateur en plus grande quantité que dans de nombreux autres pays. La seule explication logique s’impose d’elle-même : les Américains mangent relativement peu des fruits et légumes qu’ils prennent pourtant la peine de se procurer. Et ce comportement a été dûment mesuré. Non seulement le gaspillage alimentaire est énorme au pays de l’Oncle Sam, mais sa répartition se révèle particulièrement significative : les fruits et légumes « représentent 39 % de la nourriture jetée aux États-Unis, contre 17 % pour les laitages, 14 % pour la viande et 12 % pour les céréales. Les chips, l’huile, les sucreries et les boissons sans alcool sont les denrées les moins susceptibles de subir ce sort. » (Eddie RABEYRIN, « Les fruits et légumes, aliments les plus gaspillés aux États-Unis », La Croix, 19 avril 2018 disponible à l’adresse Internet suivante  https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/fruits-legumes-aliments-gaspilles-Etats-Unis-2018-04-19-1200933077). Ces chiffres qui semblent dater demeurent substantiellement les mêmes aujourd’hui encore. Pour s’en convaincre, il n’est que de prendre connaissance des données de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture : https://www.fao.org/home/fr) et de l’APRIFEL (Agence pour la recherche et l’information en fruits et légumes : https://www.aprifel.com/fr/) qui nous apprennent en outre que les fruits et légumes constituent un peu plus de 50% de l’alimentation des Chinois, à peine moins de 50% de l’alimentation des Cubains et même pas 25% de celle des Américains, pourtant le plus riche de ces trois groupes !

            Incroyable paradoxe : bénéficier d’une disponibilité incomparable de fruits et légumes bienfaisants pour la santé et ne pas en profiter alors que, comme je l’ai signalé dans une précédente notule, la moyenne d’âge au décès des Américains baisse et continue de baisser tout comme leur état de santé se détériore. Je veux bien que ce fait s’explique par un manque d’éducation ou par toute autre « bonne » raison, mais ça n’en demeure pas moins un paradoxe hallucinant !

            Surtout alors que 2021 a été proclamée Année internationale des fruits et légumes par la FAO (https://www.fao.org/3/cb2395fr/cb2395fr.pdf) !

30. I. 2022

LXIII– NOTULES (491 à 495) : mes erreurs, hésitations révélatrices, mort et art, information dévoyée, mutations profondes

491 –   Quand je me trompe et qu’on me le dit, je suis ennuyé parce que je suis pris en défaut et que ça me déplaît. Mais j’ai tort de réagir ainsi. Je devrais au contraire me réjouir du fait qu’on m’a aidé à réduire mon ignorance ou, tout du moins, le nombre d’erreurs que je commets.

492 –   Dans la conversation, il y a parfois des hésitations : l’un des interlocuteurs cherche apparemment un mot ou s’arrête à une idée avant et, il faut le souhaiter, en vue de s’exprimer clairement. De telles hésitations induisent parfois des situations délicates. Ce moment d’indécision peut signaler un souci de précision dans l’expression de son point de vue, mais il peut tout aussi bien, hélas! témoigner d’un début d’Alzheimer ou annoncer une autre forme, bénigne ou un peu plus sérieuse, de déclin intellectuel. Réagir adéquatement en un tel cas demande parfois du doigté, surtout si après cet instant d’incertitude l’interlocuteur tient un propos, disons, étonnant.  Relever la chose même avec une infinie délicatesse peut donner lieu à une prise de conscience qui permet de clarifier la discussion en cours, mais cela peut également engendrer un malaise d’autant plus incommodant que personne n’a voulu le provoquer. Inversement, si ne pas réagir en présence d’un énoncé saugrenu peut n’entraîner aucune conséquence, cette absence de réaction peut faire dériver l’échange au point de faire surgir un illogisme patent ou une contradiction grossière ou une absurdité gênante. Dans un scénario de ce genre, il faut espérer que l’humour saura désamorcer le caractère fâcheux de l’incident.

493 –    « C’est une grande chose que de savoir quand on va mourir. On peut s’organiser et faire de son dernier jour une œuvre d’art. »  (Amélie NOTHOMB, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999 [réédition : Paris, Le livre de poche, no 15071, 2002, p. 85.)

494 –   L’information n’est pas l’opinion. Voilà une évidence qui a toutefois tendance à s’estomper lors de certaines émissions de radio ou de télé ou encore dans certains « podcasts » (balados), voire dans divers articles de la presse écrite. Le phénomène n’a rien de nouveau. Il devient cependant notablement pervers par les temps qui courent.  Car, ainsi que je l’ai déjà signalé, la qualité de l’information constitue à l’heure actuelle un des enjeux majeurs de nos sociétés. Or la désinformation, bien qu’elle soit intolérablement perverse, est en un sens un mal relativement facile à dénoncer auprès des esprits accessibles à la réflexion : ou bien on connaît la vérité, et cette dernière constitue l’antidote le plus efficace contre les faussetés; ou bien la vérité n’est pas connue, et alors on peut démontrer qu’il n’y a aucun fondement à soutenir ceci ou cela qui peut-être est vrai mais pourrait tout aussi bien être faux.

            Introduire une opinion dans l’information relève d’une subtilité plus difficilement décelable et révèle un esprit plus pernicieux (dans trop de cas et en dépit des prétendues bonnes intentions inspirant cette pratique). S’agissant des interviews que mènent certains journalistes, la manœuvre consiste à poser une question orientée ou empreinte d’un sous-entendu qui fait son chemin à la façon d’une publicité subliminale. Si l’on dénonce le procédé, l’intervieweur a alors beau jeu de dire qu’il n’affirme rien mais qu’il questionne, tout simplement. La belle affaire !  Ce type d’insinuations se retrouve aussi bien dans la presse écrite que dans les autres médias. La portée délétère de cette manière d’agir provient du respect qu’inspire un journaliste dont on ne se méfie pas précisément dans la mesure même de l’estime qu’il nous paraît mériter. En ce point précis réside le côté méprisant pour l’auditoire d’une pratique que certains journalistes justifient en invoquant l’inaptitude de leurs lecteurs, spectateurs ou auditeurs à comprendre par eux-mêmes les tenants et aboutissants d’une situation complexe.

            Être chroniqueur, c’est jusqu’à un certain point faire métier d’étaler ses vues personnelles. Et c’est bien. Être journaliste, c’est autant que possible relater les faits et s’y tenir. Et c’est nécessaire. Confondre les deux activités, c’est grave.

495 –   « (…) la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d’une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs.

            Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. (…)

            Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.

            On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance (…). Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers (…). » (Michel HOUELLEBECQ, Les Particules élémentaires, Paris, Flammarion, 1998, Prologue [réédition : Paris, J’ai Lu, no 5602, 2010, Prologue, pp. 7-8.)

