LX – NOTULES (451 à 460) : Pasteur, vaccins et « anti-vax », la monomanie, incompatibilités apparentes, l’«après-démocratie», sourire ou rictus, traduction et ouverture, combat sélectif, science et sagesse politique, échelle d’évaluation

451 – Jeanne-Étiennette Roqui-Pasteur, la mère du fameux Louis Pasteur, était une femme simple mais de bon jugement. Cinq mois avant de décéder, elle écrivait ceci à son fils : « Quoi qu’il arrive, ne te fais jamais de chagrin, tout n’est que chimère dans la vie. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895. Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition [revue et augmentée], 1940, lettre du 1er janvier 1848.)

452 – S’adonnant à des recherches en cristallographie, Pasteur constate que la lumière polarisée est déviée par les cristaux de tartre, ce qui n’est pas le cas avec le paratartre. Par cette découverte de la dissymétrie moléculaire, Pasteur contribue à déterminer la frontière entre le vivant et l’inerte.

Par la suite, ses travaux sur les ferments l’amènent à montrer que la fermentation est un processus de vie issu de la prolifération de micro-organismes vivants, lesquels apparaissent, comme il le démontre, en raison de la concentration de germes (et non par génération spontanée). C’est ce qui permettra à ce savant discret mais persévérant de mettre au point le procédé dit de pasteurisation, toujours utilisé de nos jours dans le conditionnement de divers breuvages, dont le lait.

Concentrant par la suite ses travaux sur les germes infectieux et les maladies qui en découlent – notamment sur la maladie du charbon qui s’en prend surtout aux ovins (moutons, brebis, béliers) mais aussi à d’autres espèces de mammifères, dont l’humain, – il invente le principe de la vaccination par germe atténué (complétant, précisant et peaufinant ainsi le travail de Jenner sur la variole). Dans cette foulée, ayant découvert tour à tour le staphylocoque, le streptocoque et le pneumocoque, Pasteur s’attache tout spécialement au cas de la rage, ce qui l’amène à des essais de traitements de chiens d’abord, ensuite de lapins et, finalement, malgré ses réticences, à l’inoculation d’un jeune garçon qui ne développera jamais la rage même si un animal enragé l’avait mordu à plusieurs reprises, ce jeune garçon devenant ainsi le premier être humain vacciné par germe atténué.

Rejeter la vaccination, c’est refuser le caractère concluant d’une vie de travail et d’expériences scientifiques qu’on peut parfaitement dupliquer pour en mettre en lumière la valeur et la portée salvatrice pour l’être humain. Refuser l’inoculation préventive en cas de pandémie, c’est ou bien un acte grave d’irresponsabilité ou bien un choix attribuable à l’ignorance. On ne peut évidemment pas reprocher cette ignorance à qui en est victime; mais on n’est pas plus tenu de la tolérer qu’on ne tolère les théories antisémites auxquelles d’aucuns adhèrent probablement en toute bonne foi.

453 – Considérée par certains comme une maladie psychiatrique, la monomanie représente pourtant la base apparemment nécessaire de certaines entreprises autrement irréalisables. L’obsession de nombreux scientifiques pour un problème particulier qui a littéralement hanté leurs carrières explique fort probablement leurs succès. Il existe en effet des cas où le dilettantisme ne peut porter les fruits recherchés. Même le hasard, éventuellement source de découvertes majeures, n’y mène que si l’on est prêt à le repérer et à l’interpréter. Voir vraiment ce que l’on a sous les yeux n’est possible que pour l’observateur dûment préparé à déceler ce qui est pourtant perceptible à tous mais que quelques personnes seulement remarquent, que parfois même un seul individu a réellement regardé de manière si attentive qu’il a finalement « vu » ce qui a échappé à tout le monde. L’obsession contribue aussi à cela.

454 – Certaines dispositions paraissent à première vue incompatibles, à tout le moins difficilement conciliables. Et pourtant… Soit le cas de la modestie et de l’ambition. Le langage courant peut laisser croire qu’un ambitieux n’est pas modeste. Et l’expérience montre que, effectivement, plusieurs ambitieux ne brillent pas par leur réserve ou leur discrétion, encore moins par leur effacement ou leur humilité. Mais de quelle ambition s’agit-il dans de tels cas? De celle de la personne qui cherche à paraître, de celle de l’arriviste, de celle de l’amant du prestige et des honneurs. Mais il y a une autre ambition, celle par exemple qui vise intensément, passionnément même, la réalisation d’une œuvre d’art ou l’explication d’un problème scientifique ou la réponse à une question sociale lancinante. Si cette forme d’ambition peut aboutir à des récompenses civiques ou à divers autres honneurs, elle demeure primordialement récompensée par l’atteinte de ses objectifs. Et l’admiration profonde qu’inspirent les gens qui font preuve de ce type d’ambition tient justement à l’œuvre qu’ils ont réalisée, même si aucune reconnaissance sociale ne vient la sanctionner. Gauguin, Kafka, Galilée n’ont jamais manqué d’ambition. De leur vivant, on n’a pas reconnu la valeur de leur œuvre : ils n’ont reçu aucune récompense, au contraire! Une fois morts, lorsque ces honneurs ne pouvaient plus les atteindre, on les a portés aux nues…

455 – La démocratie telle qu’on la connaît depuis quelques siècles est plus que jamais mise à mal. Au point qu’on peut se demander – ou craindre – ceci : ne serait-on pas actuellement en présence d’un phénomène rare et très majeur, en l’occurrence la fin d’un modèle politique? Il ne s’agit pas ici d’exagérer des difficultés qui surviennent normalement dans l’évolution de toutes les formes d’institutions humaines. Il s’agit cependant de ne pas sous-estimer celles auxquelles les démocraties doivent aujourd’hui faire face.

Difficultés provenant de l’extérieur, par exemple de la Chine qui ne se gêne pas pour soutenir que son modèle de gestion étatique nettement plus dirigiste – soyons poli – tient davantage la route que notre modèle plus sensible aux préoccupations citoyennes. En quoi la Chine n’est pas seule, comme le révèle le cas non moins clair de la Russie, entre autres.

Difficultés provenant de l’intérieur aussi, par exemple des États-Unis eux-mêmes dont une large partie des élites (souvent républicaines) et de l’électorat (souvent «trumpiste») travaille activement à miner les fondements démocratiques de l’État. En quoi les USA ne sont pas seuls, comme le révèlent les cas non moins clairs du Brésil de Bolsonaro, de la Hongrie d’Orban, de la Pologne de Morawiecki et de Kaczynski (dans une certaine mesure), de l’Inde de Modi (dans une mesure de plus en plus large), etc.

L’humanité a connu la théocratie (et la connaît encore dans certains pays), la monarchie, la féodalité, la dictature (qui existe toujours dans certains pays), la démocratie… Conceptuellement, je suis incapable de me représenter, dans le moment, ce que pourrait être un nouveau «système politique». Je ne suis cependant pas de ceux qui voient dans la démocratie un système idéal ou insurpassable. Au contraire, je ne vois aucune raison qui, en principe, interdirait que l’évolution des institutions de gestion de nos sociétés se poursuive…

456 – Le sourire incarne à lui seul la polyvalence des êtres humains. On peut avoir un sourire taquin ou un sourire complice : dans ces deux cas, le sourire révèle la connivence. On peut, au contraire, afficher un sourire méfiant ou un sourire dédaigneux : dans ces deux cas, le sourire trahit l’antagonisme. À vrai dire, la gamme des émotions et sentiments que peut exprimer le sourire présente un éventail des plus amples : du doute qu’on nous inspire à la crainte que nous éprouvons, de l’hésitation qui nous envahit à la timidité qui nous pousse à la maladresse, il n’existe probablement pas d’état intérieur que le sourire ne puisse manifester, que ce soit conscient ou non, de notre part. La différence entre le sourire et le rictus n’est donc pas toujours claire, loin de là!

457 – « Traduttore, traditore », affirme l’adage italien : traduire, c’est trahir! Rien de moins! Il y a beaucoup de vrai dans cette maxime commentée ad nauseam. Mais il faut en circonscrire l’étendue. Là où priment la forme, le rythme et la musicalité, la traduction, techniquement possible, ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience vécue grâce à la langue originale. Il est facile de traduire en anglais ou en allemand ou en portugais ces vers de Verlaine (extraits des Poèmes saturniens) :

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

C’est facile, si l’on veut que le lecteur comprenne le sens des mots. C’est difficile, probablement même impossible, si l’on veut traduire ce texte en des termes tels que le lecteur, en plus de comprendre le sens des mots, éprouve la langueur qu’ils inspirent et que la musique des mots et leur agencement nous amènent à ressentir. Ces dernières caractéristiques se trouvent si intimement liée à la forme dont elles proviennent qu’on parvient difficilement à se représenter une forme traduite – forcément autre – qui puisse induire le même effet. Surgit ici une propriété irremplaçable de la musique : son universalité formelle.

Toutefois dès que le texte ne vaut pas d’abord par la musique, la traduction devient praticable, je dirais même nécessaire dans certains domaines. Et je ne fais pas référence ici aux seuls textes à vocation utilitaire, comme un guide touristique ou un livret d’instructions, ou pédagogique, comme un manuel d’histoire ou un traité de géométrie. Je réfère à des œuvres littéraires comme des romans ou à des ouvrages théoriques comme des essais philosophiques, sociologiques, etc. Dans de nombreux cas de ce genre, la traduction s’impose, car la lecture de telles œuvres constitue souvent le chemin privilégié, voire exclusif, qui donne accès aux représentations du monde de penseurs d’autrefois ou à celles d’autres cultures contemporaines.

458 – Le sage sait qu’il faut choisir ses combats. Il faut en refuser certains dont les enjeux ne valent pas le coup ou le coût, il faut en refuser d’autres qui sont perdus d’avance. Les combats qu’il faut choisir de mener, ce sont les combats aux enjeux majeurs, même des combats qu’on risque probablement de perdre, car dans certains cas les pertes encourues en raison du refus de l’affrontement peuvent se révéler bien plus lourdes, en tout cas plus durables, que celles provenant de la défaite. Ceux qui, en Allemagne même, ont combattu le nazisme – en vain dans l’immédiat – ont bien moins perdu que leurs adversaires, tout comme ceux qui, dans l’ex-U.R.S.S., ont combattu le goulag – inutilement sur le coup –.

459 – Si elle veut faire preuve de sagesse elle aussi, la classe politique doit également choisir ses combats. En l’occurrence, cela signifie que certains champs d’affrontements devraient se trouver exclus de l’arène politique. Les dirigeants de tous les partis devraient avoir assez de hauteur de vue pour convenir que certains sujets sont trop importants pour qu’on s’affronte à leurs propos. Le phénomène s’observe déjà à certains égards. Ainsi, nul ne remet en question le droit de vote. On peut différer d’opinion quant à l’âge à partir duquel on devrait exercer ce droit (18 ans ou moins, notamment) ou quant aux modalités des scrutins qui en constituent l’exercice (majoritaire uninominal à un tour, proportionnel, etc.). Mais personne ne remet en question le droit de vote per se. De la même façon, au moment où j’écris ces lignes, il me semble que nul ne devrait mettre en cause la responsabilité humaine dans les changements climatiques ou dans la diffusion de certains virus spécialement contagieux. Je n’invoque pas pour cela la science qui parle ex cathedra, car cette dernière s’est trompée suffisamment souvent pour qu’on demeure prudent devant ses conclusions. J’invoque toutefois la science non dogmatique, qui s’auto-critique, qui ré-évalue ses positions et les ajuste avec l’humilité qu’imposent les faits, qui est d’autant plus forte qu’elle tient toujours compte du réel, quel qu’en soit le résultat. Quand les chercheurs de tous horizons et de sensibilités variées en arrivent à un accord dans ce cadre scientifique, la probabilité qu’ils touchent juste devient si élevée qu’il est irrationnel de résister à leurs conclusions et irresponsable d’agir en ignorant ces dernières. Libéral, conservateur, néodémocrate, bloquiste ou vert, l’appartenance politique ne change rien à l’affaire. En aucun cas, pour ma part, je ne saurais voter pour un parti qui nie un tel principe, car le nier, c’est ouvrir la voie à l’arbitraire. L’enjeu ici est déterminant, car au-delà de telle ou telle politique particulière, c’est la rationalité même de l’acte politique qui est en cause ou, plus tragiquement encore, le peu de rationalité qui reste dans l’acte politique.