31. XII. 2021

LXII – NOTULES (481 à 490) : La fin d’une vie, l’amour-propre, culture de la stupidité, l’esprit du rire, les qualités de l’Internet, le déclin des USA, la portée de ses occupations, pauvre Venezuela, recul de la soumission aveugle, la vocation cachée de Jean-François Lisée

481 –   De tout temps, les êtres humains s’inquiètent de la mort et de ce qui la suit. Je vois mal pourquoi on peut s’inquiéter de la mort même si je comprends qu’on puisse s’inquiéter de ce qui la suit. À la lettre, la mort n’est rien. Dès l’Antiquité, nombre de penseurs ont reconnu qu’on ne peut faire l’expérience de la mort, puisque le fait même de pouvoir expérimenter quoi que ce soit implique, par définition, la vie. Je peux vivre la mort des autres et anticiper la mienne, mais c’est là une tout autre question. Si, en revanche, je crois fermement qu’une juste rétribution de mes actes suivra mon décès, je peux craindre, à un degré plus ou moins poussé, ce qui m’attend dans « l’au-delà ». Il s’agit assurément là d’un sentiment susceptible de générer une terrible angoisse. Je crois comprendre l’origine et la portée de ce sentiment épouvantable, mais étant moi-même incroyant je soutiens que ce sentiment, réellement éprouvé par certains, demeure objectivement dépourvu de fondement.            

N’empêche, envisager de quitter la vie ne me réjouit pas. Non en raison de ce que l’avenir me réserverait mais à cause du passé que j’ai vécu. Sans doute ai-je été chanceux mais jusqu’à présent je dois convenir que la vie m’a été bonne et que je l’apprécie de plus en plus.  Aussi la perspective de devoir la quitter me paraît-elle actuellement comme une indésirable privation. Privation de quoi? Eh bien! de ces multiples petits et grands bonheurs dont une existence humaine est tissée et même des petits et grands malheurs qui la composent puisqu’en un sens c’est par comparaison à ces derniers que les premiers prennent tout leur relief. Viendra peut-être un jour où, diminué, je ne jouirai plus guère de la vie. Si un tel sort m’échoit, je serai probablement désireux alors de prendre congé de l’existence et j’ose croire qu’il me sera possible d’assurer mon départ dans la sérénité pour mon entourage et pour moi. Mais ce jour-là je laisserai derrière moi un état à nul autre pareil : l’état d’un humain vivant, goûtant les joies de sa vie et davantage encore les joies procurées à d’autres. Au terme de ma course, puissé-je conserver cette attitude qui me permettrait de tourner tout doucement la page finale!

482 –   « Rien de plus sale que l’amour-propre. » (Marguerite YOURCENAR, Feux dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard – Bibliothèque de La Pléiade, 1982, p. 1073.)

483 –    Si l’on en croit Helvétius (1715-1771), la reine Christine de Suède affirmait que « sous un monarque stupide, toute sa cour l’est, ou le devient » » (Claude-Adrien HELVÉTIUS, De l’esprit, II, 3).  Les républicains américains devraient méditer – et longuement – sur cette pensée.

484 –   Le même Helvétius a formulé avec finesse une règle impitoyable : « Le degré d’esprit nécessaire pour nous plaire est une mesure assez exacte du degré d’esprit que nous avons. » Inutile de rappeler ici les remarques acérées qu’a inspirées cette réflexion au malicieux Schopenhauer (voir ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie, II, 3).Et si, nonobstant le récent jugement de la Cour suprême, cette judicieuse observation s’appliquait au public de Mike Ward – et à Mike Ward lui-même – lorsqu’ils rient des handicapés ?

485 –   L’Internet fait l’objet de dénonciations nombreuses et souvent justifiées. Pour ma part, ces dénonciations me laissent souvent mal à l’aise, même lorsqu’elles me paraissent fondées. Sans pouvoir m’appuyer sur des données empiriques vérifiables, j’éprouve le sentiment qu’elles émanent fréquemment de gens qui font vieux jeu, un peu à la manière de certaines personnes âgées qui critiquent le temps présent en référant à un temps ancien idéalisé. Je ne suis pas naïf : l’Internet peut mener à des abus inqualifiables sur lesquels il n’y a pas lieu de revenir. Mais il peut aussi rendre des services irremplaçables. Si les Russes se sont opposés aux abus inouïs de Poutine et de sa nomemklatura, c’est grâce à l’Internet que Navalny et ses collaborateurs ont su habilement utiliser. Il est d’ailleurs révélateur de voir que Poutine et sa clique s’efforcent maintenant de contrôler ce réseau social. Ce scénario survient également en Chine et au pays de Daniel Ortega, entre autres. Si tant de despotes craignent l’Internet, c’est que cet instrument peut leur nuire sérieusement et donc qu’il a ses qualités.

486 –   De nombreuses publications américaines (The Washington Post, The Atlantic, The New York Times notamment) nous ont appris récemment :

  1. que les parturientes américaines meurent plus souvent en couches que les autres femmes des pays de l’OCDE;
  2. que le niveau de numératie est en régression chez les jeunes Américains non par comparaison avec les jeunes Coréens ou Japonais mais par rapport à leur propre performance d’il y a une vingtaine d’années;
  3. que 43 % des étudiants de Harvard fréquentent l’institution non en raison de leurs qualités personnelles mais à cause de la « générosité » de  leurs parents à l’égard de l’université (phénomène au  demeurant observable dans plusieurs autres « maisons de haut savoir »);
  4. que la population en général juge de moins en moins important le respect de la vérité imitant en cela la plupart des dirigeants Républicains;
  5. que l’espérance de vie recule encore et même que ce recul a tendance à s’accélérer;
  6. que les habitudes alimentaires de la majorité restent médiocres et, dans plusieurs États, se dégradent toujours davantage;
  7. que les contenus scientifiques reconnus universellement ne peuvent plus être enseignés dans certains établissements s’ils vont à l’encontre de certaines idées dépourvues de fondement  à moins qu’on accorde à ces dernières une place équivalente aux premières;
  8. que certaines lectures ne sont plus autorisées dans plusieurs maisons d’éducation au nom de considérations si loufoques qu’on ose à peine croire qu’elles ont été effectivement invoquées;
  9. que des livres sont en conséquence bannis des bibliothèques (et ce, même dans des écoles primaires et secondaires);
  10. que les inégalités entre hommes et femmes s’accentuent comme elles s’accroissent entre riches et pauvres;
  11. que les morts par overdose excèdent désormais les 100 000 par année;
  12. qu’on en est rendu, notamment en Floride, à interdire aux écoles d’obliger les élèves à porter le masque même en présence d’une éclosion de covid-19; 

bref, que sous le rapport d’un nombre considérable de paramètres, les États-Unis d’Amérique vivent présentement un abaissement sans précédent dans leur histoire. Car, malgré ses hauts et ses bas, l’histoire des USA a dans l’ensemble marqué des progrès depuis ses débuts jusqu’à récemment. Depuis quelques années toutefois, cet abaissement se généralise et s’intensifie au point qu’il conviendra bientôt, si cette tendance persiste, de parler d’écroulement plutôt que d’abaissement.

487 –   « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es; dis-moi de quoi tu t’occupes, je te dirai ce que tu deviendras. » (GOETHE, Maximes et réflexions, première partie (traduction Sklower, 1842 – disponible à l’adresse internet suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k693695.)

488 –   Dans le moment, le taux d’inflation au Venezuela s’établit à 2 000 % (deux mille – vous avez bien lu) en nette amélioration (!) sur le taux de 2 000 000 % (deux millions – vous avez bien lu) en 2019. Voilà donc deux ans au moins que les Vénézuéliens ne peuvent plus vivre décemment, ce qui explique leur exode massif vers des pays voisins (jusqu’à 5000 personnes par jour d’après le site web de l’Encyclopedia Britannica), la montée en puissance des combinards et autres magouilleurs, l’effondrement des institutions économiques, académiques, hospitalières, judiciaires. Les choses ont atteint ce seuil critique où il n’est même plus possible d’aider le pays tant il est gangrené. Cette situation correspond au sens que revêt l’expression toucher le fond du baril, et elle laisse entendre que seul un coup donné au fond par celui-là même qui coule peut le ramener à la surface.

489 – Décédé dans la jeune trentaine, William Clifford (1845-1879) a pourtant eu le temps de marquer les deux champs auxquels il s’est intéressé, les mathématiques et la philosophie. C’est à lui qu’on doit l’énoncé suivant : « It is wrong, always, everywhere, and for anyone, to believe anything upon insufficient evidence. » (Traduction libre : Il est immoral, en tout temps, partout et pour tout le monde, de croire quoi que ce soit sur la base d’une preuve insuffisante.)  Cet énoncé a donné lieu à des échanges étoffés avec William James (1842-1910), le psychologue et philosophe pragmatiste, qui ne partageait pas ce point de vue au motif qu’il existe des domaines, par exemple la religion et la science, qui ne se recoupent pas et qui relèvent de sphères si différentes de la vie psychique qu’on ne peut légitimement appliquer de façon automatique dans un ordre donné une règle qui s’applique indiscutablement dans un autre ordre. Et le débat n’est pas clos. Dans Pragmatism as Anti-Authoritarianism (Harvard University Press, 2021), un ouvrage posthume de Richard Rorty (1931-2007), il est encore question de cette difficulté à la fois scientifique et éthique.

Je ne veux pas entrer ici dans les tenants et aboutissants épistémologiques d’une telle discussion dont la portée est évidemment considérable tant en science qu’en éthique.  Je veux toutefois signaler que cette discussion permet à Rorty de rappeler et d’expliquer, avec vigueur et avec une netteté succincte, cette idée forte du pragmatisme qui consiste à dire que le recul de la religion n’est qu’un aspect du refus de se soumettre à un critère extérieur à l’humain, que ce critère soit la divinité ou la nature des choses en soi. Autrement dit, s’il n’est plus pensable philosophiquement de se soumettre à des dogmes religieux (c’est-à-dire relevant d’un ordre des choses qui est à la fois incompréhensible et imposé à l’humain), il ne l’est pas davantage de se soumettre à des normes extérieures comme la conformité à la réalité en soi à laquelle nul ne peut avoir accès ou au devoir en soi, quoique Kant en ait dit. En fin de compte, les êtres humains en sont venus à réaliser que le monde en soi n’a pas plus d’existence que la divinité. Ce qui existe, c’est ce qu’on perçoit et ce qu’on perçoit on ne le perçoit qu’à travers les effets concrets qu’on en ressent. Et c’est uniquement sur une telle base que peuvent se construire les consensus humains.

490 –   Avec Le Tricheur et Le Naufrageur, les deux tomes d’un ouvrage au titre général de Robert Bourassa et les Québécois, 1990-1991 et 1991-1992 (Montréal, Boréal, 1994), Jean-François Lisée a fait une œuvre mémorable à maints égards. Cette publication est venue confirmer ce qu’avait déjà démontré Dans l’œil de l’aigle – Washington face au Québec (Montréal, Boréal, 1990) : Jean-François Lisée maîtrise remarquablement l’art d’enquêter sur des faits récents et celui d’exposer ses découvertes et conclusions d’une manière vivante. On pourrait discuter de l’exactitude de tel ou tel fait rapporté ici ou là, mais nul ne peut nier que, dans l’ensemble, le portrait de la période étudiée se révèle exact (sous réserve d’un certain nombre de choses encore inconnues du grand public et qu’on ne peut en conséquence reprocher à l’auteur d’ignorer).  Voilà pour les faits !  S’agissant de leur interprétation, le problème est plus délicat, et je suis de ceux qui voient les choses d’un œil fort différent de celui de Lisée. Ce n’est toutefois pas là ce que je tiens à signaler aujourd’hui et qui relève d’un tout autre registre.

Jean-François Lisée aurait pu devenir un écrivain d’envergure. Il a le sens de la description d’un Balzac et le sens du dialogue d’un Céline. Il a le don de l’image d’un Hugo et le don de la narration d’un Daudet. Il manie le suspense comme un Conan Doyle et développe l’intrigue comme un Dickens. Bien que son langage soit relativement classique et châtié (par comparaison du moins à celui du Michel Tremblay de La Grosse Femme d’à-côté est enceinte), on décèle dans son écriture un pigment typiquement québécois comme on le décèle dans les œuvres de Marie-Claire Blais, auteure pourtant très « française » à sa manière mais indiscutablement de chez nous.  Je ne suis pas sûr que Jean-François Lisée serait capable de créer des personnages comme certains auteurs l’ont fait, tels Gustave Flaubert et David Foster Wallace. Mais je le croirais particulièrement doué pour dépeindre avec justesse une époque ainsi que l’ont fait Robert Musil, Thomas Mann ou Roger Martin du Gard.

D’aucuns pourraient penser que j’exagère… À ces sceptiques, je rappellerai, premièrement, que n’ayant aucun atome crochu avec Lisée et ses opinions politiques, je ne suis certes pas porté à le flatter; en deuxième lieu, que je ne prétends pas qu’il ait un style propre comme Marguerite Yourcenar ou Jacques Ferron; et, troisièmement, qu’il leur faudrait jeter un coup d’œil sérieux aux auteurs que je mentionne avant de disqualifier les rapprochements que je suggère.

On sera heureusement surpris.

28. XI. 2021

LXII – NOTULES (471 à 480) : Récompenser le vol, insatisfaction chronique, plaire et son contraire, l’intimité, malaise incurable, la COP 26, citations, curieuse religion, les classiques, riches et pauvres.

471 –   Les Panama Papers viennent confirmer en l’amplifiant le double phénomène de la fraude fiscale et de l’évasion fiscale. La fraude est évidemment illégale. Quant à l’évasion, bien que techniquement conforme à la loi, elle est immorale pour deux raisons au moins : d’abord, elle permet à qui s’en prévaut de ne pas payer sa juste part des impôts et taxes normalement applicables à son cas et, en second lieu, à l’évidence, elle contrevient à l’esprit de la loi dont elle se targue des respecter la lettre. Mais cela ne suffit pas à satisfaire la voracité de ces richissimes égoïstes. Lorsqu’ils donnent à différents organismes reconnus par le fisc des sommes importantes qui, en réalité, nous appartiennent déjà à nous, les contribuables ordinaires, on leur remet un crédit d’impôt supplémentaire, voire un remboursement en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour ainsi dire, on paie le voleur qui daigne nous rendre un petit peu de notre argent… Décidément, c’est le monde à l’envers!