460 – L’échelle que nous adoptons pour évaluer la réalité conditionne inévitablement nos jugements. Ce constat n’a rien de bien original. Il entraîne toutefois des conséquences qu’on aurait tort de négliger. Par exemple, si je regarde les changements climatiques à ma petite échelle personnelle, ils n’ont guère d’importance, vu mon âge avancé. Si je réfléchis à ces mêmes changements en considérant un horizon de deux ou plusieurs générations, ils ont une importance décisive attendu les conséquences qui en découleront (sécheresse, migrations massives, submersion de villes côtières entières, etc.) et qui affecteront non seulement la nature mais tous ses habitants, humains et autres. Si je me place à l’échelle de la planète, je peux légitimement penser que, malgré tout, la Nature aura le dernier mot, donc qu’elle sortira victorieuse de tous ces bouleversements, dût-elle pour cela éliminer quelques espèces vivantes, dont l’espèce humaine. Finalement, à mesurer les choses à l’aune du cosmos lui-même, on peut soutenir que rien de tous ces chamboulements n’a réellement d’importance, puisque de toute manière lors du Big Crunch selon ceux qui adhèrent à cette théorie – tout reviendra à une « singularité », comme avant le Big Bang.

Si vous êtes chef de gouvernement, vous devez agir en tenant compte du fait que vous dirigez des citoyens aux vues multiples et souvent incompatibles qui vont de « je m’en fous » à « je n’y comprends rien » en passant par « il y a urgence d’agir » ou par « il est hélas trop tard »… Comment alors trancher dans un sens ou dans l’autre? Pourquoi privilégier telle option plutôt que telle autre? Est-il possible, une fois une décision prise, que tout se passe dans l’ordre et la coopération? Et si non, que faire?

Je reviendrai sur ces questions potentiellement explosives.

31. VIII. 2021

LIX – NOTULES (441 à 450) : Valeurs et soumission, sacrifice et liberté, paradoxale générosité, importance des mots, l’immense Ouellet, lecture et étude, ouverture ou repli, l’espoir, des JO délirants, des médailles «insignifiantes»?

441 – Il faut connaître ses valeurs personnelles pour n’être pas soumis aux valeurs d’autrui.

442 – Qui ne veut pas faire de sacrifices ne saurait protéger sa liberté.

443 – On peut se montrer généreux en donnant à un mendiant pour qu’il cesse de nous importuner. On peut se montrer généreux en donnant du temps, par définition irrécupérable, à une personne qui a besoin de soutien moral. Toutes les générosités ne sont pas identiques. En fait, toutes ne sont pas vraiment généreuses.

444 – « Les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas. » (Gisèle HALIMI [avec Annick COJEAN], Une farouche liberté, Paris, Grasset, 2020.)

445 – Fernand Ouellet, cet immense historien, est décédé en juin dernier, à l’âge vénérable de 94 ans. Bon nombre d’historiens le méprisent parce qu’il a osé soutenir une thèse qui leur répugne, à savoir que la Conquête n’explique probablement pas ou du moins pas complètement les déboires subséquents du peuple canadien-français. Bien qu’il soit impossible ici d’évaluer de manière élaborée la position respective des uns et des autres en la matière, un fait demeure que même ses adversaires les plus déterminés reconnaissent dès lors qu’ils savent faire preuve du minimum d’objectivité qu’on est en droit d’exiger de chacun : Ouellet a fait un travail colossal d’exploration de nos archives socio-économiques, un travail sans équivalent réellement comparable jusqu’à présent. Il n’est que de lire son Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850. Structures et conjoncture (Montréal, Fides, 1966 [et éditions ultérieures en format de poche]) pour s’en convaincre. De la même manière, on pourra apprécier sa lucidité historique en revoyant l’entrevue qu’il a accordée à Gilles Gougeon de la Société Radio-Canada à propos de Louis-Joseph Papineau (consulter sur You Tube le lien Fernand Ouellet historien). Cela dit, Ouellet lui-même était le premier à dire que son travail appelait des recherches encore plus poussées et que, éventuellement, ses interprétations pourraient s’en trouver nuancées, voire revues. On reviendra aux travaux de Ouellet dont il faut au moins lire Le Bas-Canada, 1791-1840. Changements structuraux et crise (Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1976).

446 – Il existe plusieurs types de lecture. La plus exigeante, et la plus comblante, pour moi, c’est celle que j’appelle la lecture-étude. À la différence de la lecture documentaire, elle ne vise pas uniquement à recueillir des renseignements comme lorsqu’on lit son quotidien ou son hebdomadaire préféré. Elle cherche à comprendre les informations en profondeur. Contrairement à la lecture de divertissement, elle ne fait aucune place au page-turning. Elle cherche non pas la détente que procure la solution de l’énigme comme lorsqu’on avale un polar; mais plutôt elle espère maintenir la tension qui permet de rester à l’affût de l’explication souvent difficile du phénomène soumis à son regard critique. Elle n’est pas non plus d’abord sensible à la forme comme la lecture proprement littéraire, bien qu’elle sache l’apprécier. Elle se préoccupe surtout de l’exactitude des observations, de la valeur explicative des analyses, de la rigueur de la réflexion, bref elle cherche à apprendre de la manière la plus fiable possible en comparant les points de vue opposés ou différents quand il y en a, en vérifiant dans certains cas les sources invoquées, en alimentant d’idées plus ou moins originales selon les auteurs consultés sa propre réflexion jusqu’à ce qu’elle parvienne à une perspective cohérente et fondée sur le sujet examiné. Toutes les formes de lecture procurent un bénéfice. La lecture-étude, plus austère, plus lente, plus longue se révèle aussi particulièrement exigeante, d’une exigence qui s’apprécie au degré de bonheur intellectuel qu’elle suscite.

447 – Souvent, les personnalités françaises ne sont pas, techniquement parlant, françaises. Paul Robert, le lexicographe et père du fameux dictionnaire Le Robert, si célèbre et si célébré, est en vérité un Algérien. Maurice Grévisse, auteur du Bon Usage etgrammairien réputé – et à juste titre – est Belge de même que son successeur André Goosse. Milan Kundera, peut-être le plus grand écrivain de langue française actuel, est un Tchèque. Jean-Jacques Rousseau, qui incarne la philosophie française, est un Suisse. Manuel Valls, ex-premier ministre de l’Hexagone, est un Espagnol. Cette liste qu’on pourrait prolonger illustre à merveille la valeur de l’ouverture et de l’accueil. Il n’est pas inutile de rappeler cet élément de la grandeur alors même que des forces de repli, voire de rejet, sont à l’œuvre, non seulement en France d’ailleurs mais un peu partout au monde, y inclus chez nous.

448 – « L’espoir est indéracinable! Et la source de cet espoir est une : l’instinct de vie, qui résiste sans aucune logique à l’idée effroyable que nous sommes tous condamnés à périr sans laisser de traces. » (Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Julliard/L’Âge d’homme [Pocket, no 2272], 1983, première partie, 17, p. 88.)

449 – Les Jeux olympiques vont coûter 30 milliards de dollars! Trente milliards pour quelques jours dont presque personne ne gardera un souvenir précis. Trente milliards en plein changements climatiques qui entraînent des sécheresses sans précédent et qui vont provoquer une crise alimentaire incomparable en de nombreux pays. Trente milliards qui vont dans les poches de qui? Quelques poignées de dollars seulement seront remises aux fédérations sportives représentées à ces Jeux, quelques rares médailles qui coûtent bien peu en comparaison des déboursés globaux seront attribuées à un pourcentage négligeable des athlètes participants, un certain nombre de ces derniers – c’est déjà prévu – ayant pour principal mérite d’avoir trouvé le moyen d’échapper aux contrôles antidopage. Comment peut-on encore sérieusement défendre une entreprise d’un gigantisme pathologique qui n’a plus rien à voir avec l’esprit qui a inspiré les jeux depuis des lustres et qui n’accorde manifestement plus la première place aux sportifs eux-mêmes?

450 – Et même lorsque les JO s’occupent des sportifs en décorant les lauréats de médailles officielles, ils trouvent le moyen de donner dans le ridicule le plus complet. À la course, par exemple, il n’est plus rare qu’un athlète l’emporte sur son concurrent par un, deux ou trois centièmes de seconde. Un telle différence, imperceptible à l’œil humain, n’est décelable que par des appareils électroniques sophistiqués. Comment, dans ces conditions, justifier l’attribution du bronze au troisième et le refus de toute reconnaissance au quatrième (que le premier lui-même n’a peut-être devancé que par ¾ de seconde) ? Les individus qui prennent part aux épreuves olympiques méritent souvent notre admiration. Le « système » que sont devenus les JO ne m’inspire plus rien sinon une forme de dégoût… que j’ai bien peur d’éprouver à bon droit !

27. VII. 2021

LVIII – NOTULES (431 à 440) : Vénalité universitaire aux USA, deux nouvelles guerres, la criminalité morale, les travailleurs agricoles étrangers, devoir dire non, craindre de dire non, vérifier les faits, le vrai bien commun, naissance réelle, jeunesse et préjugés

431 – La vénalité est scandaleusement répandue dans les universités américaines. On n’ose guère y recaler le fils ou la fille de donateurs importants. On observe des phénomènes analogues partout au monde, y inclus à la prestigieuse London School of Economics dont le directeur, Howard Davies, a dû démissionner tôt en 2021 après que la LSE – dont le fils Kadhafi est diplômé – eût reçu 300 000 £, donc près de 500 000 $ CAN, du Lybien Saïf al-Islam (voir La Presse Internet, le 21 novembre 2011, 14h42 et https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/la-libye-apres-kadhafi/201111/21/01-4470118-saif-al-islam-kadhafi-lami-embarrassant-de-londres.php). Aux USA, en règle générale, on ne démissionne pas pour si peu. À l’occasion, on accuse les organisateurs de réseaux de faussaires de résultats académiques de « vendre » – par leurs manœuvres évidemment illégales – l’admission d’enfants riches dans les universités américaines les plus réputées. Il arrive même qu’on obtienne leur condamnation, surtout si les sommes versées en pots-de-vin frappent l’imagination. William Singer, un faussaire particulièrement renommé et donc recherché, affichait des honoraires allant de 200 000 $ américains à 6,5 millions de $ américains (voir à ce sujet le site Internet https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1157924/actrices-americaines-inculpees-corruption-admission-universite). Sous ce rapport, la différence majeure entre les USA et les autres pays tient à ceci que les Américains sont très ouverts à ce genre de tactiques. Les enfants qui en bénéficient sont même fréquemment au courant ( ! ), n’en sont guère honteux et sont de toute façon très rarement poursuivis. Les parents le sont davantage, mais seulement la fraction des parents qu’on parvient à inculper (et à faire condamner éventuellement). Ce que regrettent ces parents d’ailleurs, ce n’est pas d’avoir triché mais d’avoir été pris par opposition à ceux, plus chanceux ou plus « habiles », qui ont pu traverser sans dommage les mailles du filet. Quant aux dirigeants universitaires plus ou moins compromis dans de telles magouilles, on ne les inquiète à peu près jamais au motif que ces fraudes sont si nombreuses et si variées dans leurs opérations d’escroquerie qu’on ne saurait les empêcher toutes. Cette admission ne constitue-t-elle pas en elle-même un véritable comble?

432 – Nous sommes en guerre contre les changements climatiques et contre le virus de la Covid-19 ainsi que de nombreux autres, les uns connus (e.g., la grippe) les autres inconnus. Cette situation impose une gestion des risques prenant en compte la théorie du connu et de l’inconnu dont Ugo Panizza fournit un bon exposé ( voir «Développement financier et croissance économique : les connus connus, les inconnus connus et les inconnus inconnus »,  Revue d’économie du développement, De Boeck Université, 2014, vol. 22 (2), pages 33-66) et dont Mark Carney fournit une illustration de l’application opérationnelle (voir Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 300-339 et, spécifiquement, p. 322-326). Il y a toutefois un hic et un hic majeur : nos États ne consacrent même pas des sommes correspondant à une fraction significative de leurs budgets militaires à la recherche et au développement dans ces domaines désormais stratégiques et ils en consacrent encore moins à la mise en œuvre des mesures requises. Jusqu’à nouvel ordre, faut-il espérer…

433 – Certains actes peuvent à mon sens être déclarés criminels même s’ils ne contreviennent à aucune loi. À aucune loi positive, s’entend, c’est-à-dire à aucune loi édictée par une autorité légitime. Car ils peuvent contrevenir – et gravement – à une loi morale, donc à une loi qui édicte ce qui est bien et ce qui est mal à la lumière de distinctions que tout être raisonnable considère comme appropriées (à tout le moins pour une société donnée, sinon pour l’ensemble de l’humanité – mais je ne veux pas entrer ici dans cette discussion kantienne). Devant ces actes que j’appelle des « crimes moraux », nos sociétés ignorent comment se comporter. Prenons le cas des billionaires, voire des trillionaires américains qui ne paient aucun impôt. Ils ne paient rien au fisc justement parce qu’ils recourent à toutes les dispositions légales qui s’appliquent à leurs cas. On ne peut tout de même pas leur reprocher de respecter la loi. Et pourtant, chacun sent bien qu’il y a quelque chose d’essentiellement inacceptable, voire de condamnable dans une telle situation, puisque ces richissimes personnages utilisent comme tout le monde des tas de biens publics financés par la collectivité (autoroutes, aqueducs, aéroports, etc.). Même Warren Buffet, l’un de ceux qui profitent de cet état de choses, a reconnu publiquement que ça n’a aucun sens et que c’est injuste au regard de la contribution exigée de chaque citoyen (il prenait alors l’exemple de sa propre secrétaire qui paie, elle, sa part). Dans des cas de ce type, il faudrait pourtant des sanctions. Après tout, les gens qui agissent ainsi paient des fortunes à des comptables, avocats et fiscalistes pour qu’ils dénichent et exploitent toutes les failles des législations et réglementations fiscales, toutes les possibilités d’esquiver l’impôt et les diverses formes de taxation, en un mot pour qu’ils se dérobent à leur obligation citoyenne d’assumer la part du fardeau fiscal qui leur revient. Agissant ainsi et bien que respectant la lettre de la loi, ils se comportent en mauvais citoyens. Pour cette raison, de tels citoyens devraient être frappés d’« atimie morale ». Dans la Grèce antique, l’atimie consistait en une privation, totale ou partielle, de durée variable, des droits civiques, c’est-à-dire des droits qui reviennent d’office au citoyen digne de son statut de citoyen. Je ne veux pas qu’on aille jusque-là, et c’est pour ça que je parle d’« atimie morale », donc d’une déclaration infamante qui n’entraînerait aucune peine financière ou carcérale mais qui proclamerait l’indignité d’un citoyen en tant que citoyen. Nos sociétés reconnaissent la dignité particulière de certains citoyens en les honorant de la médaille du courage, par exemple, ou d’autres honneurs. Pourquoi ne pas recourir à un procédé analogue dans le cas contraire? À moins qu’on estime préférable de fermer les yeux sur les infamies ? Ou qu’on se résolve enfin à corriger les lois et règlements applicables en l’espèce ?