472 –   Dès l’Antiquité, on a tenté de créer des dispositifs permettant d’aller sous l’eau. Et tout au long des siècles on a perfectionné et transformé ces dispositifs, jusqu’à ce qu’on arrive à la création des submersibles modernes, tels les bathyscaphes et les sous-marins. Ces instruments d’exploration ont été utilisés comme armes, et même comme armes redoutables puisque certains sous-marins portent des têtes nucléaires. De la même façon, on a fait de l’avion un instrument de guerre alors qu’au départ on ne l’avait pas du tout conçu à cette fin. Évoluant de manière comparable, le silex tranchant est devenu poignard, puis épée. Les découvertes tournant autour des bactéries et des virus ont abouti à la création de deux nouveaux arsenaux militaires, le bactériologique et le viral. À peu près tout ce que l’humain a créé et qui pouvait être mis au service de la guerre et de la violence en général s’est effectivement trouvé employé à cette fin. Les robots et les objets télécommandés (drones et autres) ont récemment été ajoutés à cette panoplie d’agents de destruction. À l’instar de la science de l’infiniment petit qui a mené à la bombe atomique, celle des mécanismes intellectuels a mené à l’intelligence artificielle et à toutes les dérives qu’elle rend possible. Deniers gains en date pour les armées de ce monde, les remarquables percées des neurosciences ont déjà permis de raffiner dramatiquement les instruments de guerre psychologique en prenant appui sur les faiblesses inhérentes aux opérations cérébrales humaines dont les ressorts sont de mieux en mieux compris (par exemple, comment susciter l’adhésion aux fake news qu’on veut imposer, etc.). Quel étrange phénomène que celui de l’utilisation à des fins de destruction et de manipulation d’inventions qui peuvent faire tant de bien, et font effectivement tant de bien – comme si le bien ne pouvait pas satisfaire les êtres humains!

473 –   Le désir de plaire constitue une arme à deux tranchants. En vérité, il s’agit probablement là d’une des armes à deux tranchants les plus dangereuses.  Dès le départ, chercher à plaire représente un effort ambigu. Ce faisant, s’agit-il de combler son vis-à-vis en veillant à lui faire un petit ou un grand bonheur ? Ou, au contraire, s’agit-il de se donner à soi le beau rôle en veillant à cultiver son image d’altruiste ?  Il peut évidemment y avoir un peu des deux, selon des dosages variés.  Le problème réside dans ce fait brutal que l’autre ne saura jamais de façon certaine ce qu’il en est.  Quand la confiance règne, l’autre tient pour authentique le désir de plaire de son vis-à-vis. Mais s’il n’y a ne serait-ce qu’un moment de lassitude, le doute s’insinue (ou en tout cas peut s’insinuer) dans le rapport à autrui. Une telle éventualité rend suspect le désir de plaire où l’autre peut – à tort ou à raison – percevoir un côté artificiel dans la manière d’être de son vis-à-vis, un côté forcé, voire stratégique. L’effet recherché aboutit alors à son contraire à peu près exact.  

474 –   L’intimité permet, dans certains cas, de dissiper une telle ambiguïté. Je parle ici non pas d’intimité au sens physique et même sexuel du mot mais selon l’acception du terme qui désigne cette relation empreinte de profondeur intellectuelle et morale caractéristique des liens entre individus qui s’autorisent un accès à l’intériorité l’un de l’autre. Cette mutualité de l’échange ne survient pas spontanément mais découle d’un exercice toujours repris, mieux : d’une attitude sans cesse entretenue, dont le but conscient justement est de s’introduire l’un à l’autre. Cette opération ne va pas sans risque : une telle ouverture implique nécessairement une vulnérabilité lucidement consentie mais dont il serait facile d’abuser.  En cas d’abus, c’est l’échec, c’est l’une des plus amères déceptions qui soient. Dans le cas contraire, c’est une joie profonde, c’est un succès résistant, durable. Et le respect mutuel qui en naît représente peut-être un des rarissimes liens inaltérables qu’il soit possible d’entretenir avec autrui. 

475 –   Comme de nombreuses personnes, je suis extrêmement chanceux. Je suis né dans un pays prospère, paisible et stable. De mes parents j’ai reçu, semble-t-il, en excellent code génétique. Lors de mon entrée sur le marché du travail, on s’arrachait les jeunes diplômés. J’ai pu mener une carrière intéressante. J’ai bénéficié de loisirs multiples et variés. Je jouis toujours d’une excellente santé. Ayant quitté le marché du travail, je bénéficie néanmoins de revenus de retraite supérieurs à ceux de la plupart des êtres humains actuellement en vie, phénomène d’ailleurs fort récent dans l’histoire de l’humanité. En un mot, je retire présentement de la vie des avantages durables et des joies profondes. Pourtant, quand je mange bien, je ne puis m’empêcher de ressentir un vif malaise en songeant à ceux qui – à la lettre – meurent de faim. Évidemment, même si je jeûnais, les affamés ne seraient pas mieux nourris. Pire : je suis bien conscient que, trop souvent, quand on donne à des œuvres caritatives, les sommes d’argent ainsi recueillies aboutissent en fin de compte dans les mains de despotes insensibles, et ce, hélas! souvent dans les pays les plus durement éprouvés. Quand, pour éviter ces viles manœuvres, nos dirigeants offrent des victuailles aux populations dans le besoin, ces aliments sont fréquemment saisis par un groupe politique qui l’utilise comme une arme – létale, ne l’oublions pas – dans un combat où la vie humaine ne semble avoir d’autre valeur que celle du chantage qu’elle rend possible. Ces constats me renversent quand je pense aux moyens gigantesques dont nous disposons pourtant de nos jours. Il n’y a rien à gagner à verser dans la mièvrerie en réfléchissant à ces désastres humains souvent évitables. J’espère toutefois que je demeurerai toujours en mesure de ressentir le malaise dont je parle. Le jour où je ne l’éprouverais plus, eh bien! ce jour-là je crois que j’aurais perdu quelque chose comme ma dignité, je pense que je serais devenu alors un inconscient indécent.

476 –   La COP 26 permettra-t-elle à l’humanité d’emprunter le dur chemin qui mènerait à la sauvegarde du climat et de la nature?  Les pays riches, dont le nôtre, accepteront-ils de faire leur juste et fort exigeante part de l`effort requis à cette fin?  Les super Grands renonceront-il à s’affronter sur le terrain sacré de l’environnement et se résoudront-ils à vivre leurs différends, grands et petits, en des domaines moins menaçants pour notre planète? Chaque Occidental bien nanti voudra-t-il faire quelques sacrifices sans en exiger autant des citoyens du tiers et du quart-monde? Les électeurs des démocraties pousseront-ils leurs leaders à faire le nécessaire? À tout le moins, leur permettront-ils d’adopter les mesures qui s’imposent ? Les médias sociaux veilleront-ils, au moins en ces matières, à bloquer la prolifération des fake news ?  Je ne connais évidemment pas l’avenir. Et malgré toutes ces questions propres à instiller le doute et à inoculer le découragement, voire à provoquer le désespoir, je demeure optimiste – non pas résolument ou béatement optimiste mais humainement optimiste, c’est-à-dire d’un optimisme qui provient ce cette ingéniosité humaine qui nous a faits survivre à tant de complications incroyables et qui s’appuie sur la créativité de notre espèce, cette créativité qui a su si souvent nous surprendre nous-mêmes  aux moments les plus critiques de l’Histoire. L’avenir dira si je suis d’une naïveté puérile ou d’une sagacité réellement clairvoyante.

477 –  On m’a demandé pourquoi je cite parfois des auteurs, connus ou non, au lieu de rédiger une notule « standard ». À vrai dire, je n’ai jamais pris de décision à ce propos. Simplement, il m’arrive parfois de lire une phrase qui me donne à réfléchir et dont j’imagine qu’elle aidera aussi d’autres lecteurs dans leurs pensées. En d’autres occasions, un texte dit beaucoup mieux que je ne le ferais ce que j’avais l’intention d’exprimer : dans ce cas, je le cite en espérant qu’il saura induire chez mon lecteur les idées que je souhaitais évoquer à son intention. Enfin, il m’arrive tout simplement de céder à la beauté d’un énoncé, que cette beauté réside dans la formulation de la réflexion ou dans son contenu, parfois dans les deux ensemble.

478 –   De nos jours, il est de bon ton de dénigrer la religion. Bien que je sois moi-même incroyant, je trouve regrettable cette attitude répandue trop souvent dans les milieux les plus ouverts… en principe. Je n’ignore pas les ravages attribuables à plusieurs religions dans de nombreux domaines : la vie des femmes a été empoisonnée et l’est encore par de nombreuses convictions religieuses; la pensée critique, autonome et scientifique a été et se trouve toujours menacée par quelques crédos théologiques; l’univers politique est contaminé, certains diraient infesté par des vues dites surnaturelles. L’Histoire abonde en exemples de comportements désastreux causés par la religion, sous l’une ou l’autre de ses formes.  Mais on trouve l’équivalent dans de le monde des idées en général. Au nom d’une théorie culturelle des classes sociales, Mao a commis des crimes abominables. En raison de convictions politiques spécifiques, l’ex-URSS a imposé à la science le respect de contraintes aberrantes. Le libéralisme sauvage du XIXe siècle a donné lieu à des abus indicibles, sauf grâce à la plume de génies comme Dickens ou Zola. Des théories anthropologiques de diverses origines ont justifié aussi bien l’esclavagisme que l’eugénisme. Des convictions prétendument fondées scientifiquement font des dégâts indescriptibles chez les gens qui veulent perdre du poids. Et cette triste liste pourrait s’allonger considérablement encore. Pourquoi alors ne pas s’en prendre aussi à tous ces autres secteurs des pratiques humaines? On m’objectera qu’on ne peut ainsi mettre sur un même pied religion, science, théories politiques ou économiques, etc. Et on aura raison, à tout le moins en ce qui concerne les esprits formés, qu’ils soient autodidactes ou résultent d’une éducation formelle plus ou moins poussée. Or, justement, tous ne sont pas dans ce cas : il y a probablement des gens qui ont besoin de la religion pour traverser certaines périodes de leur vie. Mais il y a vraisemblablement plus : le fait religieux relève peut-être de mécanismes humains plus profonds qu’on ne croit. Nos connaissances à cet égard ont moins progressé qu’en d’autres matières, et ce que nous réservent les recherches en cours pourraient mener à quelques surprises. Jusqu`à nouvel ordre, il me semble donc que la prudence s’impose avant de condamner sans appel un phénomène aussi répandu.

479 –   Don Quichotte de la Manche, la Divine comédie, les Contes de Canterbury, l’Iliade et l’Odyssée, les théâtres de Sophocle, d’Eschyle, d’Euripide, de Shakespeare, de Molière, bref le corpus identifié comme classique n’est plus guère enseigné. Indiscutablement, on ne peut tout enseigner, et je conçois sans problème qu’on puisse offrir une formation valable, même si les classiques ne figurent pas au programme (ou y figurent pro forma). Dans notre société, il devient plus urgent, je présume, d’apprendre à coder (informatiquement) que d’apprendre ce qui a fait la grandeur de César, ce qui a stimulé les travaux Copernic, ce qui a rendu possible les Nocturnes de Chopin ou ce que signifiaient au départ les antiques jeux olympiques. Il reste que n’en rien savoir me paraît plus que regrettable : cela me semble tragique. Je ne veux pas reprendre ici le débat dans les termes qui ont entouré la parution de l’ouvrage d’Allan Bloom, L’Âme désarmée. Ce sont là des termes plutôt polarisants qui ont du reste suscité des débats extrêmement vifs (pour les qualifier poliment). De manière plus banale, je veux attirer l’attention sur le fait que les jeunes sont fascinés quand on les entretient de ce genre de choses à la condition que l’on soit soi-même réellement habité par de tels thèmes de méditation. Dans un enseignement dont l’objet est immédiatement pratique – ­ disons la comptabilité –, il est souhaitable que le professeur soit agréable; mais, à la rigueur, s’il est compétent, on se considérera adéquatement servi, même si ses leçons se révèlent parfois pénibles. En revanche, si je ne suis que techniquement compétent lorsque je parle à des jeunes de la guerre du Péloponnèse, ils ne devraient pas tarder à s’endormir. Il y a en effet des domaines où le feu sacré, l’intérêt authentique pour son sujet sont irremplaçables. Dans ces cas, si on agit uniquement en vertu de son sens du devoir et du renoncement, seulement parce que c’est cela qui a été demandé et qu’il faut livrer cette marchandise, les chances de succès se réduisent comme peau de chagrin. On voit ici que rien ne remplace l’enthousiasme, la ferveur ou la passion. Peut-être y aurait-il lieu de concevoir dans cette perspective quelques espaces d’enseignement facultatif, ce qu’on appelle des cours optionnels, mais des cours optionnels réellement offerts à tous… Imposer ce type d’enseignement me paraît une erreur tout comme l’éliminer. En offrir la possibilité représente, je crois, une piste intéressante. Mais est-elle praticable?

480 –   « Il n’y a que deux lignages au monde, comme disait ma grand-mère : c’est l’avoir et le n’avoir pas, » (CERVANTÈS, Don Quichotte de la Manche, II, 20.)

28. XI. 2021

LXI – NOTULES (461 à 470) : Observer, la tendresse, être « nègre », amitié tardive, élections et stabilité, politique et long terme, astuce à deux tours, scrutin et affrontements, Pasteur et la lecture, l’univers numérique

461 –   L’observateur voit d’abord non pas le réel, ni même ce qu’il veut ou peut voir. Ce qu’il voit d’abord, c’est ce qu’il a besoin de voir.

462 –   « Ah, la tendresse! Cet état d’âme qui vous impose de reconnaître vos propres sentiments dans ceux des autres. » (Louis CARON, Le Canard de bois, Montréal, Boréal [Compact, no 11], 2019, p. 95.).