434 – Au moment où éclatait le scandale des Productions horticoles Demers, j’ai été blessé de voir comment l’entreprise logeait ses travailleurs étrangers, souvent des Guatémaltèques hispanophones unilingues et donc vulnérables. Et au même moment, j’ai lu ceci sous la plume d’un des plus grands banquiers du monde : « Quand tout sera terminé, les compagnies seront jugées sur ce qu’elles ont fait durant la crise. Comment ont-elles traité leurs employés, leurs fournisseurs et leurs clients? Lesquelles ont partagé? Lesquelles en ont profité? Lesquelles ont tenu le coup? Lesquelles ont démissionné? » (Mark CARNEY, Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 260. Traduction libre.) Cette citation, comme c’est souvent le cas, ne s’applique pas parfaitement aux agissements des « Tomates Demers ». Mais elle donne à réfléchir…

435 – Le temps de dire non approche à grands pas. Car nous arrivons au point où notre société ne pourra plus mettre les fonds demandés à la disposition des personnes, organismes (privés ou publics) et causes multiples qui les sollicitent. Les infirmières et infirmiers sont honteusement sous-rémunérés et inhumainement traités en raison de leurs conditions de travail. Il en va de même pour les puéricultrices en CPE. Les infrastructures se trouvent dans un état interdisant qu’on retarde les correctifs indispensables. Le milieu de l’éducation crie famine depuis trop longtemps. En dépit de la privatisation qui n’ose pas s’identifier pour ce qu’elle est, les services de santé continuent à commander des déboursés délirants, en particulier du côté des entreprises pharmaceutiques et des médecins que rien ni personne jusqu’à présent n’a pu ramener au bon sens le plus élémentaire. Les universités ne disposent plus des ressources qui leur permettent de respecter les plus hauts standards internationaux. La transition vers les énergies vertes s’annonce particulièrement coûteuse. Les CHSLD ne parviendront jamais à combler les postes requis pour offrir des services adéquats à moins de bonifier les conditions de salaire et de travail de leurs employés et donc d’en recruter davantage, ce qui risque de supposer une augmentation de l’immigration dont beaucoup ne veulent pas entendre parler. Nos ressources, plutôt bien gérées jusqu’à maintenant, donnent dans le relâchement à coup de 10 milliards de dollars pour un tunnel sous le Saint-Laurent à hauteur de Québec, dont tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il favorisera l’étalement urbain et le recours à l’automobile, sans parler des frais d’entretien qu’il commandera. De nombreux programmes que nous avons établis ne peuvent toujours pas compter sur les ressources requises, l’IVAC (indemnisation des victimes d’actes criminels) représentant à cet égard un exemple type. Plusieurs activités majeures sont de plus en plus compromises en raison de l’inaptitude de nos institutions à retenir leurs personnels, comme on le constate à la DPJ ainsi que dans l’enseignement primaire et secondaire. Bref, plus que jamais les besoins se font sentir, les demandes de fonds se multiplient, les attentes s’additionnent. Approche l’heure où s’imposeront des choix difficiles même si nous atteignons à un développement socio-économique de plus en plus lucratif. En somme, il faut à la fois trouver le moyen de produire plus de richesses et de modérer nos exigences – autrement la collision sera frontale…

436 – Comment dire non à des citoyens dont les requêtes sont en elles-mêmes sensées? À peu près tout ce que demandent les personnes confrontées à des problèmes sérieux peut très bien se justifier. Nul ne peut nier qu’il faudrait de meilleurs ratios professeurs-élèves ou infirmières-patients. Nul ne peut nier non plus qu’il faut aider de toute urgence les entreprises à passer à une économie plus verte. Nul ne peut nier qu’il faudrait financer de nouvelles dispositions permettant aux justiciables défavorisés de bénéficier d’une aide légale lorsqu’ils ont affaire à de riches opposants. Cette liste pourrait s’allonger considérablement, et toujours le même double constat s’imposerait : chaque demande de ce genre a du bon sens mais il est devenu impossible de répondre positivement à l’ensemble desdites demandes. En toute logique, il faudrait donc dans certains cas refuser d’acquiescer à des requêtes manifestement justifiées pour l’excellente raison qu’on ne peut tout faire en même temps. Politiquement, il reste risqué d’opposer une fin de non-recevoir à des citoyens qui se savent justifiés dans leurs démarches et qui sont des électeurs. Il découle de cet état de choses une tendance à donner suite à toutes sortes de desiderata ou bien dans des délais fantaisistes ou bien dans des conditions loin de se révéler idoines ou bien encore sans les moyens financiers et autres qu’imposeraient les circonstances si on en tenait réellement compte. En somme, au lieu de dire non – ou du moins non pour le moment – on fait les choses à moitié et, lentement mais sûrement, on mine la crédibilité des décisions et des choix publics. D’autres facteurs encore expliquent le cynisme populaire à l’égard des dirigeants. Mais sur ce facteur nous disposons d’un moyen d’intervenir immédiatement : parler vrai, c’est-à-dire décrire honnêtement la réalité et présenter sans fard les choix à faire.

437 – La Floride n’a pas que des citoyens indignes (comme Donald J. Trump) ou des dirigeants irresponsables (comme le gouverneur Ron DeSantis). On y trouve aussi des personnes remarquables et des organismes essentiels. J’en veux pour preuve le Poynter Institute for Media Studies établi dans le Sunshine State depuis 1975 et auquel on doit l’IFCN (International Fact-Checking Network), organisme créée en 2015 et voué à la vérification des faits en vue de contrer les fake news principalement mais aussi les erreurs commises de bonne foi. L’IFCN a conçu et réalisé un code d’éthique pour assurer la qualité et la rigueur de la vérification des faits et, partant, du journalisme lui-même. Tout un réseau d’organismes et d’individus œuvrant en vérification des faits y sont associés et soumis à des contrôles périodiques exigeants. La liste de leurs donateurs est publique comme celle des organes de presse (journaux, chaînes de radio et de télé, réseaux d’information électroniques, etc.) qui les appuient d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas parfait mais il s’agit là incontestablement d’une initiative indispensable et dont on a déjà pu apprécier le travail à de multiples reprises. Comme quoi aux États-Unis, il n’y a heureusement pas que des tenants du Big Lie. (Voir, à ce sujet, https://www.poynter.org ainsi que https://www.ifcncodeofprinciples.poynter.org.)

438 – « On ne doit pas confondre le bien commun avec le bien du plus grand nombre; le bien commun, c’est plutôt celui dont nul n’est exclu. » (Mark CARNEY, Op. cit.,p. 381. Traduction libre.)

439 – « La véritable naissance de l’homme ne se situe pas au commencement mais au milieu de la vie. La première naissance n’est qu’un événement du monde cosmologique, tandis que la seconde est un événement spécifiquement humain : il a pour matière la liberté personnelle, et elle seule. » (André VACHON, Le Temps et l’espace dans l’œuvre de Paul Claudel, Paris, Seuil, 1965, p. 429.)

440 – Les jeunes qui naissent dans un milieu riche ne sont pas plus responsables de leurs origines que ceux qui naissent dans un milieu pauvre. Les uns et les autres sont le plus souvent marqués par des préjugés opposés quant à leur objet mais semblables quant à leur persistance. On ne peut donc s’étonner que les uns soient plutôt conservateurs et les autres plutôt réformateurs. Les jeunes d’extraction plus modeste semblent cependant davantage susceptibles de troquer leurs préjugés contre ceux des jeunes issus de milieux mieux nantis. En tout cas, voilà ce que je tire de mes expériences de collégien ayant fréquenté des établissements aussi différents que le petit Séminaire Saint-Alphonse et le collège Jean-de-Brébeuf.

23. VI. 2021

LVII – NOTULES (421 à 430) : Mémoire et identité, mémoire et infidélité, la perte des conservateurs, libre tricherie, la curiosité, punir le bien, la moquerie, prometteuse jeunesse, l’égalité absolue, les inégalités tolérables

421 – On épilogue depuis longtemps sur la question de savoir ce qui définit une personnalité. Et je n’ai pas l’intention, encore moins la prétention, de répondre ici à cette question. Je veux simplement rappeler que, sans mémoire, il n’y a pas d’identité. Les mauvaises expériences dont je me souviens me rendent prudent. Le bonheur que je me rappelle avoir éprouvé à chaque fois que j’ai fait plaisir ou rendu service à quelqu’un me rend généreux. De la même façon se construisent chacune des facettes de ma personnalité : le vécu dont ma mémoire est faite m’a rendu confiant ou craintif, égoïste ou désintéressé… Aucun souvenir… donc aucune personnalité.

422 – En un tout autre sens pourtant, la mémoire la plus sûre est paradoxalement la moins fidèle. Au théâtre, par exemple, tout acteur qui joue Hamlet ou Cyrano dit le même texte que les autres comédiens qui ont interprété le même rôle, mais le dit autrement. Il en va de même dans l’art de la danse : qu’il s’agisse d’un ballet classique comme Casse-Noisette ou de flamenco, les mouvements ont beau être identiques chez tous les artistes, il reste que les performances révèlent des différences repérables. Même en musique, surtout en musique devrais-je dire, la série des notes jouées par divers instrumentistes est rigoureusement identique et, en dépit de toute ressemblance, chaque pianiste, violoniste, flûtiste ou autre musicien digne de ce nom, présente une interprétation à nulle autre comparable. Sans infidélité au souvenir donc, aucune personnalité.

423 – Les conservateurs canadiens, surtout la branche issu de feu le Reform Party de Preston Manning et la fraction qui se définit par ses convictions religieuses, me semblent en voie de dérailler complètement (avec leur opposition à l’avortement, au mariage gai, bref avec leur conservatisme moral, avec leurs vues souvent complotistes, leur refus de l’évidence des changements climatiques, entre autres). Ils vont en outre entraîner dans leur chute les autres conservateurs, ceux qui se réclament de la tradition dite Red Tory, qui savent faire une certaine place aux idées progressistes (un peu à la manière de Brian Mulroney). Cette folie des conservateurs est dangereuse. Car si, au lieu de s’en tenir à un conservatisme fiscal et plus largement financier, le parti conservateur en vient à être perçu comme un parti réactionnaire, rétrograde, voire obscurantiste, il n’y aura plus qu’un seul parti politique au Canada capable, de facto et jusqu’à nouvel ordre, d’accéder au pouvoir et de diriger le pays, le parti libéral, puisqu’on voit mal dans le moment les néo-démocrates ou les verts obtenir une majorité de sièges et qu’on sait les bloquistes incapables d’y parvenir. Je ne suis pas conservateur et n’ai aucune intention de le devenir. Car je crains la droite chrétienne et je désespère de la droite pétrolière. Mais je dois avouer que je crains tout autant une situation politique caractérisée par un parti unique ou presque. L’histoire est là pour montrer que ce genre de régime mène à des abus. D’où la nécessité d’une alternative réelle qui ne peut exister, dans notre contexte, qu’en dehors des extrémismes.

424 – Les troupes de Donald Trump adoptent, dans différents états de l’Union, diverses lois (ou règlements) dont l’objet est de compliquer, voire d’interdire l’exercice du droit de vote à certaines minorités, à commencer par les Noirs. Nombre de Républicains le reconnaissent d’ailleurs avec fierté, alors que d’autres Républicains tentent de rationaliser ce choix indéfendable. À défaut de telles manipulations (pensons aussi au gerrymandering), les républicains des États concernés ne pourront plus ou difficilement se faire élire à moins de fomenter des tricheriesqu’ils s’efforcent au surplus de mettre à l’abri des poursuites en s’adonnant à des manœuvres absolument intolérables en démocratie (et en tout autre système au demeurant). Ce qu’ils veulent est désormais très clair : ils veulent pouvoir tricher librement et sans danger de contestations judiciaires. Toute l’inspiration et toute la noblesse de Trump se retrouvent ici !!!

425 – « La curiosité ne s’inculque pas. Elle vit en chacun de nous. Elle est pareille à une plante, et tout au plus pouvons-nous la laisser s’étioler, dépérir et mourir, ou à rebours nous y consacrer et la faire éclore et s’épanouir. » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Lilas rouge, Lagrasse, Éditions Verdier, 2021, p. 465.)

426 – Liz Cheney, la numéro 3 du parti Républicain à la Chambre des représentants, a refusé de souscrire au Big Lie de Donald Trump et s’est même engagée à lutter sans arrêt contre ce mensonge dangereux. Dans le contexte, ce choix constitue un acte de haute probité morale et d’un courage historique. On a évidemment sévi contre elle : on l’a privée de son poste et des moyens qu’il implique. Dans le monde de Trump, aucune action honnête ne reste impunie.

427 – « (…) les moqueries ne piquent jamais au vif que les êtres qui approuvent en secret le moqueur (…). » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Op. cit., p. 558.)

428 – La sagesse des jeunes m’impressionne. Leur compétence aussi. Ceux qui prétendent que l’avenir s’annonce mal devraient regarder de plus près qui en sera bientôt responsable. Des jeunes qui regardent de moins en moins la télévision – ce qui constitue un gros plus à mon sens – , des jeunes qui se révèlent de plus en plus sensibles à l’environnement – ce qui représente un autre gros plus à mon avis – et des jeunes qui d’une manière différente de celle de leurs prédécesseurs s’impliquent socialement et qui remettent en cause la façon de faire de la politique, c’est-à-dire de s’occuper de la chose publique. Ces jeunes-là existent bel et bien à côté de ceux qu’on dénonce pour toutes sortes de raisons. Il y a toujours eu un groupe peu prometteur chez les jeunes, et notre époque ne fait pas exception à la règle. Mais il y a toujours eu également un groupe désireux de relever les défis originaux qui les attendent et de s’y préparer. Notre époque ne fait pas non plus exception à cette règle – sauf peut-être en cela qu’elle nous réserve une relève encore plus lucide et décidée que ce qu’on a déjà connu.

429 – La recherche de l’égalité absolue est absurde. Dès la naissance, chacun reçoit ou non de la nature un potentiel plus ou moins important ou, au contraire, des tares plus ou moins irrémédiables. Pour ces raisons entre autres, l’égalité qu’on a recherchée le plus souvent, c’est l’égalité non pas des résultats mais des chances, donc l’opportunité offerte à chaque être humain de faire le maximum à partir de son point de départ. On sait maintenant qu’il y a mieux encore : il faut offrir à tout le monde un minimum réellement décent. Au-delà de ce minimum et seulement au-delà, on peut tolérer certaines inégalités. La difficulté consiste à identifier ce minimum. Une identification extensive complète et indiscutable relève sûrement de l’utopie. En revanche, il y a des composantes de ce minimum qui me paraissent – oserais-je le dire? – clairement indiscutables : une habitation répondant aux normes sanitaires minimales (sans vermine, sans moisissures…) et une alimentation répondant aux impératifs de base (du moins chez les enfants qui doivent pouvoir « suivre » en classe), par exemple. Si nos sociétés archi-riches ne parviennent pas à fournir ce plancher vital à tous, elles se stigmatisent elles-mêmes.

430 – La question des inégalités tolérables se présente, elle, en des termes fort différents. Ainsi, on peut décider de prendre la moyenne ou la médiane comme point de mesure et décréter ensuite que l’écart maximal acceptable correspondra à un multiple de dix ou de cinquante ou de cent. Dans ce scénario, que quelqu’un soit cent fois plus riche qu’un autre sera considéré acceptable ou intolérable en vertu d’un choix social forcément arbitraire puisque aucun critère incontestable ne fonde un tel jugement. En revanche, il me paraît éminemment probable que nos sociétés riches puissent trouver un consensus empirique quant aux seuils extrêmes à exclure en matière de revenus. De fait, on peut ergoter sur la question de savoir si l’on peut ou si l’on doit tolérer des gens dix fois ou cent fois plus riches que la moyenne ou la médiane de leurs concitoyens (peu importe comment on calcule le tout), mais peut-on encore ergoter sur la question de savoir s’il y a un excès insupportable socialement quand les revenus des uns sont mille fois, dix mille fois, cent mille fois plus élevés que ceux des autres?

24. V. 2021

LVI – NOTULES (411 à 420) : Protéger la langue, supériorité suspecte, un État laïc, résister, les sources de l’info, la Formule 1, l’argent à tout prix, gérer l’insignifiance, douceur et violence, le culte des écrivains et artistes

411 – Le Québec s’apprête à légiférer pour protéger la langue française. On va sûrement se préoccuper, dans le projet de loi en préparation, de l’usage du français au travail, de la francisation des immigrants, de la langue d’enseignement dans les collèges, du financement des universités McGill, Concordia et Bishop’s, des ratios de programmation de chansons en langue française à la radio, entre autres choses. Pendant ce temps-là, la qualité de la langue parlée par les francophones entre eux continue de se dégrader à un rythme inqualifiable et à un degré alarmant. Toutes nos activités pourraient se dérouler en français et tout le monde pourrait s’intégrer à la majorité francophone, que le français resterait menacé comme jamais, voir plus que jamais en raison de sa piètre qualité. C’est l’usage qui donne vie à la langue, et un usage inadéquat de la langue la rend impropre à remplir ses multiples fonctions. Un usage déficient de ce genre mène imparablement une langue à sa disparition ou, à tout le moins, la réduit à un rang subalterne.

412 – « Pour si grande que soit la supériorité intellectuelle d’un homme, il ne peut pratiquement et durablement dominer d’autres hommes sans jouer une sorte de comédie toujours un peu vile. » (Herman MELVILLE, Moby Dick, ch. XXXIII.)

413 – Le Québec tient, avec raison à mon sens, à la laïcité de l’État. Il y tient mais fait peu de choses pour la protéger vraiment, encore moins pour la promouvoir. Bien sûr, on brasse des sujets controversés comme le port de signes religieux, ce qui concerne une quantité négligeable de nos concitoyens. Mais le Vendredi Saint est férié, comme bien d’autres fêtes religieuses, ce qui concerne tout le monde, et le crucifix reste accroché à l’Assemblée nationale au motif qu’il a valeur de tradition. Ce dernier argument renseigne peut-être davantage sur les hésitations ou les craintes de nos dirigeants que sur les sentiments de la population. La bénédiction paternelle du Jour de l’An relève bel et bien de la tradition la plus caractéristique de notre milieu. Pourtant, nos concitoyens y ont renoncé sans difficulté. Et ce n’est pas un cas unique…

414 – Après tant d’autres, jadis sous Staline ou Mao, aujourd’hui sous Poutine ou Xi Jinping, Navalny subit le sort que les despotes de tous temps et de tous lieux réservent à ceux qui résistent. Il y a belle lurette pourtant qu’on connaît l’inefficacité à long terme de tels procédés. Dante a magnifiquement décrit cette étonnante réalité : « On ne peut éteindre une volonté qui résiste ; elle est comme le feu qui revient toujours à sa tendance naturelle, quoique mille fois on lui oppose des obstacles. » (DANTE, La Divine Comédie, chant IV du Paradis.)

415 – Analyser le comportement de cueillette d’informations des lecteurs (de journaux et revues), des auditeurs (de radio et balados) et des spectateurs (de programmes télé et Internet) pose de nombreux problèmes de méthode. Le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval fait à cet égard un remarquable travail de clarification. Je voudrais ici attirer l’attention sur quelques chiffres récents et annonciateurs de l’avenir justement produits par le CEM. Dans Regard sur les pratiques d’information au Canada | Digital News Report 2020, on apprend que 77% des 18-24 ans identifient comme principale source d’information une source en ligne. Près de la moitié des membres de ce même groupe d’âge (48% exactement) identifient les médias sociaux comme leur principale source d’information (cf. https://www.cem.ulaval.ca/publications/dnr-2020-canada-fr/). Est-ce qu’il ne s’agit pas ici d’une donnée qui justifie à elle seule l’encadrement des activités des réseaux sociaux? J’ai bien écrit encadrement et non pas censure. Comme nos journaux qui sont encadrés sans être censurés. À ceux que j’entends déjà invoquer l’extrême difficulté de la tâche, je demande simplement ceci : « Depuis quand la nécessité d’entreprendre est-elle disqualifiée par la difficulté de l’entreprise? »

416 – Il faudrait accorder des millions supplémentaires à la Formule 1 pour qu’elle puisse tenir à Montréal la course du Grand Prix du Canada en juin prochain. Ma foi, nous nageons en plein délire! Je comprends tout ce qu’on explique à propos des retombées économiques de cette activité prétendument sportive, à propos de son effet sur l’image internationale de Montréal, etc. Dans les circonstances toutefois, ces arguments revêtent une futilité désolante. Le fait même qu’on doive discuter de la chose présente un côté lamentable. Il me semble tellement clair que cela n’a présentement aucun sens que je ne vois pas du tout au nom de quoi les autorités publiques pourraient consentir à une telle manœuvre! Que faire à propos des autres activités privées elles aussi des revenus de guichet à cause de la Covid-19? Et ce n’est là qu’une seule des questions que soulève la possibilité d’un financement supplémentaire de la Formule 1 – cette Formule 1 bruyante, polluante, associée à la prostitution…

417 – Un des vices de l’attitude de nos voisins du Sud à l’égard de l’argent vient peut-être de la place qu’on lui attribue dans la prise de décision. Ce que je veux dire par là est illustré par la comparaison suivante.

Un entrepreneur qui a le goût de fabriquer tel ou tel produit se demande normalement si ce produit répond à un besoin et, selon la réponse, l’entrepreneur se lance ou pas dans l’aventure; ou encore un entrepreneur qui a identifié un besoin à satisfaire se demande s’il a le goût de satisfaire ce besoin, s’il en a les capacités et, encore une fois, selon la réponse, il procède ou renonce. Ce qui vient en premier, dans ce scénario, c’est le bien ou le service à produire et, ensuite seulement, on se demande comment le produire de façon profitable.

Un autre scénario est possible. Un entrepreneur se demande d’abord comment faire de l’argent et, ensuite, il trouve n’importe quoi à produire à un coût minime et à vendre avec une forte marge. L’impératif à prendre en compte ici, c’est le marketing. Si je puis « marketer » quelque chose, fût-ce une niaiserie, fût-ce même quelque chose de nuisible, je procède parce que c’est payant. D’où ces réclames qu’on voit à la télé où l’on offre telle ou telle chose à 30$ l’unité, disons, et dont on peut obtenir un deuxième exemplaire pour le même déboursé de 30$, donc à un rabais prétendu de 50%, si l’on commande durant la prochaine heure, par exemple, à quoi, bien entendu, il faut ajouter les taxes applicables, les frais de port et de manutention – prix et frais étant bien sûr en $ US, comme le précisent les micros caractères –. Ce qui vient en premier ici, c’est le profit et, ensuite seulement, le bien ou le service à mettre en marché, bien ou service dont on se fout complètement du moment qu’il rapporte.

Une telle échelle de valeur mène à un monde où tout s’achète et où tout se vend, un monde où tout a son prix et où il est perçu comme normal qu’il en soit ainsi. Une large fraction des Américains me semble s’accommoder d’un tel monde. Cela dit, par opposition à d’autres sociétés où l’on peut observer de tels comportements dont les auteurs toutefois n’osent pas se vanter. Il leur reste au moins la honte pour attester de leur valeur humaine au-delà de l’argent.

418 – « Le conflit entre la centralité subjective de notre vie et la conscience de son insignifiance objective, Atwater savait (…) que c’était le conflit cardinal structurant la psyché américaine. La gestion de l’insignifiance. C’était le grand liant syncrétique de la monoculture étatsunienne. Il était partout, à la racine de tout – de l’impatience dans les files d’attente, de la fraude fiscale, des mouvements de la mode, de la musique et de l’art, du marketing. » (David Foster WALLACE, The Suffering Channel, 3 in L’Oubli [nouvelles], Paris, Éditions de l’Olivier, 2016.)

419 – La douceur est une qualité des forts comme la violence est un attribut des faibles.