463 –   Ceux qui me connaissent savent que j’ai souvent écrit pour les autres. J’ai donc été un « nègre » – tel est bien l’un des sens officiels de ce terme d’après les dictionnaires – et, à ce titre, j’ai rédigé des livres, des discours, des rapports, des articles (de revue et de journaux), des conférences, des exposés destinés à des comités parlementaires ou à des commissions d’enquête, etc. Je n’ai jamais accepté de rédiger pour autrui des mémoires de maîtrise, des thèses de doctorat ou simplement des devoirs académiques (essais ou dissertations). Au début, je ne soupçonnais pas jusqu’à quel point ce métier de « nègre » était répandu. Entendons-nous : par répandu, ici, je veux dire non seulement qu’il y en a beaucoup (il en existe plus qu’on ne croit!) mais qu’il y a surtout beaucoup de textes écrits par eux, vraiment beaucoup! Et cette conviction de l’existence d’un si grand nombre d’œuvres rédigées par un si grand nombre de « nègres » s’est vue confirmée lorsque j’ai lu ceci : « S’il fallait recenser le peuple des “ nègres ” qui ont prêté leur plume à de plus célèbres qu’eux, depuis que le monde est monde, depuis qu’on publie des articles ou des livres, le continent noir ne suffirait pas à les abriter tous! » (Jean LACOUTURE, De Gaulle, tome I : Le rebelle, Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 132.) Si Lacouture a le sens de l’hyperbole, il reste qu’il touche juste!

464 – Mon ami Raymond est décédé. Notre amitié ne remontait ni à l’enfance ni à l’adolescence, comme c’est souvent le cas. Elle est apparue sur le tard, ce qui lui conférait une couleur particulière. Reposant non pas sur des expériences vécues en commun, mais sur une expérience de la vie projetant un éclairage partagé sur l’existence et le sens qu’on peut lui donner ou lui refuser, cette amitié prenait appui sur des valeurs éprouvées que chacun de nous avait découvertes dans des circonstances qui lui étaient propres. Ainsi, sans en connaître avec précision l’origine, une communauté réelle de sentiments et de convictions s’est fait jour entre nous. Son caractère précieux, repérable à la discrétion tout à fait consciente de nos accords et de nos différences, ne nous échappait pas. Nous en étions sereinement heureux.

465 – Les élections démocratiques parviennent de plus en plus rarement à procurer une majorité au parti politique ou à la personne à qui on demande de gouverner. Dans un tel cas, on songe spontanément à des alliances entre partis pour assurer la stabilité du gouvernement. Que ces alliances prennent la forme d’appuis occasionnels de tel ou tel groupe d’opposition au groupe qui compte le plus de députés ou qu’elles prennent la forme de coalitions formelles importe finalement assez peu.  Le problème qui se pose maintenant plus que jamais, c’est que les opposants ont tendance à se radicaliser toujours plus. Or cette situation a deux effets, entre autres : 1) les vraies alliances deviennent de plus en plus improbables et 2) lorsqu’elles sont possibles, elles ont tendance à durer de moins en moins longtemps, attendu que les bases des groupes alliés tirent chacune de son côté et semblent peu endurantes lorsqu’il leur faut renoncer à divers éléments de leur programme respectif au nom de la stabilité gouvernementale. L’Italie à sa façon témoigne de ce phénomène qui se répand même dans les pays de tradition parlementaire britannique réputés plus « constants » comme le Canada qui a eu ces dernières années de nombreux gouvernements minoritaires d’une durée de 18 à 24 mois en moyenne.

466 –   Au moment même où les alliances entre partis politiques s’imposent de plus en plus et risquent de compromettre la stabilité de la gouvernance, il devient impérieux, au sens le plus strict du mot, de concevoir et de mettre en œuvre des projets de société à long terme. Parmi bien d’autres, tel est le cas du projet de société verte (lutte aux changements climatiques, etc.) à propos duquel l’accord semble enfin unanime chez les spécialistes de ces questions. Il ne sert à rien d’avoir maintenant un gouvernement qui décide de faire ceci ou cela et, son terme complété, d’avoir alors un autre gouvernement qui annule les décisions antérieures ou en prend de nouvelles inspirées par une orientation opérationnelle opposée. Ce qui montre que la stabilité désormais requise ne concerne pas uniquement celle de chacun des gouvernements successifs mais celle des projets de société dont la réalisation relève de la persévérance de l’action gouvernementale sur de longues périodes dans un même sens et en dépit des difficultés qui se présentent, et ce, quoi qu’il en coûte à quiconque. L’expression « le bien commun doit l’emporter sur les intérêts particuliers » revêt en ces matières tout son sens.

467 –   Les élections à deux tours de scrutin constituent sous ce rapport une astuce qui ne remplit plus (ou de moins en moins) sa fonction. Dans ce système, après un premier tour de scrutin, on en tient un second uniquement entre les deux partis qui ont obtenu le plus de votes au premier tour. Comme il n’y a plus alors que deux partis en présence, forcément l’un des deux obtient la majorité des voix exprimées. Mais il s’agit là d’un contexte artificiel au possible, car le premier parti peut n’avoir obtenu, lors du premier tour, que 30% des suffrages, le deuxième 27% disons, alors que les autres partis se partagent le reste. Autrement dit, au second tour, il est tout à fait possible qu’aucun des deux partis en présence ne corresponde au choix d’une majorité d’électeurs et qu’on aboutisse en fin de compte à une majorité obtenue mécaniquement mais dont la plupart des gens ne veulent pas. Le cas de la France illustre assez bien cette situation.  Dans un tel scénario, la majorité est constituée de ceux qui ne veulent pas du gouvernement élu, phénomène évidemment peu propice à une gestion persévérante faisant parfois appel à des décisions à la fois impopulaires et indispensables.

468 –   Le mode de scrutin proportionnel ne semble pas davantage garantir la stabilité désormais nécessaire. Pur comme en Israël ou pondéré comme en Allemagne, ce mode de scrutin peut mener à des situations où il faut des mois pour constituer un gouvernement issu de compromis trop souvent incompatibles avec les objectifs à long terme qu’il importe de poursuivre. À un tour ou à deux tours, majoritaire ou proportionnel, le mode de scrutin peut être ajusté de multiples façons mais il ne pourra jamais, je crois, échapper à cette contrainte incontournable : faire des choix implique que les tenants de ces choix l’emportent sur ceux – même très peu nombreux – qui n’en veulent pas. Ceux-là même qui préfèrent la coopération à l’affrontement doivent convenir que, dans tous les cas envisageables, il y aura des « perdants ». Tout du moins, les choses humaines étant ce qu’elles sont, il est plus que probable qu’il en soit ainsi. Et quand cela survient, il y a danger d’explosions de violence. Or l’Histoire nous montre que la sagesse ne se trouve pas toujours du côté de la majorité (pas plus que de la minorité, au demeurant).

469 –   « (…) on lit les choses pour elles-mêmes et non pour ceux qui les ont écrites; et pour mon compte je me suis toujours senti meilleur, plus humain, moins envieux, moins égoïste, car nous le sommes tous beaucoup trop, après avoir lu de belles pages d’histoire, de littérature, etc… Je voudrais avoir le temps de lire beaucoup. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895, Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition, 1940, lettre à son père fin octobre 1852, p. 295-297.)

470 –   L’univers numérique se signale notamment par sa rapidité, sa fluidité, son caractère passager, voire fugace. Cet univers comporte incontestablement des avantages, mais ne risque-t-il pas de nuire à certaines dispositions comme la persévérance ou la longanimité ? Je ne sous-entends rien ici. Je me questionne tout simplement.

30. IX. 2021

LX – NOTULES (451 à 460) : Pasteur, vaccins et « anti-vax », la monomanie, incompatibilités apparentes, l’«après-démocratie», sourire ou rictus, traduction et ouverture, combat sélectif, science et sagesse politique, échelle d’évaluation

451 – Jeanne-Étiennette Roqui-Pasteur, la mère du fameux Louis Pasteur, était une femme simple mais de bon jugement. Cinq mois avant de décéder, elle écrivait ceci à son fils : « Quoi qu’il arrive, ne te fais jamais de chagrin, tout n’est que chimère dans la vie. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895. Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition [revue et augmentée], 1940, lettre du 1er janvier 1848.)

452 – S’adonnant à des recherches en cristallographie, Pasteur constate que la lumière polarisée est déviée par les cristaux de tartre, ce qui n’est pas le cas avec le paratartre. Par cette découverte de la dissymétrie moléculaire, Pasteur contribue à déterminer la frontière entre le vivant et l’inerte.

Par la suite, ses travaux sur les ferments l’amènent à montrer que la fermentation est un processus de vie issu de la prolifération de micro-organismes vivants, lesquels apparaissent, comme il le démontre, en raison de la concentration de germes (et non par génération spontanée). C’est ce qui permettra à ce savant discret mais persévérant de mettre au point le procédé dit de pasteurisation, toujours utilisé de nos jours dans le conditionnement de divers breuvages, dont le lait.

Concentrant par la suite ses travaux sur les germes infectieux et les maladies qui en découlent – notamment sur la maladie du charbon qui s’en prend surtout aux ovins (moutons, brebis, béliers) mais aussi à d’autres espèces de mammifères, dont l’humain, – il invente le principe de la vaccination par germe atténué (complétant, précisant et peaufinant ainsi le travail de Jenner sur la variole). Dans cette foulée, ayant découvert tour à tour le staphylocoque, le streptocoque et le pneumocoque, Pasteur s’attache tout spécialement au cas de la rage, ce qui l’amène à des essais de traitements de chiens d’abord, ensuite de lapins et, finalement, malgré ses réticences, à l’inoculation d’un jeune garçon qui ne développera jamais la rage même si un animal enragé l’avait mordu à plusieurs reprises, ce jeune garçon devenant ainsi le premier être humain vacciné par germe atténué.

Rejeter la vaccination, c’est refuser le caractère concluant d’une vie de travail et d’expériences scientifiques qu’on peut parfaitement dupliquer pour en mettre en lumière la valeur et la portée salvatrice pour l’être humain. Refuser l’inoculation préventive en cas de pandémie, c’est ou bien un acte grave d’irresponsabilité ou bien un choix attribuable à l’ignorance. On ne peut évidemment pas reprocher cette ignorance à qui en est victime; mais on n’est pas plus tenu de la tolérer qu’on ne tolère les théories antisémites auxquelles d’aucuns adhèrent probablement en toute bonne foi.

453 – Considérée par certains comme une maladie psychiatrique, la monomanie représente pourtant la base apparemment nécessaire de certaines entreprises autrement irréalisables. L’obsession de nombreux scientifiques pour un problème particulier qui a littéralement hanté leurs carrières explique fort probablement leurs succès. Il existe en effet des cas où le dilettantisme ne peut porter les fruits recherchés. Même le hasard, éventuellement source de découvertes majeures, n’y mène que si l’on est prêt à le repérer et à l’interpréter. Voir vraiment ce que l’on a sous les yeux n’est possible que pour l’observateur dûment préparé à déceler ce qui est pourtant perceptible à tous mais que quelques personnes seulement remarquent, que parfois même un seul individu a réellement regardé de manière si attentive qu’il a finalement « vu » ce qui a échappé à tout le monde. L’obsession contribue aussi à cela.

454 – Certaines dispositions paraissent à première vue incompatibles, à tout le moins difficilement conciliables. Et pourtant… Soit le cas de la modestie et de l’ambition. Le langage courant peut laisser croire qu’un ambitieux n’est pas modeste. Et l’expérience montre que, effectivement, plusieurs ambitieux ne brillent pas par leur réserve ou leur discrétion, encore moins par leur effacement ou leur humilité. Mais de quelle ambition s’agit-il dans de tels cas? De celle de la personne qui cherche à paraître, de celle de l’arriviste, de celle de l’amant du prestige et des honneurs. Mais il y a une autre ambition, celle par exemple qui vise intensément, passionnément même, la réalisation d’une œuvre d’art ou l’explication d’un problème scientifique ou la réponse à une question sociale lancinante. Si cette forme d’ambition peut aboutir à des récompenses civiques ou à divers autres honneurs, elle demeure primordialement récompensée par l’atteinte de ses objectifs. Et l’admiration profonde qu’inspirent les gens qui font preuve de ce type d’ambition tient justement à l’œuvre qu’ils ont réalisée, même si aucune reconnaissance sociale ne vient la sanctionner. Gauguin, Kafka, Galilée n’ont jamais manqué d’ambition. De leur vivant, on n’a pas reconnu la valeur de leur œuvre : ils n’ont reçu aucune récompense, au contraire! Une fois morts, lorsque ces honneurs ne pouvaient plus les atteindre, on les a portés aux nues…

455 – La démocratie telle qu’on la connaît depuis quelques siècles est plus que jamais mise à mal. Au point qu’on peut se demander – ou craindre – ceci : ne serait-on pas actuellement en présence d’un phénomène rare et très majeur, en l’occurrence la fin d’un modèle politique? Il ne s’agit pas ici d’exagérer des difficultés qui surviennent normalement dans l’évolution de toutes les formes d’institutions humaines. Il s’agit cependant de ne pas sous-estimer celles auxquelles les démocraties doivent aujourd’hui faire face.

Difficultés provenant de l’extérieur, par exemple de la Chine qui ne se gêne pas pour soutenir que son modèle de gestion étatique nettement plus dirigiste – soyons poli – tient davantage la route que notre modèle plus sensible aux préoccupations citoyennes. En quoi la Chine n’est pas seule, comme le révèle le cas non moins clair de la Russie, entre autres.

Difficultés provenant de l’intérieur aussi, par exemple des États-Unis eux-mêmes dont une large partie des élites (souvent républicaines) et de l’électorat (souvent «trumpiste») travaille activement à miner les fondements démocratiques de l’État. En quoi les USA ne sont pas seuls, comme le révèlent les cas non moins clairs du Brésil de Bolsonaro, de la Hongrie d’Orban, de la Pologne de Morawiecki et de Kaczynski (dans une certaine mesure), de l’Inde de Modi (dans une mesure de plus en plus large), etc.