420 – Quand on parle de chapelles à propos des groupes d’écrivains ou de peintres, on subodore une connotation quasi religieuse dans cette désignation. Valéry Larbaud craignait même que « le culte des saints et celui des grands artistes ne soient pas deux choses très différentes ». Voici comment il explique cette possibilité : un classique de tout premier rang demeure, écrit-il, « dans une demi-obscurité, confondu, comme de son vivant, avec des gens de second ordre […]. Un grand écrivain (un docteur) survient, lit ce classique méconnu, comprend son importance, le tire d’entre les décombres de son époque, le désigne à l’élite des lecteurs. (Le voilà mis “sur les autels”). À sa suite, plusieurs écrivains qui font autorité, ou qui jouissent d’une vogue plus ou moins durable (des prédicateurs), répandent ce culte dans un public plus large, moins directement intéressé aux “choses de la religion”. Ce culte durera et s’étendra jusqu’à ce que le classique (le saint) ait pris définitivement sa place à côté des autres classiques de son domaine linguistique, ceux dont les noms figurent dans tous les manuels (les hagiographies) et qui sont l’objet d’un culte ininterrompu : lectures, conférences, centenaires, pèlerinages […]. » (Valéry LARBAUD, Jaune, bleu, blanc, Paris, Gallimard, 1927, p. 67.) Des docteurs de l’Église aux lectures spirituelles et aux pèlerinages en passant par la prédication et la canonisation, tout le dispositif religieux semble bien effectivement se retrouver dans le processus qui mène certains écrivains à la sainteté littéraire! Je laisse à chacun d’évaluer la portée d’un tel constat…

26. IV. 2021

LV – NOTULES (401 à 410) : Pseudo-chefs, les enfants en Syrie, abuser des femmes, les enfants au Mozambique, la Chine et les enfants ouighours, Trump et les migrants, nanoparticules et fœtus, sacrés Français, le recteur Frémont, encore le pergélisol

401 – « (…) les conducteurs de peuples sont conduits par le populo au moment où ils le soupçonnent le moins. » (Herman MELVILLE, Moby Dick, ch. 1.)

402 – Depuis bientôt dix ans, la Syrie vit une guerre cauchemardesque. Un peu plus de 500 000 Syriens ont été tués, cinq millions d’entre eux au moins – c’est-à-dire la moitié de la population du pays ou à peu près – ont été déplacés (pour le dire poliment). Le territoire est devenu un véritable champ de ruines dont la reconstruction coûtera, d’après les plus optimistes, au moins 300 milliards de dollars (américains évidemment). Le président Assad s’est rendu coupable de crimes inexpiables, ayant notamment gazé ses propres concitoyens. En dépit de quelques efforts de résistance, toute velléité de gouvernance démocratique a été à la lettre « supprimée ». Y a-t-il encore de l’espoir? Les enfants ne reçoivent pratiquement aucune instruction – Assad a même délibérément bombardé les écoles –, leur alimentation suffit à peine à leurs besoins et ne contribue sûrement pas au développement de cerveaux particulièrement aptes à faire face à des problèmes quasi insolubles. Les menaces contre les enfants sont désormais utilisées comme un instrument de chantage absolument répugnant.

403 – Les femmes font l’objet de traitements souvent inadmissibles, quand ils ne sont pas carrément criminels. Au Québec, la situation des femmes est souvent considérée comme l’une des meilleures au monde. J’ignore si la chose est vraie, mais elle n’est pas impossible. Ce que je sais en revanche, c’est que le gouvernement ne se gêne pas pour – oserai-je le dire? – « abuser » des femmes. Comment qualifier autrement l’imposition de temps supplémentaire obligatoire aux infirmières? Les infirmières représentent 88,7% de l’effectif de leur profession, les homme ne comptant que pour 11,3% des membres de leur Ordre professionnel. Je ne suis pas certain qu’une pratique identique s’appliquerait à un groupe masculin aussi fortement majoritaire que le sont les infirmières en leur domaine. Surtout que, semble-t-il, le plus souvent ces périodes de temps supplémentaire obligatoires sont imposées de façon imprévue à des femmes ainsi prises au dépourvu, et ce, même si elles sont mères de familles monoparentales, même si elles ont de jeunes enfants à la maison, même si leur mari (quand elles en ont un) doit partir travailler. Pendant ce temps-là, on injecte des millions de dollars dans l’industrie éminemment masculine de la construction dont les ouvriers reçoivent leurs paies de vacances qui se tiennent dans les plus belles semaines de l’année alors qu’on donne aux gestionnaires du réseau de la santé le pouvoir d’annuler les vacances des infirmières. On s’étonne ensuite que plusieurs infirmières quittent la fonction publique pour le secteur privé. Moi, ce qui m’étonne, c’est qu’elles ne soient pas plus nombreuses à le faire.

404 – Au Mozambique, les tenants de l’État islamique décapitent diverses personnes, notamment des enfants. J’insiste : on y décapite des enfants. Aussi jeunes que onze ans, ce qui est prouvé; probablement plus jeunes que onze ans, ce qui reste à prouver mais qui a peu de chances de l’être puisqu’on interdit soigneusement l’accès à certains lieux « révélateurs ».

405 – La Chine persécute les Ouighours. En fait, elle s’efforce même de les éliminer. On a ici affaire à un génocide, mais à un génocide original (pour ainsi dire). Car la Chine s’en prend principalement aux enfants. Aux enfants à naître d’abord, en stérilisant de force les éventuelles mères ouighoures ou en les contraignant à l’avortement. Aux enfants déjà nés ensuite, en les séparant de leurs parents, surtout de leurs mères, qu’on envoie dans des camps de toutes appellations qui sont en réalité des camps de concentration où l’on prend malgré tout suffisamment soin des détenus des deux sexes pour exploiter, sans discrimination de genre, la force de travail qu’ils représentent. Les enfants ainsi retirés à leur famille trouvent aisément preneur dans la « bonne » population chinoise qui se trouve confrontée à un manque criant de relève générationnelle. Est-il besoin d’ajouter quoi que ce soit à ce constat de comportements abjects?

406 – Sous Donald Trump, les États-Unis d’Amérique ont adopté un comportement non moins ignominieux en séparant les enfants de migrants de leurs parents. Aux USA toutefois, dès le début d’une telle façon de faire, des voix l’ont dénoncée, et le pays s’efforce maintenant de corriger cette situation. Rien de tel en Chine. Du moins jusqu’à maintenant (à moins que les opposants n’aient déjà été éliminés).

407 – On sait depuis un certain temps que certaines particules de plastique parviennent à s’insinuer dans le corps humain comme dans celui de nombreux autres animaux. On vient maintenant de découvrir que des nanoparticules peuvent traverser la barrière placentaire et vaincre bien d’autres dispositifs de protection des organismes. Au point qu’on a trouvé de telles nanoparticules dans le cerveau et le cœur de fœtus de souris, ce qui en toute vraisemblance ne va pas sans conséquences sur la développement cérébral et la résistance cardiaque. Des microbilles de polystyrène ont également traversé la barrière placentaire chez l’embryon humain. La triste nouveauté, selon les chercheurs, consiste en ceci que le cerveau et le cœur de l’embryon humain semblent aussi accessibles aux nanoparticules que ceux des souris. D’autres études sur l’être humain s‘imposent pour en arriver à des conclusions indiscutables. Mais il existe une forte probabilité que tel soit bien le cas. Même les chercheurs britanniques les plus flegmatiques n’ont pu s’empêcher, en présence de telles données, de conclure : « Very concerning! » (Damian CARRINGTON, « Plastic particles pass from mothers into fœtuses, rat study shows », The Guardian, 18 March 2021.)

408 – Le 16 mars dernier, à l’aube d’un nouveau confinement dans certaines régions de France et notamment dans la capitale, de nombreux Parisiens ont décidé de quitter leur ville pour échapper à cette nouvelle restriction! Comme si le confinement portaient sur la brique et le béton et non sur les personnes ! Si les gens partent, le confinement perd son sens à moins que les gens ne se considèrent eux-mêmes en confinement, peu importe où ils iront. Cette dernière possibilité constitue une interprétation intelligente de cette fuite hors Paris. Malheureusement, si j’en crois nombre d’entrevues, dans de nombreux cas, de trop nombreux cas peut-être, cette interprétation ne s’applique pas… Une sottise parisienne?

409 – Le recteur Frémont de l’Université d’Ottawa ne passera pas à l’Histoire pour ses réactions à la fois promptes, éclairées et courageuses aux abus commis par des étudiants et des professeurs de son institution. Tout professeur de droit qu’il est, Amir Attaran a proféré des énormités au sujet du Québec qu’il a comparé à l’Alabama du point de vue des pratiques racistes et où, soutient-il, il y aurait même lynchage d’autochtones. La liberté d’expression doit évidemment être protégée, mais pas la diffamation. Je comprends que le recteur Frémont veuille agir avec circonspection et qu’il veuille peut-être, avant de réagir, respecter l’adage fameux « Audi alteram partem ». Dans le présent cas toutefois, on n’a pas affaire à des propos qu’il faut replacer dans un contexte vivant pour en apprécier la portée (comme c’était le cas de ces étudiants qui dénonçaient l’emploi du terme « nègre » durant un exposé professoral). On a affaire à des écrits, d’une clarté indiscutable, qui auraient au moins commandé une déclaration de Me Frémont du genre de celle-ci : « Si les faits allégués sont bien exacts, il s’agit là nettement d’affirmations condamnables, à moins que leur auteur ne puissent établir leur bien-fondé. » Adoptée rapidement, une telle position aurait été simultanément prudente et à la hauteur de l’autorité morale détenue par un recteur d’université. La réponse du recteur Frémont à la lettre de Paul St-Pierre Plamondon se défend peut-être mais elle vient tard et, surtout, elle donne l’impression de n’être venue que parce qu’on l’a exigée. Dommage car elle contient des arguments importants sur lesquels je reviendrai éventuellement.

410 – Dans une précédente notule, j’ai attiré l’attention sur le danger de libération, lors la fonte du pergélisol, de microbes préhistoriques susceptibles d’être réactivés. Dans un article instructif au possible publié dans la prestigieuse revue Nature, une journaliste scientifique réputée nous apprend, entre autres choses, que la calotte glacière arctique perd maintenant deux ou trois centimètres de glace de plus que d’habitude à l’approche du temps chaud, et dans certaines zones cette perte atteint même 30 cm de plus que d’habitude. Le dégel rejoint ainsi les couches dites actives du « permafrost », ce qui rend disponible pour toutes espèces de microbes une plus grande quantité de carbone (makes more carbon available to microbes in the soil). Inutile d’insister sur les conséquences d’ailleurs bien connues d’un tel échange biochimique ! (Voir, à ce sujet, Monique BROUILLETTE, « How microbes in permafrost could trigger a massive carbon bomb. Genomics studies are helping to reveal how bacteria and archaea influence one of Earth’s largest carbon stores as it begins to thaw », Nature, 591, 360-362 [17 March 2021]).

26. III. 2021

LIV – NOTULES (391 à 400) : L’avenir des virus, la vérité des sots, l’irrationalité humaine, le doute d’Érasme, censure et fardeau de la preuve, censure et clarté, comme si…, le Botox et le cerveau, le repentir, la lucidité de Konrad Lorenz

391 – Il y a 200 000 ans s’éteignait l’homme de Denisova une espèce disparue du genre humain. L’homo erectus disparaissait aussi à peu près en même temps alors qu’apparaissaient l’homme de Néanderthal et l’homo sapiens. Tout ça, je le répète, il y a environ 200 000 ans. Durant ce laps de temps, 7 500 générations d’êtres humains se sont succédé. Ces générations ont connu diverses modifications (mutations génétiques ou changements issus de l’apprentissage) qui, cumulées, nous ont fait passer, nous les humains, de l’état de sapiens à l’état que nous connaissons aujourd’hui, lequel nous permet d’envoyer des engins spatiaux explorer les planètes les plus éloignées du système solaire.

Pour leur part, les virus mettent environ 20 ans à produire 7 500 générations. Autrement dit, ils évoluent à un rythme 10 000 fois plus rapide que le nôtre. Et le milieu où leur évolution survient est celui d’un seul organisme, humain ou animal notamment, contrairement à notre évolution à nous qui survient dans le vaste milieu constituée par notre planète. Or notre planète traverse des transformations inouïes. Plus particulièrement, le réchauffement du pergélisol d’où ont commencé à surgir des virus et des bactéries qui s’y trouvent depuis des millénaires et dont on sait maintenant qu’ils peuvent être réactivés.

En somme, les virus qui sont en nous évoluent beaucoup plus rapidement que nous ne pouvons nous y adapter. Et il y a fort à parier que les virus qui vivent hors de nous et viennent d’autres ères nous réservent des surprises. Spécialiste de l’épidémiologie et de l’évolution des maladies infectieuses, Samuel Alizon a récemment consacré un ouvrage passionnant à ces questions (Évolution, écologie et pandémie. Faire dialoguer Pasteur et Darwin, Paris, Points, 2020) sur lesquelles planchent de nombreux chercheurs de l’Université Laval de l’Équipe TAKUVIK » (voir à ce sujet: http://www.takuvik.ulaval.ca/team/team-fr.php).

392 – « Truth, being often the most senseless thing in the world, is sometimes revealed to fools. » [« La vérité étant la chose la plus inconséquente du monde, ce sont quelquefois les sots qui la distinguent, »] (Joseph CONRAD, The Warrior’s Soul [ L’Âme du guerrier in Derniers contes, p. 999, du tome IV des Œuvres, Paris, Gallimard – La Pléiade, 1989 ]. )

393 – Au risque de surprendre, je soutiens que l’être humain n’est pas un être rationnel. C’est un être qui peut être rationnel. Mais cette possibilité, cette puissance comme disaient les Anciens, ne s’actualise qu’au prix d’un effort considérable auquel bien peu de gens consentent. Je ne parle pas ici des personnes qui ne peuvent pas s’y livrer en raison, par exemple, d’un handicap intellectuel. Je parle de toutes ces personnes qui le pourraient mais ne le font pas pour différents motifs qui, au demeurant, sont souvent fort sérieux. Car, pour penser rationnellement et agir ensuite conformément à sa pensée rationnelle, il faut effectuer certaines opérations indispensables. Je ne m’arrêterai ici qu’à l’une de ces opérations : la cueillette d’informations fiables. Car il est évident que, sans de telles informations, il est impossible de se prononcer de manière judicieuse sur quoi que ce soit et, par conséquent, d’agir de façon éclairée. Or, rechercher les informations et évaluer leur crédibilité demandent du temps et des compétences dont tous ne disposent pas.

Un ami pour lequel j’ai du respect a un jour refusé de trop s’avancer lors d’une discussion sur les relations internationales pour la raison qu’il s’y connaissait trop peu et ne pouvait investir le temps requis pour s’y retrouver véritablement. Cette attitude, trop rare, fait pourtant preuve d’une sagesse réelle. Elle ne nous oblige nullement, d’ailleurs, à refuser toute participation aux échanges. Simplement, elle nous invite alors à questionner ceux qui savent ne serait-ce qu’un petit quelque chose, à suggérer des hypothèses que les discussions permettront peut-être de tester, en un mot à tenir des propos compatibles avec ses connaissances personnelles réelles et témoignant de son désir de savoir et de comprendre. L’attitude de ce qu’on appelle chez nous un Ti-Joe Connaissant compromet la valeur de la discussion, ce qui porte préjudice à tout le monde, y inclus à celui qui s’exprime ainsi.

394 – Érasme de Rotterdam, le grand ami de Thomas More, enseigne que le monde sera sauvé par le doute rationnel. Il en savait quelque chose, lui qui dut se battre contre nul autre que Luther. Et nous devrions plus que jamais faire nôtre son enseignement de la tolérance et de la méfiance à l’égard des certitudes trop vite acquises.

395 – Le problème de la censure, dans notre société, se pose sous sa forme la plus grave là précisément où l’on ne devrait pas le rencontrer : à l’université. Je conviens comme beaucoup de gens prudents et nuancés qu’on doit se montrer sensible aux préoccupations des personnes que peuvent blesser certains termes et attitudes. Je me suis cru néanmoins victime d’hallucinations en « entendant » le silence des recteurs en présence des étudiants exigeant que les professeurs renoncent à l’emploi de certains mots dans leurs cours au motif que ça blessait certains d’entre eux. J’ai déjà exprimé mes vues sur le terme nègre, et je n’y reviendrai pas. En revanche, je tiens à dénoncer l’irrésolution, la pusillanimité, la lâcheté, en un mot la veulerie des recteurs de nos universités dont le silence témoigne d’un avachissement qu’on ne devrait surtout pas trouver chez des juristes prétendument de haut vol comme les recteurs Frémont de l’Université d’Ottawa et Jutras de l’Université de Montréal ou la principale de l’université McGill, Suzanne Fortier, dont les qualifications scientifiques multiples et de haut niveau n’annonçaient pas une telle attitude. Comment peut-on même envisager de discuter du bien-fondé de la liberté d’expression à l’université dans les termes imposés par les étudiants en cause? Il s’agit là d’une faiblesse impardonnable de la part de responsables ultra qualifiés qui ne devraient jamais tolérer qu’on renverse ainsi le fardeau de la preuve. Dans l’enceinte universitaire, la liberté de pensée, d’expression orale et écrite, de recherche et d’enseignement constitue la base et la norme des bonnes pratiques. Ce n’est pas aux professeurs de prouver qu’ils ont le droit d’y recourir mais à ceux qui veulent leur en interdire l’usage d’établir qu’il est requis de ce faire. Autrement, c’est le monde à l’envers.

Au moment de mettre en ligne mes notules d’aujourd’hui, je prends connaissance des faits « invraisemblables » survenus à McGill et que relate Isabelle HACHEY dans un article dont je ne saurais trop recommander la lecture ( « Le clientélisme, c’est ça », La Presse, 22 février 2021). C’est on ne peu plus édifiant!

396 – Toujours dans le filon de la censure et de la « bien-pensance » qui sévissent de plus en plus au sein de nos universités, les recteurs doivent avoir des réactions claires. Il ne faut surtout pas qu’ils finassent en prenant appui sur des distinctions byzantines qui risquent d’alimenter un débat voué à devenir bancal du fait qu’il confond les esprits brouillons, souvent caractéristiques des mentalités belliqueuses. Les réflexions subtiles de la cour Suprême n’ont pas leur place dans le débat public quand il s’agit de gérer une rébellion étudiante. Cela ne signifie nullement qu’on ne doive pas prendre en considération les idées les plus pointues, cela implique simplement que ces idées – dont on a pleinement le droit, voire le devoir de s’inspirer – ne doivent pas servir à détourner l’attention du cœur du débat. Pascal disait qu’il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris et d’autres où il faut l’appeler capitale du Royaume. Il en va de même ici : il y a un lieu pour les nuances juridiques les plus raffinées et un lieu pour les orientations placées stratégiquement à l’abri des manipulations.

397 – « À cinq ans on enfourche un bâton comme si c’était de l’équitation; à dix-huit ans on embrasse une fille comme si c’était de l’amour; à trente ans on se marie comme si c’était du bonheur; à quarante on cherche des places comme si c’était de l’honneur; puis l’on meurt comme si l’on avait vécu. » (Sully PRUDHOMME, Journal intime, 23 juin 1868.)

398 – Le Botox et le cerveau ne font pas bon ménage. Depuis la découverte dans les années 1990 des neurones-miroirs par Gallese, Rizzolati et leurs collègues de l’université de Parme, de nombreux travaux ont étudié les fonctions de ces neurones du cortex prémoteur et leur influence sur certaines activités humaines.

On sait maintenant que ces neurones font des êtres humains des imitateurs-nés. C’est le cas chez les bébés qui reproduisent les mimiques de leurs parents ou chez les étudiants qui reproduisent les gestes de leur professeur de musique ou de danse. Ce sont ces mêmes neurones qui nous font « ressentir par empathie ce qu’éprouve une personne triste : l’expression peinée de son visage active nos neurones-miroirs qui réalisent en silence ces mêmes mouvements dans notre cerveau, allant jusqu’à esquisser de minuscules contractions des muscles de notre propre visage, reproduisant de manière subliminale l’expression faciale concernée (on appelle ces résonances discrètes des microexpressions). »

Qu’est-ce que le Botox vient faire là-dedans? demandera-t-on. Eh bien, voici : « La toxine botulique bloque la transmission de l’influx nerveux aux muscles, provoquant leur inertie et aplanissant les contractions involontaires de la peau : cela comporte l’avantage de combler les rides, mais cela nous retire d’un autre côté la capacité à reproduire ces microexpressions et à sentir par empathie ce qu’éprouve l’autre en produisant ces mimiques. À tel point que les personnes traitées au Botox éprouvent d’étonnantes difficultés à identifier les émotions de leurs vis-à-vis, voire à comprendre certains passages d’œuvres littéraires. Il faut savoir que pour éprouver les émotions des personnages de romans, nous réalisons de microscopiques mimiques faciales qui accompagnent habituellement nos émotions : privés de ces aides émotionnelles, notre paysage affectif se désertifie et nous devenons des infirmes émotionnels. La beauté botoxée rend idiot. »

Cette relation entre le cerveau et le Botox est claire. Cette conclusion m’a inspiré un certain scepticisme que la réputation de Sébastien Bohler, éminent spécialiste en neurosciences, n’a pas suffi à dissiper. J’ai donc vérifié les sources sur lesquelles il s’appuie pour soutenir cette thèse, et j’ai bien dû me rendre à l’évidence.

Sur ce sujet passionnant et sur de multiples aspects qui y sont associés, on pourra consulter l’ouvrage de D. BOHLER (Où est le sens? Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation, Paris, Robert Laffont, 2020) d’où proviennent les citations précédentes (p. 75 et ss., les italiques étant de moi) et où l’on trouvera de solides références scientifiques.

399 – « On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. » (DANTE, La Divine Comédie, chant XXVII de L’Enfer.)

400 – À sa façon, Konrad Lorenz avait du génie. Je le dis au risque d’être fort mal vu par les tenants du politiquement correct, car Lorenz a bel et bien été membre en règle du parti national-socialiste allemand. Je ne veux pas débattre ici de la portée de son appartenance au parti nazi, bien que personnellement je croie en la valeur des explications fournies par Lorenz lui-même et confirmées par plusieurs de ses collègues scientifiques. Quoi qu’il en soit, je tiens à lui rendre hommage ici non pas à la manière de la fondation Nobel qui lui a remis son célèbre prix pour ses remarquables travaux de physiologie et d’éthologie. Je veux plutôt attirer l’attention sur le fait que, il y a déjà une cinquantaine d’années et s’inscrivant alors contre les modes dominantes, il avait alerté la communauté scientifique, ses lecteurs et le public en général sur les dangers que courait à ce moment-là et que court toujours notre civilisation. En particulier, il insistait sur les dommages faits à l’environnement par certaines des activités humaines, sur les dangers que nous nous faisons courir à nous-mêmes en poursuivant le risque zéro – ce dont il a signalé les effets pervers –, sur les torts que le recul du sens critique et de la transmission rigoureuse du savoir ainsi que la tendance à la facilité intellectuelle font subir à la pensée de plus en plus exposée de ce fait à l’endoctrinement, sur les problèmes associés à la surpopulation et qui ne feront que s’aggraver si rien n’est fait, etc. Bref, nul ne peut nier l’extrême lucidité dont Lorenz a fait preuve en son temps. Ne serait-ce que pour cette raison, Les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (Pais, Flammarion, 1973) mériterait une édition rafraîchie mais respectueuse de ses thèses initiales.

22. II. 2021

LIII – NOTULES (381 à 390) : Les journalistes et la futilité, les spécialistes et l’étroitesse, admirable Uruguay, minable Trump, insurmontable solitude, le travail intellectuel, deux grandes dames, malbouffe et Covid, l’autodafé des trumpistes, début et fin

381 – Les journalistes rendent d’immenses services à la société. Sans leur vigilance, nombre de scandales ne seraient jamais décelés, et leurs responsables échapperaient à tout devoir de rendre des comptes. Plusieurs malversations demeureraient impunies, car on n’en saurait rien. L’incurie administrative et la mauvaise gestion se perpétueraient trop souvent au détriment du bien commun. Les journalistes qui mettent le doigt sur ces abcès paient un prix très lourd pour y parvenir. Il suffit de lire les journaux pour s’en apercevoir : presque toutes les nouvelles dont il est question aujourd’hui auront disparu du champ des préoccupations collectives dès le lendemain ou une ou deux journées plus tard. Autrement dit, les journalistes passent leur vie à s’occuper de choses ou bien insignifiantes ou bien de peu d’importance. Il y passent leur vie : ce n’est pas rien et ça commande le respect. Quelques-uns d’entre eux seulement abordent des questions fondamentales. Les journalistes scientifiques sont de ce groupe auquel appartiennent également ceux qui peuvent se consacrer à des questions de fond en politique ou en économie internationales ou se pencher sur des thèmes sociaux majeurs et d’intérêt pour tous, telle l’évolution des inégalités. Et rares sont les médias qui peuvent se permettre de rémunérer à leur juste valeur ces travailleurs généralement inconnus du grand public – sauf quand paraissent enfin leurs grands et rares reportages.

382 – Les spécialistes font aussi d’énormes sacrifices pour acquérir, développer et conserver leurs compétences de pointe dans le domaine auquel ils consacrent leur vie. Car il s’agit bien de cela : consacrer sa vie à un domaine. Qu’il s’agisse de médecins spécialistes en neurologie ou d’historiens spécialistes de la Renaissance ou de tout autre type de spécialistes, ils mettent des années pour obtenir leur Ph. D. (ou l’équivalent) et ne doivent jamais cesser de suivre l’évolution de leur discipline sous peine de se voir insurmontablement dépassés par la profusion de connaissances qui ajoutent de façon quasiment quotidienne au savoir dont ils veulent conserver la maîtrise. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, de manière générale, ces savants ne puissent se doter d’une vaste culture. Certains, particulièrement bien dotés par la nature, peuvent entretenir malgré tout une passion de haut niveau pour la musique, la littérature, l’œnologie ou la course marathonienne. Ils sont cependant rares, plus rares en tous cas que ceux de leurs collègues qui ne parviennent pas à se garder à jour et qui ont tôt fait de n’être plus vraiment des spécialistes quoiqu’ils en conservent le titre (et même le prestige – désormais frelaté – auprès de certaines personnes moins bien renseignées). Accepter de subordonner ainsi son existence à un seul domaine inspire le respect et commande l’espoir que cette attitude soit au moins une source de véritable épanouissement.