L’humanité a connu la théocratie (et la connaît encore dans certains pays), la monarchie, la féodalité, la dictature (qui existe toujours dans certains pays), la démocratie… Conceptuellement, je suis incapable de me représenter, dans le moment, ce que pourrait être un nouveau «système politique». Je ne suis cependant pas de ceux qui voient dans la démocratie un système idéal ou insurpassable. Au contraire, je ne vois aucune raison qui, en principe, interdirait que l’évolution des institutions de gestion de nos sociétés se poursuive…

456 – Le sourire incarne à lui seul la polyvalence des êtres humains. On peut avoir un sourire taquin ou un sourire complice : dans ces deux cas, le sourire révèle la connivence. On peut, au contraire, afficher un sourire méfiant ou un sourire dédaigneux : dans ces deux cas, le sourire trahit l’antagonisme. À vrai dire, la gamme des émotions et sentiments que peut exprimer le sourire présente un éventail des plus amples : du doute qu’on nous inspire à la crainte que nous éprouvons, de l’hésitation qui nous envahit à la timidité qui nous pousse à la maladresse, il n’existe probablement pas d’état intérieur que le sourire ne puisse manifester, que ce soit conscient ou non, de notre part. La différence entre le sourire et le rictus n’est donc pas toujours claire, loin de là!

457 – « Traduttore, traditore », affirme l’adage italien : traduire, c’est trahir! Rien de moins! Il y a beaucoup de vrai dans cette maxime commentée ad nauseam. Mais il faut en circonscrire l’étendue. Là où priment la forme, le rythme et la musicalité, la traduction, techniquement possible, ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience vécue grâce à la langue originale. Il est facile de traduire en anglais ou en allemand ou en portugais ces vers de Verlaine (extraits des Poèmes saturniens) :

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

C’est facile, si l’on veut que le lecteur comprenne le sens des mots. C’est difficile, probablement même impossible, si l’on veut traduire ce texte en des termes tels que le lecteur, en plus de comprendre le sens des mots, éprouve la langueur qu’ils inspirent et que la musique des mots et leur agencement nous amènent à ressentir. Ces dernières caractéristiques se trouvent si intimement liée à la forme dont elles proviennent qu’on parvient difficilement à se représenter une forme traduite – forcément autre – qui puisse induire le même effet. Surgit ici une propriété irremplaçable de la musique : son universalité formelle.

Toutefois dès que le texte ne vaut pas d’abord par la musique, la traduction devient praticable, je dirais même nécessaire dans certains domaines. Et je ne fais pas référence ici aux seuls textes à vocation utilitaire, comme un guide touristique ou un livret d’instructions, ou pédagogique, comme un manuel d’histoire ou un traité de géométrie. Je réfère à des œuvres littéraires comme des romans ou à des ouvrages théoriques comme des essais philosophiques, sociologiques, etc. Dans de nombreux cas de ce genre, la traduction s’impose, car la lecture de telles œuvres constitue souvent le chemin privilégié, voire exclusif, qui donne accès aux représentations du monde de penseurs d’autrefois ou à celles d’autres cultures contemporaines.

458 – Le sage sait qu’il faut choisir ses combats. Il faut en refuser certains dont les enjeux ne valent pas le coup ou le coût, il faut en refuser d’autres qui sont perdus d’avance. Les combats qu’il faut choisir de mener, ce sont les combats aux enjeux majeurs, même des combats qu’on risque probablement de perdre, car dans certains cas les pertes encourues en raison du refus de l’affrontement peuvent se révéler bien plus lourdes, en tout cas plus durables, que celles provenant de la défaite. Ceux qui, en Allemagne même, ont combattu le nazisme – en vain dans l’immédiat – ont bien moins perdu que leurs adversaires, tout comme ceux qui, dans l’ex-U.R.S.S., ont combattu le goulag – inutilement sur le coup –.

459 – Si elle veut faire preuve de sagesse elle aussi, la classe politique doit également choisir ses combats. En l’occurrence, cela signifie que certains champs d’affrontements devraient se trouver exclus de l’arène politique. Les dirigeants de tous les partis devraient avoir assez de hauteur de vue pour convenir que certains sujets sont trop importants pour qu’on s’affronte à leurs propos. Le phénomène s’observe déjà à certains égards. Ainsi, nul ne remet en question le droit de vote. On peut différer d’opinion quant à l’âge à partir duquel on devrait exercer ce droit (18 ans ou moins, notamment) ou quant aux modalités des scrutins qui en constituent l’exercice (majoritaire uninominal à un tour, proportionnel, etc.). Mais personne ne remet en question le droit de vote per se. De la même façon, au moment où j’écris ces lignes, il me semble que nul ne devrait mettre en cause la responsabilité humaine dans les changements climatiques ou dans la diffusion de certains virus spécialement contagieux. Je n’invoque pas pour cela la science qui parle ex cathedra, car cette dernière s’est trompée suffisamment souvent pour qu’on demeure prudent devant ses conclusions. J’invoque toutefois la science non dogmatique, qui s’auto-critique, qui ré-évalue ses positions et les ajuste avec l’humilité qu’imposent les faits, qui est d’autant plus forte qu’elle tient toujours compte du réel, quel qu’en soit le résultat. Quand les chercheurs de tous horizons et de sensibilités variées en arrivent à un accord dans ce cadre scientifique, la probabilité qu’ils touchent juste devient si élevée qu’il est irrationnel de résister à leurs conclusions et irresponsable d’agir en ignorant ces dernières. Libéral, conservateur, néodémocrate, bloquiste ou vert, l’appartenance politique ne change rien à l’affaire. En aucun cas, pour ma part, je ne saurais voter pour un parti qui nie un tel principe, car le nier, c’est ouvrir la voie à l’arbitraire. L’enjeu ici est déterminant, car au-delà de telle ou telle politique particulière, c’est la rationalité même de l’acte politique qui est en cause ou, plus tragiquement encore, le peu de rationalité qui reste dans l’acte politique.

460 – L’échelle que nous adoptons pour évaluer la réalité conditionne inévitablement nos jugements. Ce constat n’a rien de bien original. Il entraîne toutefois des conséquences qu’on aurait tort de négliger. Par exemple, si je regarde les changements climatiques à ma petite échelle personnelle, ils n’ont guère d’importance, vu mon âge avancé. Si je réfléchis à ces mêmes changements en considérant un horizon de deux ou plusieurs générations, ils ont une importance décisive attendu les conséquences qui en découleront (sécheresse, migrations massives, submersion de villes côtières entières, etc.) et qui affecteront non seulement la nature mais tous ses habitants, humains et autres. Si je me place à l’échelle de la planète, je peux légitimement penser que, malgré tout, la Nature aura le dernier mot, donc qu’elle sortira victorieuse de tous ces bouleversements, dût-elle pour cela éliminer quelques espèces vivantes, dont l’espèce humaine. Finalement, à mesurer les choses à l’aune du cosmos lui-même, on peut soutenir que rien de tous ces chamboulements n’a réellement d’importance, puisque de toute manière lors du Big Crunch selon ceux qui adhèrent à cette théorie – tout reviendra à une « singularité », comme avant le Big Bang.

Si vous êtes chef de gouvernement, vous devez agir en tenant compte du fait que vous dirigez des citoyens aux vues multiples et souvent incompatibles qui vont de « je m’en fous » à « je n’y comprends rien » en passant par « il y a urgence d’agir » ou par « il est hélas trop tard »… Comment alors trancher dans un sens ou dans l’autre? Pourquoi privilégier telle option plutôt que telle autre? Est-il possible, une fois une décision prise, que tout se passe dans l’ordre et la coopération? Et si non, que faire?

Je reviendrai sur ces questions potentiellement explosives.

31. VIII. 2021