383 – L’Uruguay est un pays minuscule tant par sa superficie de 176 000 km² (donc à peine plus de 10% du Québec qui fait 1,668 million de km²) que par sa population de quelque 3,5 millions d’habitants (donc deux fois moins importante que la population de l’aire urbaine de Toronto qui excède maintenant les 7 millions d’habitants). Et pourtant c’est un grand pays jugé à l’aune de sa performance à de nombreux égards et, en particulier, à l’aune de sa gestion exemplaire de la pandémie de corona virus avec ses17 306 cas et 160 décès à la fin de 2020, c’est-à-dire 4,5 décès par 100 000 habitants. Ces chiffres sont à comparer aux plus de 333 000 morts de la Covid-19 aux USA, à la même date, lesquels ne devraient en compter que 15 360 pour avoir le même ratio de 4,5 décès par 100 000 habitants que l’Uruguay ( Source : https://www.ecdc.europa.eu/en/geographical-distribution-2019-ncov-cases [COVID-19 situation update worldwide, as of week 52 2020] ). Ces données sont ahurissantes mais représentent bel et bien la stricte vérité des faits. La performance des USA est 20 à 25 fois pire que celle de l’Uruguay dont le PIB par habitant de 22 515 $ est à peu près trois fois moindre que celui des USA établi à 65 297 $ ( Source : https://donnees.banquemondiale.org/indicator/NY.GDP.PCAP.PP.CD [PIB par habitants, $ PPA internationaux courants].

Trois fois moins de moyens et une performance presque 25 fois meilleure : ça ne s’invente pas !

384 – Alors que les États-Unis venaient de franchir le cap d’un mort à toutes les 33 secondes en raison de la Covid-19, Donald Trump a tenu un point de presse où on l’a questionné à ce sujet. Tout ce qu’il a trouvé à dire – contre l’évidence –, c’est que, grâce à lui, les USA font bien mieux que les autres pays dans la lutte contre le « virus chinois » (!) et que les médias devraient cesser de répandre des fake news quant au nombre de cas et de décès dus à la Covid aux USA (!!) et reconnaître sa remarquable gestion de cette crise (!!!). Peut-on concevoir plus minable réaction que celle-là? Eh bien, oui! Lorsque les USA ont dépassé le seuil d’un mort à toutes les 25 secondes, Trump n’a rien dit, rien « twitté », rien fait. Il était occupé à jouer au golf apparemment !!!

385 – Les liens humains servent notamment à conjurer la solitude existentielle. Tout du moins, c’est ce que donnent à penser plusieurs personnes dont les comportements montrent à quel point l’isolement leur pèse. Compréhensible en un sens, cette attitude peut en venir à tout gâcher. Elle pervertit les rapports humains qu’elle ne cultive pas pour leur valeur propre mais qu’elle réduit à une fonction utilitaire, c’est-à-dire d’instrument remplaçable, voire jetable. Et elle dénature la solitude dont elle ne tire pas les bienfaits qu’elle seule peut procurer.

386 – Le travail intellectuel résulte d’efforts volontaires et ne se compare nullement aux réflexions qui nous viennent accidentellement. La vie de l’esprit est une ascèse au sens le plus substantiel du mot.

387 – La Dre Soumya Swaminathan vient d’accéder au poste de scientifique en chef de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Dre Rochelle Walensky vient, elle, d’être nommée directrice des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) aux États-Unis. Ce sont là deux femmes exceptionnelles dont on parle peu mais qui occupent maintenant des fonctions de la plus haute importance. Pour la promotion des femmes, il s’agit là de nominations extrêmement significatives. De fait, ni l’une ni l’autre n’a un rôle très connu du grand public, ce qui veut dire qu’on ne leur a pas confié ces rôles majeurs pour se donner belle jambe devant la galerie. Elles doivent leur promotion à leur compétence. Point.

388 – Certains de nos compatriotes qui sont allés dans le Sud n’ont pas apprécié la façon dont ils ont été dénoncés par les autorités publiques et par leurs concitoyens restés au pays pendant la pandémie. Quelques-uns d’entre eux ont soutenu qu’ils avaient peu ce chances de rapporter la Covid avec eux et que, de toute façon, si l’on s’en prenait à eux, il faudrait pour être juste s’en prendre davantage encore à ceux qui sont atteints d’obésité généralement attribuable, prétendent-ils, à la malbouffe. On peut probablement discuter l’affirmation voulant que les voyageurs soient des vecteurs de Covid ou que l’obésité soit systématiquement liée à la malbouffe. Mais il y a quelque chose d’indiscutable : la Covid est contagieuse et l’obésité ne l’est pas. Ne serait-ce que pour cette raison les réactions à l’égard de ces voyageurs paraissent tout à fait justifiées.

389 – Quand les émeutiers trumpistes ont investi le Capitole, on les a vus s’en prendre aux journalistes et à leurs équipements. Les Nazis ont fait plus ou moins la même chose en brûlant des livres et des publications de toutes sortes en 1933. Un autodafé n’a jamais rien annoncé de bon. Voilà ce que rappelle la revue Esprit dans un article très récent paru sur son site web sous le titre de Trump, fin de règne chaotique.

390 – Passant mentalement en revue la présidence de Donald J. Trump, me vient naturellement à l’esprit cette très sagace observation de Quintilien, orateur latin du premier siècle de notre ère : «Du commencement on peut augurer la fin. » Le rhéteur romain appliquait sa remarque aux parties du discours (dont le début doit annoncer la conclusion) mais il insistait pour dire que c’était à l’instar de ce qui survient dans les grands épisodes d’une vie. Autre façon d’exprimer la même chose : on meurt comme on a vécu.

10. I. 2021

LII – NOTULES (370 à 380) : Sartre et la paternité, notre langue, désaccord entre États, la passion, l’ignorance, une démocratie blessée, la vérité judiciaire, le tribunal piégé, les enfants, célèbres suicides, lutter contre l’ennui

370 – « Quand les pères ont des projets, les enfants ont des destins. » (Jean-Paul SARTRE, L’Idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Paris, Gallimard, 1971, tome I, p. 107.)

371 – Une fois de plus, le débat sur le français au Québec se ravive. Même si l’on ne connaît pas encore avec précision le contenu du projet de loi annoncé par Simon Jolin-Barrette, il suscite déjà des vagues, les uns craignant qu’il n’aille pas suffisamment loin et les autres craignant exactement le contraire. Ce qui est sûr, c’est que, de toute façon, il y aura des récriminations. Ceux qui ont été attentifs à ce débat depuis l’adoption de la Loi 101 élaborée par le Dr Camille Laurin, peuvent même prévoir avec un assez bon degré de justesse quel type de protestations ou de reproches seront formulés par quels groupes ou quels individus. Ce débat est fort important mais fort lassant, ce qui en soi constitue un danger.

Car ce magma de discussions plus ou moins savantes, de considérations démographiques ou légales plus ou moins fondées, d’analyses des pratiques linguistiques observables sur le marché du travail ou dans le monde de l’éducation occulte, me semble-t-il, la véritable question de fond : la connaissance de la langue et de son importance par les francophones eux-mêmes. Connaître sa langue permet d’en user adéquatement lorsqu’on parle ou écrit. Un tel usage rend fier le locuteur et inspire le respect à son vis-à-vis par opposition à un emploi bancal de la langue. Sans un tel usage, comment croire à l’importance de son instrument linguistique? Comment amener des tiers à y voir quelque chose de valeur? L’artisan respecte ses outils. Le sculpteur, par exemple, prend garde de ne pas émousser son burin, car un burin ébréché ou simplement mal affûté ne produit pas un résultat qui induit l’admiration pour l’œuvre.

En d’autres mots, non seulement il importe de disposer d’un bon instrument, mais il faut encore l’apprécier au point de le soigner pour qu’il remplisse au mieux son office. Cela dit, je n’entends pas réduire la langue au seul rôle d’instrument, mais je vois mal de quelle manière elle pourrait s’acquitter de ses autres missions sans au préalable assumer cette fonction déterminante.

372 – On reproche aux fédérations, comme le Canada, une structure qui amène les unités constituant le tout à s’affronter entre elles et à affronter tout autant le gouvernement central. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas non plus dépourvu d’avantages. C’est notamment grâce à un tel système que les USA viennent d’échapper aux menées antidémocratiques de Donald Trump.

373 – L’amour est trop important pour être confié à la passion.

374 – L’ignorance consciente d’elle-même constitue le point de départ du désir de savoir et, ultimement, de la connaissance comme telle. L’ignorance qui s’ignore elle-même va jusqu’à empêcher la naissance et le développement du goût de savoir. D’où l’une des fonctions les plus délicates de l’éducation : faire naître la conscience de son ignorance chez le jeune. Mais la faire naître non pas de manière à décourager ses efforts mais bien plutôt à les stimuler.

375 – Certains états américains ont décidé de changer les lieux et les heures de réunion de leurs grands électeurs, c’est-à-dire de ceux qui devaient désigner le candidat choisi comme vainqueur de la présidentielle dans leur état. Les heures et lieux de ces rencontres – qui visent à donner officiellement les votes desdits électeurs au candidat choisi par une majorité de votants – ont été gardés secrets jusqu’à l’ultime moment pour mettre les grands électeurs en cause à l’abri de pressions indues et de toute nature susceptibles d’altérer leur choix de voter conformément à leur conscience et aux règles applicables. Voilà qui est un fait, en Arizona, par exemple, et même au Delaware, état de Joe Biden. Indiscutablement, il existe aux USA des responsables électoraux qui ont suffisamment craint les interventions menant à des forfaitures pour introduire une précaution supplémentaire dans la toute dernière étape du processus électoral. Conclure dès lors que la démocratie américaine a subi un assaut grave ne relève pas de l’opinion mais du constat empirique. Blessée, la démocratie de nos voisins du Sud pourra-t-elle guérir assez rapidement pour que les cicatrices tiennent le coup lors de la prochaine élection générale? Ou la plaie s’ouvrira-t-elle de nouveau?

376 – Gilbert Rozon a été déclaré non coupable d’agression sexuelle. Telle est la vérité judiciaire. De l’avis même de la juge en l’instance, il est possible que la vérité factuelle soit différente. J’ignore ce qu’il en est spécifiquement dans le cas de Gilbert Rozon, mais à l’évidence il pourrait de facto avoir violé la plaignante mais être déclaré non coupable faute de preuve acceptable en droit criminel. Je viens de lire, sur un réseau social, le point de vue d’une personne que je ne connais pas et qui dit ceci en substance : en réalité, Rozon a abusé de la femme qui affirme qu’on l’a violée mais la Cour s’est vue contrainte de retenir des faits alternatifs en vertu même des règles qui la régissent (notamment des règles concernant la preuve). Il me semble malsain et inquiétant qu’on commence à parler de notre droit sinon comme d’une source de faits alternatifs du moins comme d’un lieu où ils peuvent s’imposer et d’où ils peuvent se répandre.

377 – De manière simplifiée, on pourrait dire que les tribunaux, dans un pays comme le nôtre, ont pour objectif de redresser les torts (par opposition à ce qui survient dans certains pays où les tribunaux servent trop souvent à museler les adversaires politiques). Mais, comme le révèle à sa façon le procès de Gilbert Rozon et la décision judiciaire qui l’a suivi, les tribunaux peuvent être piégés, et ce, en vertu des règles pourtant très sages en général qui les régissent.

Ainsi, imaginons que Rozon n’est pas du tout coupable factuellement. Le tribunal l’a bel et bien libéré de toute accusation mais Rozon demeure suspect, pour dire le moins, aux yeux de beaucoup, peut-être même de la majorité. Donc, malgré un jugement en sa faveur, dans cette hypothèse, il supporterait l’opprobre pour longtemps et peut-être même pour toujours en dépit de la vérité factuelle de sa non culpabilité. Et, dans ce cas, la plaignante aurait perdu sa cause à juste titre mais n’en conserverait pas moins la sympathie d’un assez large public alors qu’en fait elle aurait vulgairement menti et se serait parjurée.

Maintenant, imaginons l’inverse : Rozon est factuellement coupable. Déboutée par le jugement de la cour, à l’évidence la plaignante serait non seulement déçue mais encore gravement lésée par le tribunal dont ce n’était certes pas l’intention. Quant à Rozon, il aurait obtenu ce qu’il voulait juridiquement même si c’est moralement inadmissible – une déclaration de non culpabilité – mais, aux yeux de l’opinion, il serait loin d’avoir retrouvé la virginité (!) dont il se réclame.

Dans l’un et l’autre cas de figure, le tribunal aurait, en réalité, fait du tort et gravement alors qu’en droit il aurait fait tout le bien dont il est capable. Le tribunal se trouverait piégé. En définitive, il l’est bel et bien.

378 – « Nous sommes tous conditionnés à penser que nos enfants sont plus importants que nous (…) et à vivre par procuration à travers eux. » (Jonathan FRANZEN, Les Corrections, Paris, Le Seuil/Éditions de l’Olivier, coll. Points, no 1126, p. 375.)

379 – Voici quelques noms d’auteurs qui me sont particulièrement chers : Hubert Aquin, Arthur Koestler, David Foster Wallace, Stefan Zweig, Sénèque, Virginia Woolf, Ernest Hemingway, Primo Levi. Outre le fait d’écrire, ces personnes ont toutes en commun le fait de s’être donné la mort. Pour toutes sortes de raisons. Par toutes sortes de moyens. En toutes sortes de circonstances. Contrairement à certains spécialistes pour qui le suicide représente toujours un acte de folie (temporaire ou permanente, évidente ou cachée), je suis d’opinion qu’il peut s’agir d’un acte réfléchi commis en toute conscience et en pleine connaissance de cause, même par une personne qui n’est pas en fin de vie. Pour cette raison je ne saurais voir dans les personnes susmentionnées des esprits essentiellement déséquilibrés dont l’état plus ou moins morbide expliquerait le choix auto-destructeur. Je ne nie pas que certains individus s’ôtent la vie ou projettent de le faire en raison de problèmes psychiques graves. Je soutiens que tel n’est pas forcément le cas.

380 – À ceux qui s’ennuient en ce temps ce confinement, je soumets cette pensée de George Bernard Shaw : « Depuis que j’ai appris à rire de moi-même, je ne m’ennuie plus jamais. »

26. XII. 2020

LI – NOTULES (360 à 369) : Prudence statistique, rémunération ancienne, bonheur indicible, pardon punitif, étroitesse d’esprit, financement des journaux, Mathieu Bock-Côté, les pharmaceutiques, le rationnel et l’affectif, une poétesse qui m’est chère

360 – Depuis le début de la pandémie, l’écart salarial entre les hommes et les femmes s‘est notablement réduit en raison de l’augmentation du revenu moyen des femmes et non pas à cause d’une diminution du revenu moyen des hommes. Apparemment encourageante, cette constatation statistique signifie pourtant exactement le contraire de ce qu’on pourrait croire à première vue : non seulement la condition féminine ne s’est pas améliorée mais elle a empiré. Car les femmes sont plus nombreuses à occuper des fonctions qui ne se prêtent pas au télé-travail et qui sont fréquemment des fonctions mal rémunérées. Autrement dit, les statistiques récentes présentent une proportion de femmes bien rémunérées qui croît au fur et à mesure que baisse la portion de celles qui le sont moins bien parce qu’elles quittent le marché du travail. Dans un tel cas, la mauvaise interprétation des données statistiques mène non seulement à une erreur mais à l’opposé de la vérité. Comme quoi la prudence s’impose plus que jamais en la matière.

361 – Avant l’apparition de l’usine, les bourgeois, comme on les appelait alors, apportaient du travail à leurs employés et les payaient en fonction de leur production dûment mesurée. Ainsi, on pouvait fournir une quantité de fibres textiles à une ouvrière et on lui versait telle ou telle somme d’argent par unité de poids de fibres quelle avait cardées. Plus elle en cardait, plus elle était payée. L’apparition de l’usine a changé la donne : on ne rémunérait plus uniquement la production mais aussi le temps passé au travail. On en vint même progressivement, dans un très grand nombre de cas, à ne plus rémunérer que le temps de travail : il fallait poinçonner en entrant et en sortant de l’usine. L’apparition du télé-travail ne permet pas à l’employeur de vérifier combien de temps son personnel consacre effectivement à travailler. D’où le retour de la rémunération selon la production. Le patron ne veut plus savoir combien de temps son employé a pris pour exécuter telle ou telle tâche mais si le résultat visé a été atteint dans le délai fixé. En d’autres mots, dans un tel cas, le travail est rémunéré, maintenant comme autrefois, selon le résultat obtenu. On dit désormais que l’employé est devenu son propre maître. Est-ce si sûr? Quand on voit que le télé-travail envahit de plus en plus l’espace domestique et le temps en principe dévolu à la famille, n’y a-t-il pas lieu de se questionner?

362 – « Personne ne peut exprimer un très grand bonheur; le vivre est suffisant. On formule au contraire celui qu’on n’a pas. » (Gatien LAPOINTE, Journal, 1950-1956, Québec, Presses de l’Université Laval, 2020, entrée du 13 juillet 1952, p. 48.)

363 – « Pacifiste en colère, je pardonne sans pitié. » (Gilbert LANGEVIN, Les Mains libres, Montréal, Éditions Parti pris, 1983, p. 25.)

364 – Des connaissances larges ne compensent nullement un esprit étroit.

365 – Le New York Times a récemment franchi le cap des sept millions d’abonnés. Désormais, plus de 70% de son financement provient des abonnements Internet, ce qui compense en bonne partie les pertes de revenus que procuraient les formes conventionnelles de publicité. Il faudrait ajouter de multiples précisions ici pour dessiner un portrait complet et précis de la nouvelle situation du fameux journal américain. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse pour les fins de mon propos. Ce qui m’importe dans le cas de la célèbre Grande Dame de New York, c’est la source de son financement qui n’est pas gouvernementale. Chez nous, comme ailleurs, les journaux connaissent des difficultés financières qu’il devient de plus en plus ardu de régler. Sans doute est-ce en bonne partie pour cela que des voix de plus en plus insistantes se font entendre parmi nous pour que l’État intervienne, c’est-à-dire concrètement donne de l’argent, sous une forme ou une autre, à nos journaux.

L’intention me paraît bonne mais dangereuse. Imaginons qu’un tel mode de financement est en vigueur. Qu’arrive-t-il si le gouvernement en place veut promouvoir la souveraineté durant deux ou trois ans pour préparer un référendum et doit faire face à une majorité de journaux opposés à ses vues? Ou l’inverse? Imagine-t-on des fédéralistes finançant des quotidiens souverainistes ou des souverainistes finançant des quotidiens fédéralistes? En théorie, la chose devrait être possible. Le hic, c’est qu’on ne vit pas en théorie, et je ne crois pas exagérer en supposant que le cas de figure évoqué ici pourrait causer des problèmes éminemment délicats. Or la situation envisagée dans l’exemple précédent pourrait fort bien se retrouver sous de nombreuses autres formes : opposition générale gauche-droite, opposition spécifique au sujet du développement ou de la réduction des programmes sociaux, différends variés entre provinces et gouvernement central, conceptions diverses à l’égard de grands projets de société (par exemple, le verdissement de l’économie), etc.

Pendant ce temps, tous et chacun font des choix de tous ordres : ils s’abonnent aux divers Netflix de ce monde, ils dépensent des sommes importantes pour pratiquer tel ou tel loisir (de la motoneige au bingo), ils font des voyages à l’étranger et que sais-je encore. Fort bien. Il est important que chacun puisse vivre comme il l’entend. Mais si les gens ne tiennent pas à une information de qualité, que faire?

Car enfin ils pourraient payer le prix que ça vaut s’ils y tenaient vraiment. Ils ne pourraient peut-être pas faire vivre dix grands journaux, mais deux ou trois ce serait possible. Surtout si l’on parle de journaux à la mesure de notre population. Il ne s’agit pas d’exiger une couverture des événements mondiaux comme la BBC en est capable ni d’obtenir une couverture de l’économie comparable à celle du Wall Street Journal. Mais nos quotidiens peuvent assurément nous procurer un éventail tout à fait raisonnable de nouvelles, de reportages et d’analyses, quitte comme cela se fait partout au monde à ce que nous complétions au besoin notre désir de savoir en lisant à l’occasion des publications étrangères.

Il faudrait donc que les lecteurs d’ici montrent qu’ils tiennent à de l’information de qualité en acceptant de débourser davantage pour les publications qu’ils souhaitent voir prospérer. Sinon, à quoi rimerait de sauvegarder des organes de presse dont personne ne veut vraiment?

Cela dit, les GAFA pourraient également être mis à contribution. En réalité, ils devraient l’être. Voilà un domaine où l’intervention de l’État est non seulement souhaitable mais indispensable. Les laisser agir en free riders, comme disent les économistes, n’a tout simplement aucun sens, et ce, même dans le cadre d’une conception ultra-libérale de l’économie. Nul n’a le droit de s’emparer, sans compensation, des fruits du travail d’autrui, surtout si une telle usurpation se révèle lucrative au point que l’on sait. Si nous ne parvenons pas à nous entendre sur un tel principe, nous avons un problème encore bien pire que celui du financement des coûts de l’information.

366 – Un aspirant professeur de cégep relate l’incident suivant : « Novembre 2019. Je passe un entretien d’embauche pour un poste d’enseignant dans un cégep de la grande région de Montréal. Vers la fin de l’entrevue, un des trois enseignants siégeant dans le comité m’interroge sur mes lectures du moment. Je demande une précision pour savoir si l’on parle de lectures relatives à la discipline, ce à quoi il rétorque :  » Peu importe… tant que ce n’est pas Mathieu Bock-Côté !  » ponctué d’un rire bien gras auquel font écho ses deux collègues. (Frédérik Pesenti, « La censure dans le milieu de l’enseignement dépasse l’emploi de mots tabous », Le Devoir, 22 octobre 2020. Libre opinion. Les italiques sont de moi.) Une pareille attitude est proprement inqualifiable. Car, au-delà des tendances à la censure ainsi révélées, ce qui transpire de tels propos constitue une posture de la pensée que tout éducateur devrait dénoncer avec la plus vive énergie. Je ne crois pas avoir à expliquer mon opinion en la matière tellement la position intellectuelle des examinateurs précités se disqualifie d’elle-même. La seule façon de réagir à de tels individus consisterait, nous inspirant des Grecs anciens, à les frapper d’une atimie non pas civique mais académique. La probité intellectuelle ne se négocie pas.

Ceux qui pourraient être tentés de croire que ma « défense et illustration » de MBC relève du copinage qu’il y a lieu d’ignorer seront étonnés d’apprendre ceci : je ne partage en aucune façon une bonne partie des vues de MBC et j’en apprécie hautement une autre partie. Dans tous les cas cependant, ses propos me semblent respectables et respectueux, soucieux de rigueur et empreints d’honnêteté. À l’occasion, on peut regretter telle ou telle de ses expressions, voire de ses exagérations, mais cette dernière remarque s’applique à tout individu qui ne recule pas devant le débat intellectuel, c’est-à-dire l’échange d’idées parfois inflammables. Quant à ceux qui lui reprochent ses parti-pris, je leur ferai deux remarques : premièrement, il ne s’en cache pas, ce qui laisse son lecteur prévenu; et en second lieu, la polémique – que MBC a parfaitement le droit de pratiquer – ne va pas sans parti-pris : c’est son essence même. Ce qui serait déplorable et, à vrai dire, méprisable, ce serait de donner à une orientation plus ou moins agressivement militante la valeur d’une connaissance scientifique, c’est-à-dire objective dans toute la mesure où la chose se révèle humainement possible.

367 – Dans certains milieux, il est à la mode de s’en prendre à ce qu’on appelle avec mépris Big Pharma. En bien! Big Pharma vient de mettre au point un, voire quelques vaccins, indispensables pour vaincre la Covid-19. Et Big Pharma sera en mesure de produire les centaines de millions de doses requises pour immuniser une portion critique de la population mondiale. Les détracteurs de Big Pharma auront-il l’humilité, voire l’intégrité nécessaires pour faire amende honorable? Car enfin Big Pharma n’a pas que de défauts… Ce qui n’excuse aucunement certaines pratiques intolérables de quelques géants pharmaceutiques.

368 – Les réactions variées à l’élection de Joe Biden à la présidence des USA couvrent un large éventail d’espoirs et de craintes. On a, d‘un côté, ceux qui sont convaincus de l’existence de fraudes massives et qui espèrent, en raison des poursuites judiciaires entreprises par les républicains, un retour aux affaires de leur idole Trump. De l’autre, on a ceux, démocrates pour la plupart mais républicains de plus en plus souvent, qui voient les risques de troubles sociaux majeurs augmenter à la vitesse grand V, même si Trump perdait définitivement la Maison-Blanche, voire parce qu’il la perdrait définitivement. Le rationnel et l’affectif s’affrontent ici ouvertement. Et ce dont témoigne la présente situation est clair : poussés dans leurs derniers retranchements et forcés de choisir entre la raison et la passion, les êtres humains accordent la préséance à l’affectif sur le rationnel. Comment expliquer autrement que tant de gens informés des multiples insanités de Trump lui conservent un soutien indéfectible?

369 – Peut-être ma poétesse préférée est-elle Edna Saint Vincent Millay. En tout cas, je trouve admirable ces vers qu’on lui doit :

« My candle burns at both ends, it will not last the nignt

But ah, my foes, and oh, my friends, it gives a lovely light! »

18. XI. 2020